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Full text of "sébastien Faure -> la douleur universelle - philosophie libertaire"

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Sébastien FAURE 




LA DOULEUR 
UNIVERSELLE 

Philosophie libertaire 

(1895) 



La douleur universelle 



Albert Savine, éditeur — 1895 

LES ÉDITIONS INVISIBLES, le vendredi 8 mai 2009. 



— 2 — 



La douleur universelle 



SOMMAIRE 



PRÉFACE D'ÉMILE GAUTIER 



il 



Chapitre Premier 
LA QUESTION SOCIALE 



17 



I — Diverses façons de la poser. — Il est nécessaire d'en préciser les 
termes. — Diverses manières fausses ou incomplètes de poser la question. 

II. — Le problème à résoudre. — Commentaire détaillé de chacun de ces 
termes : Instaurer — un milieu social — qui assure à chaque individu 
— toute la somme de bonheur — adéquate, à toute époque, au 
développement progressif de l'humanité. 

III. — Conséquences à tirer de ce qui précède. — Justice, République, 
Égalité, Fraternité. La Question socialeest née avec la première forme de 
société et ne disparaîtra qu'avec la dernière. La Question sociale sera 
toujours pendante. Défauts, en sociologie, de toute systématisation. 



I. — Prolétariat manuel. — Labeur excessif ; privations ; salaire 
insuffisant ; vieillesse indigente ; sans-travail ; épouvantable détresse ; 
mendiants ; vagabonds ; voleurs ; prostituées ; morts par la faim ; 
suicides. 

IL — Prolétariat intellectuel. — Employés d'administrations publiques et 
privées ; monotonie de leurs occupations ; difficultés de l'avancement ; 
absence d'idéal ; sujétion ; routine ; honoraires dérisoires ; médiocrité ; 
misère en redingote. Employés de commerce et d'industrie ; pris entre le 
patron et la clientèle ; insécurité du lendemain ; sans place. 

III. — Classe moyenne. — Petit commerce : souci perpétuel ; lutte 
concurrentielle ; menaces de faillite ; ruine totale. Petite industrie : 
infériorité résultant de l'outillage ; écrasement certain. Petite propriété : 
impôt ; usure ; hypothèque ; mauvaises récoltes ; anxiété constante ; 
ruine. 

IV. — Classe élevée. — Souffrance d'une autre nature mais très réelle. 



Chapitre Second 
LA DOULEUR UNIVERSELLE 



47 



-3- 



La douleur universelle 



Bonheur impossible au littérateur, à l'artiste, au savant, au riche. Cœurs 
broyés. Douleur partout en haut comme en bas. Pessimisme universel. 

Chapitre Troisième 
CAUSE DE LA DOULEUR UNIVERSELLE 
Causes fausses : 
LA NATURE. — L'INDIVIDU. 

I.— La nature. — Langage de ceux qui accusent la nature d'insuffisance. 
Insuffisance incontestable aux époques primitives, au temps des 
civilisations gréco-romaines, et même aux siècles derniers. Mais 
aujourd'hui, il y a suffisance. 

A. Nos richesses matérielles. — Développement agricole : provisions 
alimentaires considérables ; outillage industriel formidable ; puissance de 
production énorme ; nombre, sécurité et rapidité des communications 
mondiales. 

B. Nos richesses intellectuelles. — Progrès scientifiques : astronomie, 
mathématiques, physique, chimie, histoire naturelle, physiologie, 
anatomie, médecine, philosophie, sociologie, langage, poésie, littérature, 
théâtre, musique, peinture, sculpture, architecture. 

C. Quelques chiffres. — Production agricole, excédent de cette production 
sur les besoins nutritifs ; production industrielle, excédent des produits 
industriels sur les besoins à satisfaire. 

D. Conclusion. — La cause de la douleur universelle n'est pas dans la 
Nature ; considérations très importantes : pourquoi jamais été aussi 
urgent de résoudre le problème social. 

IL— L'individu. — Acte d'accusation contre l'individu. 

A— Questions préjudicielles. — En quoi consiste le vice et la vertu : 
Réponses contradictoires des moralistes. Ce qu'est la conscience. Libre 
arbitre et déterminisme. Moralistes pris dans leur propre piège. Dieu, loi, 
conscience ne sont que des abstractions. Définition exacte du bien et du 
mal. Autorités à l'appui de cette définition. L'homme, être social et 
sociable, n'est qu'un produit du milieu. Par nature il n'est ni bon ni 
mauvais, il est neutre. Mais il devient bon ou méchant en raison du 
nombre et de la puissance des motifs qui le portent à être ceci ou cela. 
Voyons donc pourquoi il est : 

B. - 

— (1) Paresseux. 



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La douleur universelle 

— (2) Égoïste. 

— (3) Violent. 

— (4) Menteur. 

— (5) Cupide. 

— (6) Dominateur. 

C. — Conclusion. — L'être social est le produit nécessaire des trois facteurs 
suivants : hérédité, éducation, milieu. S'il est mauvais c'est qu'il a intérêt à 
l'être. Nombreuses citations à l'appui de cette opinion. Inutilité de la 
répression et des prédications moralistes. Constatation rassurante pour 
l'avenir. 



Chapitre Quatrième 
CAUSE DE LA DOULEUR UNIVERSELLE. 
Causes secondes et diverses : 
LES INSTITUTIONS SOCIALES. — 
L'INIQUITÉ ÉCONOMIQUE 

Les institutions sociales se divisent en : économiques, politiques, morales. 

L'iniquité économique. — « Tout appartient à quelques-uns » 

I.— Appropriation individuelle du sol et du sous-sol. — C'est le point de 
départ de toutes les spoliations. La légende révolutionnaire de 1789. 
Dangers de la fausse liberté alors proclamée. Servitude et misère du 
prolétariat agricole. Épouvantable existence des ouvriers mineurs. 
Richesse des sociétés houillères. 

IL — Appropriation individuelle des instruments de travail. — Tout 
progrès augmente la misère du peuple. La division du travail : ses 
origines, ses tendances, ses résultats. Loi des salaires. Abaissement 
graduel du taux des salaires. Origine des grèves. La surproduction : 
comment elle se produit, ses conséquences. 

111 — Appropriation individuelle des produits. — Dépendance absolue du 
consommateur pour la satisfaction de n'importe quel besoin, circulation 
inutile et coûteuse d'une foule de produits. Chantage commercial. 
Intervention de la concurrence ; ses avantages, ses dangers ; 
sophistication des produits ; invraisemblable gaspillage, voyages, 
publicité, réclame. 

IV.— La Concentration capitaliste. — Conséquence grave de la 
concurrence : (a) sur l'industrie : exemple de concentration industrielle. 
— (b) sur le commerce : ruine de la boutique ; triomphe des grands 



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La douleur universelle 



magasins — (c) sur la propriété terrienne : quelques chiffres concluants. 

Rôle de la haute finance : Condensation des capitaux. Drainage de 
l'épargne, accaparement de la fortune publique, statistiques probantes. 
Conséquence sociale de la concentration capitaliste. 

V. — Quelques autorités. — Marmontel, Smith, Pecqueur, Stuart Mill, 
Adolphe Blanqui, Lamennais, Proudhon, Engels, Bùchner. 



Chapitre Cinquième 
CAUSES DE LA DOULEUR UNIVERSELLE 

Causes secondes et diverses : 
LES INSTITUTIONS SOCIALES (suite) — 
L'INIQUITÉ POLITIQUE 

I. — Considérations générales. — L'iniquité politique se résume dans le 
mot « Gouvernement » et la formule : « tous obéissent à quelques uns ». 
Rapports chronologiques de la propriété et du pouvoir. Origines de celui- 
ci. Son histoire en France. 

IL — Le mécanisme gouvernemental. — L'idée de Gouvernement implique 
l'idée de Droit et de Force. Lien nécessaire et constant de ces trois idées. 
Aperçu historique : Droit de la force brutale ; Droit divin ; Droit humain. 

III. — Le Droit contemporain. A. Théorie. — Les diverses formes de 
Gouvernement se résument en deux types : monarchie et république. 
Fausseté de la liberté politique. Cette liberté est annulée en même temps 
que la souveraineté populaire par le système de la délégation ou 
représentation. Déléguer son pouvoir c'est le perdre. Réponse aux divers 
sophismes ayant pour objet de faire croire que la délégation n'est pas 
incompatible avec l'exercice de la souveraineté individuelle. Identification 
irréalisable entre les sentiments et les idées du mandataire et des 
mandants. Cet accord idéal ne peut exister que sur le terrain des sciences 
exactes et positives. L'unanimité des convictions ne peut pas se produire 
sur les questions qu'un député est appelé à résoudre. Le Droit 
contemporain n'est donc qu'une odieuse tromperie. Le Droit actuel ne 
pouvant émaner de tous est censé reposer sur le plus rand nombre. Le 
plus grand nombre ne représente ni la science ni la vérité. L'histoire 
démontre la certitude du contraire. Le Droit et la justice se trouvent 
presque toujours du côté de la minorité. Ce qu'il faut penser de l'égalité 
devant la loi. Toutes les lois sont faites au bénéfice exclusif d'une 
collectivité restreinte. Elles ont pour objet la sauvegarde du capital et du 
gouvernement. En tous cas ce serait l'Égalité dans la servitude. Toute loi a 
un caractère nécessairement oppressif. Incompatibilité de la loi et du 



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La douleur universelle 

Droit naturel. Différence essentielle entre les lois naturelles et les lois 
codifiées toutes artificielles. Nécessité de l'ignorance dans les masses 
populaires. 

B. Pratique. — La loi des majorités aboutit en pratique, à la loi des 
minorités, chiffres probants à l'appui de cette vérité. Le système 
parlementaire amène fatalement le retour au Césarisme, au pouvoir 
personnel. Spectacle d'un pays « en mal d'élections » : Comités, agents, 
courtiers électoraux, manifestes et professions de foi, courbettes au 
suffrage universel, tournées, promesses, flagorneries du candidat, 
campagne odieuse de manœuvres et calomnies contre les adversaires. 
Après les élections : le système représentatif a pour traits distinctifs : 
l'absolutisme, l'irresponsabilité, l'incompétence, la stérilité, la corruption. 
Monographie de l'électeur. La scrutomanie. 

IV. — La Force. — Nécessité de la force pour réprimer la révolte. Deux 
sortes de révolte : la révolte individuelle et la révolte collective. Contre la 
première : magistrature, police, gendarmerie, système pénitentiaire. 
Psychologie du magistrat. Le droit de juger et de condamner. Contre la 
seconde : l'armée. Le patriotisme n'est qu'un masque. Discipline 
abrutissante. Véritable rôle du soldat. Impuissance des armées 
permanente à sauvegarder l'intégrité des frontières. Supériorité sur ce 
point de la nation armée. Comment on éduque les jeunes générations dans 
la religion de la patrie et la haine de l'étranger. Les horreurs de la guerre. 
Le coût de la gloire. La politique n'est qu'une série de mensonges et 
d'hypocrisies. 



Chapitre Sixième 
CAUSES DE LA DOULEUR UNIVERSELLE 

Causes secondes et diverses : 
LES INSTITUTIONS SOCIALES (suite) — 313 
L 'INIQUITÉ MORALE 

I. — Introduction à la morale sociale contemporaine : école religieuse ; 
école métaphysique ; école altruiste ; école utilitaire. Leurs caractères 
communs et respectifs. 

IL — La morale sociale contemporaine. A. Ses affinités avec les morales 
précitées. — Elle n'émane directement d'aucune des écoles précédentes ; 
elle a des points de contact avec chacune — Ses rapports avec la morale 
religieuse — Ses affinités avec l'école métaphysique. — Conséquences de 
la morale altruiste à notre époque ; sa fausseté ; son impuissance en face 
de l'antagonisme des intérêts individuels — Ce qu'il faut penser de la 
charité. Exposé, justification et historique de la morale utilitaire. — Soit 



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La douleur universelle 

point de jonction avec la morale altruiste. — Sa philosophie. — Son idéal. 

B. — État chaotique de la morale contemporaine. — État d'âme de la foule. 

— Désorientation des consciences. — Affaiblissement, découragement, 
lassitude générale. 

C. — Intrusion de la loi — La loi, base d'appréciation de la moralité des 
actions. — Prolongement de la législation dans la domaine psychique. — 
La délation érigée en vertu publique. — Servitude morale. — Type 
qu'engendre ce système. 

D. — Méthode de moralisation sociale. 

(1) La religion. — Prédisposition de l'enfance à la tendance religieuse. — 
Premières impressions ; leur ténacité. — Compression de la chair et de 
l'esprit. — Résignation et docilité aux vues insondables de la Providence. 

(2) La famille. — Ce qu'est la familLe juridique. — Vénalité matrimoniale. 

— Les mariages de convenance et d'inclination. — La vie commune tue la 
passion — Servitude, jalousie et hypocrisie dans le mariage — Souffrance 
des enfants, leur dépendance absolue — Devoirs, responsabilités, charges 
et sujétions dans la famille. 

(3) L'éducation. — Critique de notre système éducatif : il aboutit à former 
d'une part des tyrans, d'autre part des esclaves. — Faussetés et erreurs de 
notre méthode pédagogique. — Résultats déplorables de ces procédés 
d'enseignement. 

(4) L'opinion publique. — Omnipotence du « qu'en dira-t-on ». — 
Tyrannie et cruauté de l'opinion publique. — Rôle néfaste de la Presse au 
service des politiciens et des agioteurs financiers. 

III. — Conséquence de l'iniquité morale. — Écrasement complet de 
l'individu et de la collectivité. — Compression douloureuse — guerre 
inique aux passions. — Causes de cette guerre. — Souffrance universelle. 



Chapitre Septième 
CAUSE DE LA DOULEUR UNIVERSELLE 
Cause unique et première : 
LE PRINCIPE D'AUTORITÉ 

I. — Il y a une cause unique. — Coup d'œil récapitulatif. — Ce que j'ai 
appelé l'iniquité économique, politique, morale. — Rapport de cause à 



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La douleur universelle 



effet entre les institutions et la douleur universelle. — Illogisme de ceux 
qui rattachent la souffrance sociale aux institutions et ne veulent pas 
qu'on touche à celles-ci autrement que pour y apporter d'insignifiantes 
modifications. — Erreur des moralistes, des politiciens, des économistes. 

— D'où vient cette erreur. — Une transformation sociale est nécessaire, 
les institutions ne sont que les causes dérivées d'un principe unique cause 
première. — Accord du monde socialiste sur ce point et sur la nécessité 
d'en finir avec l'organisation actuelle. 

II. — Quelle est cette couse unique ? — Division au sein du socialisme. — 
Deux courants absolument opposés : le courant autoritaire ou étatiste et le 
courant libertaire. — Origine véritable de cette division fatale et 
insuppressible. — Désaccord sur la cause unique de la douleur universelle. 

— Le socialisme étatiste prétend que c'est la propriété individuelle. — Le 
socialisme libertaire affirme que c'est le principe d'autorité. — Les 
Étatistes sont dans l'erreur : comment et pourquoi. — Les libertaires ont 
pleinement raison. — Démonstration en allant des effets à la cause et de la 
cause aux effets. — Épreuve concluante, décisive. 

III. Le principe d'Autorité. — Tableau allégorique. — Tant que subsistera 
un seul article de loi, la douleur ne sera pas supprimée. — Objection et 
dernier argument : bonheur et autorité sont deux termes qui s'excluent. — 
Il faut opter. — Philosophie de l'histoire : l'évolution se produit dans le 
sens de la liberté contre l'autorité. — L'homme s'est affranchi du joug de la 
nature et de l'ignorance. — Ne saura-t-il pas s'émanciper socialement ? — 
Le vent est à la liberté. — Accord entre la théorie et les faits. — Le principe 
d'Autorité doit totalement disparaître de la société. — Avec lui s'évanouira 
la douleur universelle. 



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La douleur universelle 



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La douleur universelle 



PRÉFACE 

D'ÉMILE GAUTIER 



Mon cher confrère, 

Vous voyez en moi un homme fort embarrassé. 

Vous m'avez fait l'honneur de me demander — et je vous 
ai promis — d'expliquer, en toute franchise, au grand public, ce 
que je pense de votre formidable livre, de son fond et de sa 
forme, de son esprit, de ses tendances, de sa portée sociale et de 
sa moralité. 

L'heure est venue, paraît-il, où il faut que, sans délai, je 
m'exécute... Je ne demande pas mieux — car, observateur 
respectueux des lois que je me suis volontairement imposées, 
j'ai l'intransigeante religion de la parole donnée. Mais, en 
vérité, vous me prenez de bien court et le protêt dont est 
menacée, par ministère d'ami, ma signature, tombe 
inopinément tout de même à trop brève échéance... 

Comment ! Vous ne vous êtes proposé rien de moins 
— après avoir refait une fois de plus, à un point de vue nouveau, 
la critique facile de la civilisation d'hier et d'aujourd'hui — que 
d'instituer la philosophie, en quelque sorte, et la morale de la 
civilisation de demain ! Et pour juger cette œuvre, où vous avez 
dû mettre, non seulement toute la flamme de votre votre foi 
courageuse, toute votre patience documentée, toute votre âme 
d'apôtre, mais encore cette merveilleuse éloquence à laquelle 
naguère, dans des circonstances particulièrement tragiques, vos 



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La douleur universelle 



plus irréconciliables adversaires étaient obligés de rendre 
hommage ; pour juger, dis-je, cette œuvre, qui mériterait d'être 
épluchée ligne par ligne et mot par mot, vous ne m'accorderez 
pas huit jours de délai ! À peine le temps de lire, de digérer et de 
comprendre !... 

Dans ces conditions, pris comme je le suis à l'improviste, 
au milieu du tumulte des affaires, dans la fièvre absorbante 
d'un travail enragé, j'aurais peut-être le droit de me dérober par 
la tangente. 

J'aurais même beau jeu, pour excuser et couvrir ma 
retraite, me retrancher derrière la thèse qui vous est chère, en 
accusant l'ordre social et les fatalités économiques. N'est-ce pas 
en effet parce que, condamné à tourner sans merci la roue du 
labeur professionnel, je suis pris dans l'implacable engrenage 
du struggle for life, parce que, manquant du loisir qu'une 
civilisation équitable devrait assurer aux philosophes et aux 
artistes, je ne suis le maître ni de mon temps ni de ma besogne, 
tandis que vous-même, tyrannisé par les nécessités 
commerciales, vous ne pouvez pas vous payer le luxe d'attendre 
indéfiniment, n'est-ce pas parce que tous deux nous courbons le 
dos sous le joug du Capital et de l'Autorité, que j'ai tant de peine 
à tenir les engagements dont vous venez de me rappeler 
l'échéance, vos « bonnes feuilles » sous la gorge ? 

Mais à quoi bon rapetisser, en essayant de l'adapter à un 
cas particulier, le plaidoyer magistral dont vous avez si 
puissamment établi l'universelle portée ? 

Je préfère m'exécuter de mon mieux, sûr d'avance que 
vous ne m'en voulez pas de ce que cette préface (puisque 
préface il y a), improvisée en toute hâte sur un coin de table, 
pourra avoir de tronqué, d'insuffisant et de superficiel. La plus 
belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a... 



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La douleur universelle 



Un point m'a particulièrement frappé en feuilletant d'une 
main rapide les épreuves de votre livre, dont, entre tant de 
publications révolutionnaires ou prétendues telles, il constitue 
l'originalité. C'est que, rompant avec la mesquine tradition des 
sectaires, systématiquement confinés sur le terrain de la guerre 
des classes, qui m'a toujours fait l'effet d'un champ de bataille 
pour micrographes, vous savez su élargir le problème social au 
point de l'étendre à l'humanité tout entière. Vous avez su 
comprendre et poser en fait que ce n'est pas seulement une 
question prolétarienne, une question ouvrière, mais une 
question humaine, que les heureux de la terre, les riches, les 
puissants, jusque et y compris ceux qu'on flétrit du nom 
d'exploiteurs, sont aussi intéressés à résoudre que les pauvres, 
les humbles, les salariés et les parias. Peut-être fallait-il une 
certaine audace — plus précieuse et plus rare que la bravoure de 
la barricade ou du pré — pour oser écrire, dans un livre qui, 
dans une certaine mesure, paraît s'intéresser de préférence aux 
révoltés d'en bas, que personne n'échappe au mal de vivre et 
que ceux-là même qui semblent bénéficier exclusivement de 
l'iniquité des lois, peuvent être les premiers à en souffrir. 

Ce courage civique, supérieur aux aux vaines querelles des 
« petits-boutiens » et des « gros-boutiens » du socialisme 
banal, vous l'avez au au plus haut degré, et, sans souci d'une 
popularité d'équivoque aloi, vous en fournissez la preuve. 

Telle est pour moi l'impression maîtresse qui se dégage, 
de prime vue, de la lecture de votre livre. 

Je ne vous suivrai pas — vous savez pourquoi — dans le 
développement des variations si suggestives que vous avez, avec 
un art infini, brodées sur ce thème, qui semblera peut-être 
paradoxal à certains fanatiques irréconciliables, mais qui n'en 
est pas moins l'expression strictement exacte et fidèle de la 



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La douleur universelle 



vérité scientifique. Peut-être est-il une foule de menus détails 
sur lesquels nous aurions à nous mettre d'accord. Mais, c'est 
sans réserves, en revanche, que je me rallie — et tous les 
hommes de bons sens et de bonne foi qui voudront prendre la 
peine d'y réfléchir sans parti pris se rallieront avec moi — à 
votre conclusion, d'une philosophie si profonde, à savoir que le 
mal social ne résulte pas autant de la mauvaise distribution de 
la richesse que de la mauvaise distribution de la liberté. 

Le capital, en effet, dans la plus large acception du mot, le 
capital n'est qu'un instrument, qui ne fait pas le bonheur. 
L'important pour l'individu, c'est d'être libre, c'est de pouvoir 
s'épanouir dans la plénitude de sa personnalité, sans autres 
limites que la personnalité du voisin. Il n'est pas, au surplus, un 
seul des progrès relatifs enregistrés par l'histoire, qui ne se 
traduise par la suppression d'une gêne, par la conquête d'une 
liberté : c'est donc logiquement que l'aboutissant idéal de cette 
évolution indéfectible et constante, c'est la liberté absolue, dont 
le « Fays ce que veulx » de ce vieil anarchiste de Rabelais reste 
le dernier mot. 

La revendication du capital à laquelle s'acoquinent les 
socialistes spécialisés peut être une étape nécessaire ; mais, au 
point de vue hautement philosophique, qui est le vôtre comme 
il est le mien, ce n'est qu'un tout petit côté du grand œuvre, un 
incident épisodique de l'éternelle bataille entre l'avenir et le 
passé. 

Il ne faut pas qu'on m'em...bête ! Voilà l'alpha et l'oméga 
de l'évangile des âges nouveaux. Plus de fils — pas même de fils 
d'or — à la patte ! Il ne faut pas qu'on m'em...bête ! 

Le jour où tous ceux qui pensent, tous ceux qu'une 
séculaire discipline n'a pas irrémédiablement domestiqués au 
point d'étouffer toute volonté, tous ceux qui, de toute classe et 



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La douleur universelle 



de tout rang, ne sont pas un simple bétail, auront pénétré le 
sortilège de ce cri du cœur du père Duchêne, ce jour-là, les 
temps seront proches, et la Révolution (qui doit s'accomplir 
dans les consciences avant de s'accomplir dans les faits) sera à 
nos portes. 

Je ne sais pas si les émancipés en seront plus riches ; mais 
ce que je sais, c'est qu'ils pourront être plus heureux. Et comme 
vous aurez été des précurseurs qui leur aurez montré la route, 
vous aurez le droit d'entonner le cantique de Siméon... 

Cordialement 

ÉMILE GAUTIER 



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La douleur universelle 



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La douleur universelle 



CHAPITRE PREMIER 

LA QUESTION SOCIALE 

I — Diverses façons de la poser. — Il est nécessaire d'en préciser 
les termes. — Diverses manières fausses ou incomplètes de poser la 
question. 

II. — Le problème à résoudre. — Commentaire détaillé de chacun 
de ces termes : Instaurer — un milieu social — qui assure à chaque 
individu — toute la somme de bonheur — adéquate, à toute époque, au 
développement progressif de l'humanité. 

III. — Conséquences à tirer de ce qui précède. — Justice, 
République, Égalité, Fraternité. La Question sociale est née avec la 
première forme de société et ne disparaîtra qu'avec la dernière. La 
Question sociale sera toujours pendante. Défauts, en sociologie, de toute 
systématisation. 



L— DIVERSES FAÇONS DE LA POSER. 

Il y a quelque quinze ans, un tribun, fameux par la 
rapidité foudroyante de son extraordinaire fortune politique, 
osait dire : « Il n'y a pas de question sociale » et cette parole 
trouvait de l'écho dans presque tous les rangs de la société. 

Les temps sont bien changés ! De nos jours, il n'est pas un 
personnage politique, pas un ministre, pas un homme d'État 
qui ne se croie tenu de parler peu ou prou de cette importante 
question. Il convient de dire que tous ces « honorables » se 
bornent à affirmer que le gouvernement et les chambres 
rivalisent de zèle en vue d'arriver à la solution la plus prompte 
et la meilleure des problèmes complexes que soulève cette 



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La douleur universelle 

formidable question ; et qu'ils se gardent bien de sortir de cette 
formule vague, aussi bien faite pour dissiper les craintes des 
uns que pour entretenir les espérances des autres. 

Il n'empêche que l'existence d'une « question sociale » 
s'est, depuis peu, si impérieusement affirmée que nul n'aurait 
l'audace de la nier aujourd'hui. Inutile d'insister. 

Il convient toutefois de se demander d'abord en quoi 
consiste cette question, et, laissant de côté toute phraséologie 
imprécise, d'établir nettement la position de la question. 

Tout le monde sait qu'une foule de discussions seraient 
évitées ou abrégées si l'on avait soin, au préalable, de se mettre 
d'accord sur la signification des mots, sur les termes du litige. 
Sur ce point — une fois n'est pas coutume — je pense comme 
« tout le monde » . 

Donc, il y a une question sociale ; 

En quoi consiste-t-elle ? Quel est le problème qu'elle 
soulève et doit élucider ? 

Il est de toute nécessité d'en préciser catégoriquement les 
termes, si l'on veut éviter toute logomachie. 

* * * 

S'agit-il d'améliorer le sort des classes laborieuses ? 
d'établir ou de rétablir la bonne intelligence entre patrons et 
ouvriers ? d'instaurer un équitable « modus vivendi » entre le 
Capital et le Travail ? d'assurer au prolétaire le droit au travail 
quand il est valide, le droit à l'assistance lorsqu'il est vieux, 
malade ou infirme ? d'empêcher qu'on meure de faim ou qu'on 
cherche dans le suicide un refuge contre la misère ? d'appeler le 



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La douleur universelle 



producteur à participer aux bénéfices de l'entreprise à laquelle 
il est attaché ? de répandre l'instruction à tous les degrés avec 
tant de largesse, que la « libre concurrence » mette en présence 
des adversaires munis, sous ce rapport du moins, d'armes 
égales ? d'ouvrir réellement l'accès de toutes les carrières à tous 
les citoyens et même au sexe dont la faiblesse fait parfois la 
force ? 

S'agit-il de fournir à chaque individu, par une sorte de 
crédit populaire, les moyens de se soustraire aux exigences 
draconiennes du capitaliste ? de mettre à la disposition des 
syndicats agricoles et industriels, ruraux et urbains, les 
ressources et l'outillage qui leur permettront de se passer du 
patron et du propriétaire ? 

Ou bien encore, le suffrage universel étant devenu la clef 
de voûte de la société, s'agit-il d'en assurer le libre exercice, tant 
et si bien que la vie politique et économique devienne 
véritablement l'expression des besoins, des aspirations, des 
tendances du peuple tout entier et réalise pratiquement ces 
tendances, ces aspirations, ces besoins ?... 

Au cours de cet ouvrage, et en examinant en détail ces 
diverses façons de poser la question et de la résoudre, j'aurai 
l'occasion de démontrer ce que valent ces plans de réforme. 

Au point ou nous en sommes, il me suffira de dire que, 
tous, outre qu'ils rapetissent singulièrement la question, ont, à 
mes yeux, le tort impardonnable de consacrer implicitement les 
bases de l'organisation sociale moderne, de les placer en dehors 
de toute discussion, et d'écarter par une sorte de question 
préalable toute controverse sur ce point. 

Parler de « classes laborieuses » c'est laisser entendre 
qu'il doit en subsister d'autres, lesquelles ne sont pas 



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La douleur universelle 



« laborieuses ». Les mots « patrons » et « ouvriers », 
« capitalistes et prolétaires », impliquent logiquement le 
concept d'une société divisée en ceux-ci et ceux-là. Les 
expressions « libre concurrence », « crédit », « carrières », 
« suffrage universel », comportent nécessairement 
l'antagonisme des intérêts, le facteur « propriété individuelle », 
l'idée d'une position sociale plus ou moins lucrative, libérale ou 
élevée, du système parlementaire. 

Il faut en convenir : procéder de la sorte, c'est refuser par 
avance d'aller au delà des limites étroites tracées par 
l'organisation moderne, c'est emprisonner la question sociale 
dans ce cadre mesquin, c'est se condamner à évoluer au sein 
d'un nombre restreint d'idées à-prioriques ; c'est borner 
l'horizon ; c'est s'interdire l'exploration des espaces « au- 
delà » ; pour tout dire, c'est procéder de façon irrationnelle et 
anti-scientifique. 

Mais il en est qui ont la vue moins courte et ne craignent 
pas de soumettre à l'examen les bases mêmes de l'organisme 
social. Pour ces derniers, assurer à chacun le développement 
intégral de ses facultés, le produit entier de son travail, — et, 
pour cela, exproprier, avec ou sans indemnité, la classe 
possédante et remettre aux soins des organisations corporatives 
tous les instruments de production : sol, sous-sol, outillage, 
immeubles, etc., avec mission pour celles-ci, de distribuer le 
travail à ses membres et de répartir la valeur des produits 
obtenus, au prorata du nombre d'heures de travail exécutées 
par chacun ; convertir en services publics toutes les 
manifestations collectives de la vie sociale ; enfin rendre 
électives toutes les fonctions depuis les plus modestes jusqu'aux 
plus élevées, — le tout sous le contrôle, la surveillance, la 
direction de l'État, IV du nom; bref, fonder l'égalité 
économique, — c'est solutionner la question sociale. 



— 20 — 



La douleur universelle 



Je me livrerai plus loin à une étude aussi impartiale et 
aussi approfondie que possible du socialisme étatiste, et de ses 
divers courants ; pour le moment, je dois me borner à 
repousser, pour les mêmes motifs que précédemment, cette 
façon de poser la question. 

Sans doute en mettant en jeu la forme de la propriété, les 
« étatistes » évitent une partie des cercles vicieux dans lesquels 
sont condamnés à tourner ceux dont j'ai donné tout d'abord la 
méthode inadmissible ; mais, parce que les iniquités 
économiques sont les plus tangibles et les besoins purement 
physiques les premiers à satisfaire, ils ont eu le tort grave de 
faire de la question sociale une question purement économique 
et de ne voir en l'homme qu'un appareil digestif. 

Réduire la question sociale à une simple affaire de ventre, 
comme on l'a fait en Allemagne, c'est la rétrécir 
considérablement. Là encore, c'est élever des murs au-delà 
desquels l'œil ne pourra librement scruter les régions infinies ; 
une fois de plus, c'est irrationnel et anti-scientifique. 

« L'iniquité économique, dit le savant auteur du 
« Socialisme intégral 1 » est la plus criante ; mais elle n'est pas 
la seule iniquité à combattre. Or le socialisme doit attaquer tous 
les maux sociaux et moraux et mettre fin, non seulement à 
l'exploitation de l'homme par l'homme, à toutes les oppressions 
et iniquités religieuses, familiales et politiques, mais encore à 
tous les égoïsmes, toutes les duretés nuisibles, par suite, à 
toutes les souffrances évitables. » 

La question sociale n'est pas seulement une question 
politique comme le prétendent les hommes d'État, elle n'est pas 
seulement une question économique ainsi que l'affirment 
certaines écoles socialistes ; elle n'est pas seulement une 

i Benoît Malon, Précis du Socialisme, page 49. 



— 21 — 



La douleur universelle 



question morale, comme ne cessent de le répéter les prêtres et 
certains spécialistes de la psychologie ; elle est à la fois 
politique, économique et morale, parce qu'elle embrasse 
l'homme tout entier ; touche aux rapports de toute nature qui le 
mettent en contact avec ses semblables, et comprend ses 
besoins moraux aussi bien que les intellectuels et au même titre 
que les physiques ; parce que, comme le dit Guillaume de Greef 
dans son Introduction à la sociologie : « la science sociale a 
pour objet l'étude des phénomènes de toute nature qui 
concernent l'organisme individuel et le superorganisme 
social. » 

Incontestablement tous ceux qui ont étudié la question 
ont reconnu que le problème consistait à diminuer la somme 
des souffrances humaines et à augmenter le total des 
satisfactions. 

Sur ce point, pas de divergence possible ; mais, tandis que 
les uns, négligeant de rechercher si le bonheur universel est 
compatible avec la structure sociale existante, le plus souvent 
même se refusant de parti pris à l'examen de cette question 
préjudicielle, ont, cette structure admise comme immuable, 
étudié le moyen de sécher quelques larmes, au lieu de s'efforcer 
à tarir la source de tous les pleurs ; les autres, frappés d'un 
accroissement de paupérisme ici, correspondant à une 
accumulation de richesses là ; en face des effets terribles d'une 
concurrence meurtrière, appelés à constater que plus se 
développent le nombre, la puissance, le perfectionnement de 
l'ouvrier en fer et en fonte, plus s'intensifie la détresse de 
l'ouvrier en chair et en os, enregistrant scrupuleusement le 
processus capitaliste qui aboutit à une formidable 
concentration, mis en présence d'une élimination graduelle et 
fatale de la classe bourgeoise rejetée dans la prolétarienne, sous 
l'inspiration enfin d'un livre magistral « le Capital », de Marx, 
interprété par des écrivains de talent et de puissants orateurs, 



— 22 — 



La douleur universelle 



ont adopté ce qu'ils appellent les « données du fatalisme 
économique » et se sont jetés dans une lutte ardente mais 
exclusive contre la propriété capitaliste. 

Les premiers ont fermé les yeux ; aussi n'ont-ils rien vu ; 
les seconds les ont ouverts ; ils ont bien aperçu quelque chose, 
mais fascinés par le spectacle qui se présentait au premier plan, 
ils n'ont pas tout distingué. 

L'étude de la question sociale demande une largeur 
d'idées, une tendance synthétique, une indépendance et une 
impartialité que rendent radicalement impossibles et 
l'aveuglement volontaire ou inconscient des uns et l'esprit de 
classe ou d'école des autres. 

IL - LE PROBLÈME À RÉSOUDRE. 

Instaurer un milieu social qui assure à chaque individu 
toute la somme de bonheur adéquate, à toute époque, au 
développement progressif de l'humanité. 

Voilà le problème à résoudre. Quel devra être ce milieu ? 
Quel sera son degré de plasticité ? À quelle organisation 
donnera-t-il naissance ? De quels événements sortira -t-il ? 

Toutes ces questions seront examinées et résolues dans 
l'ordre qui leur convient. 

Il suffit, présentement, qu'il soit bien entendu que : la 
science sociale a pour but la recherche du bonheur de tous les 
êtres humains, sans exception aucune ; que la condition 
indispensable à l'obtention de ce but, c'est l'instauration d'un 
milieu social favorable. 

Mais comme on pourrait objecter que les termes du 



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La douleur universelle 



problème manquent de clarté ou de précision, je vais, sans plus 
tarder, les définir, les expliquer en les commentant pour ainsi 
dire un par un et en indiquant pourquoi je les ai préférés à tous 
autres. 

INSTAURER. — Tout, dans la nature, évolue sans cesse, 
rien n'est fixe ; l'individu, comme le reste, se transforme 
perpétuellement ; il ne demeure pas un instant identique à lui- 
même ; son aujourd'hui est fait nécessairement de tous ses 
hiers et contient à l'état potentiel tous ses demains. L'agrégat 
humain n'est donc qu'une forme passagère de l'éternelle 
matière et cet agrégat lui-même subit chaque jour, à toute 
seconde, les modifications les plus diverses. 

Or, dit Spencer {L'individu contre l'État) : « La nature des 
agrégats est nécessairement fixée par la nature des unités 
composantes. » 

D'où il résulte que pour être moins visibles, les 
incessantes modifications de l'agrégat collectif, n'en sont pas 
moins tout aussi réelles que les modifications des individuels. 
Composé d'éléments constamment mouvementés, le corps 
social se transforme sans aucun repos. Son présent est fait de 
tous les matériaux de son passé et contient en germe toutes les 
évolutions futures. 

La nature ne procède pas par bonds, mais chaque 
phénomène est amené par un travail lent, graduel, 
imperceptible souvent, parfois mystérieux. L'évolution sociale 
ne saurait procéder différemment. 

« Chaque individu, chaque peuple, chaque science et 
l'humanité même, passent par toutes les phases », dit A. 
Comte ; et ailleurs : « La Sociologie est la recherche des lois de 
la société dans les phénomènes sociaux eux-mêmes. » 



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La douleur universelle 



« Les idées qui caractérisent une seule période naissent 
des idées de périodes précédentes, se développent et 
grandissent insensiblement aux dépens de ces idées et puis, à 
leur tour, décroissent insensiblement après avoir donné 
naissance aux idées de la période suivante 2 ». 

Quelqu'un a prétendu que les idées gouvernent le monde. 
Je ne saurais admettre cette opinion, bien qu'elle contienne une 
part notable de vérité ; mais si les idées ne gouvernent pas le 
monde, elles n'en sont pas moins partie intégrante ; elles ne 
peuvent en être séparées ; il existe, de fait, entre une phase 
historique quelconque et les idées qui germent, se développent 
et dépérissent parallèlement à cette phase, un indéniable 
rapport d'actions et de réactions incessantes. 

Les paroles de Comte qui précèdent, s'appliquent donc 
bien à la pensée que j'exprime. 

« La vie sociale, dit G. de Greef, c'est-à-dire la 
correspondance toujours complète et parfaite de ses organes et 
de ses fonctions à des conditions de plus en plus nombreuses et 
particulières, est un éternel devenir ; en cela, elle ne fait que se 
conformer aux lois universelles de la matière et de la force 3 ». 

Et encore : « La société est un organisme dont l'équilibre, 
toujours instable, comporte des organes et des fonctions qui la 
rattachent au passé et d'autres qui la relieront à l'avenir 4 ». 

Étrangeté remarquable de l'optique humaine ! Deux 
phénomènes qui, rapprochés, font naître tout d'abord dans 
l'intellect une sorte de contradiction par leur allure 



2 Comte, Introduction à la Métaphysique, page 156. 

3 G. de Greef, Introduction à la Sociologie, tome I, page 157. 

4 Ibid., page 169. 



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La douleur universelle 



antithétique, voilent à nos yeux l'indissoluble enchaînement des 
faits qui relie toutes les pages de l'histoire humaine : c'est 
l'immensité du chemin parcouru, comparé à la lenteur de 
l'évolution sociale. 

Si brève est la vie de chacun de nous et si faible est notre 
vue, que nous n'apercevons pas les éléments innombrables qui 
se meuvent autour de nous, tuant ceci et donnant naissance à 
cela. Nous croyons avoir sous les yeux le spectacle de 
l'immobilité. C'est cette sensation inconsidérée de la stagnation 
sociale ou tout au moins de la lenteur évolutionnelle qui, par un 
effet en quelque sorte réflexe, contribue à cette lenteur même. 

« Cela ne changera jamais ; en tous cas, si ça change, 
nous ne le verrons pas. » Voilà ce que disent une foule de gens. 
Et les déshérités se résignent, prennent leur mal en patience, 
acceptent ce qu'ils regardent comme une sorte de fatalité : « Il 
n'y a rien à faire ! » et les privilégiés se rassurent, s'aveuglent 
et se cuirassent d'indifférence : « après nous le déluge ! » 

Et pourtant, quelle incalculable série de transformations, 
depuis les ébauches grossières des premières agglomérations 
humaines jusqu'à l'organisation si complexe, si 
merveilleusement agencée des sociétés modernes ! 

L'esprit reste stupéfait et les yeux éblouis devant le 
spectacle grandiose d'un développement aussi admirable. 

Un des hommes qui, à notre époque, ont le plus contribué 
à la vulgarisation de l'idée matérialiste, L. Bùchner, s'exprime 
ainsi : 

« Il viendra un temps où la distance entre le point de 
départ et le point d'arrivée s'élargira tellement que les savants 
de l'avenir eux-mêmes se refuseraient à admettre la possibilité 



-26- 



La douleur universelle 

d'un lien entre eux, si les écrits et les vestiges du passé ne leur 
fournissaient les matériaux nécessaires pour les guider dans 
leur jugement 5 ». 

Il m'a paru nécessaire d'insister sur les considérations qui 
m'ont amené à me servir de l'expression « instaurer » de 
préférence à celle de créer par exemple, et ce, non seulement 
parce que le terme est infiniment plus exact, mais encore et 
surtout parce que je me propose d'indiquer les phénomènes qui 
poussent triomphalement les présentes générations vers cette 
instauration et les moyens qu'il convient d'employer pour hâter 
celle-ci 6 . 

UN MILIEU SOCIAL. - Ces mots demandent à peine 
une explication, tellement ils sont clairs par eux-mêmes. 

Le milieu social est comme la synthèse des innombrables 
rapports des individus, des sexes, des groupes entre eux. Il est 
la résultante de toutes les organisations, institutions et 
coutumes. C'est une sorte d'être impersonnel — comme la 
société elle-même — constitué par les relations de toute nature : 
physiques, intellectuelles, morales, qu'engendre la pratique de 
la sociabilité. 

S'il est une théorie aujourd'hui hors de conteste et 
splendidement mise en lumière par les naturalistes, c'est 
assurément celle de « l'adaptation de l'être au milieu ». 

Il est constant que dans le monde physique, le milieu 
exerce sur tout et sur tous une influence décisive ; qui oserait 
prétendre que dans le monde psychique, il n'en est pas ainsi ? 

5 Lumière et vie, page 326. 

6 On verra par là qu'il ne faut pas confondre cette étude avec les « utopies » 
construites le plus souvent par des hommes qui pressentaient remarquablement 
l'avenir, mais ne tenaient aucun compte, dans leurs conceptions respectables, des 
matériaux à leur disposition. 



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La douleur universelle 



D'aucuns affirment que si le milieu social agit sur 
l'individu celui-ci est capable de réagir. Cette opinion est juste 
dans une certaine mesure. Soutenir le contraire, ce serait 
reconnaître à la fois, d'une façon implicite, que le milieu social 
est en quelque sorte indépendant des personnalités qui le 
composent, ce qui serait une absurdité, et que, l'individu ne 
pouvant rien sur le milieu, tout effort étant vain, il n'a qu'à se 
croiser les bras. 

Nulle doctrine ne serait plus dangereuse, et il convient de 
la combattre avec la dernière énergie, non point tant parce 
qu'elle est dangereuse que parce qu'elle est contraire à la vérité, 
à l'observation. 

Mais, il n'en est pas moins vrai que, tout comme la faune 
et la flore emprunte à l'ambiance cosmique les éléments de leur 
vie, et qu'un observateur attentif et clairvoyant pourrait en 
examinant un animal ou une plante, en déterminer les 
conditions d'époque, de climat, d'atmosphère et de 
topographie, de même l'individu emprunte à la structure 
sociale ses idées, ses sentiments, ses aspirations, ses coutumes. 

On comprend par là de quelle importance est ce milieu 
social dont il est question d'amener l'établissement, puisqu'il 
devra pour ainsi dire poser sa griffe sur toutes les 
manifestations de la vie sociale et privée ; puisque tant vaut le 
milieu, tant vaut l'homme ; puisque l'un est l'arbre et l'autre le 
fruit ; puisqu'enfin il serait aussi illogique de songer à 
transformer l'individu sans toucher au milieu, qu'il est 
rationnel de prévoir avec certitude, sans qu'il soit besoin d'être 
prophète, que, modifié le milieu, modifiés aussi seront les 
hommes, 

QUI ASSURE À CHAQUE INDIVIDU. - Les formes 

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La douleur universelle 



sociales qui se sont succédées jusqu'à ce jour, ont eu pour 
invariable conséquence, en hiérarchisant les fonctions et les 
êtres, d'assurer tous les avantages à un nombre plus ou moins 
restreint de ceux-ci, au détriment de tous les autres. 

Or, convient-il de chercher à renverser l'ordre des facteurs 
dans le but de favoriser le plus grand nombre ? La question 
sociale s'applique-t-elle à quelques-uns, à la majorité ou à 
l'universalité des êtres humains ? 

Il suffit de poser la question : chacun peut répondre. 

J'aurais pu, à la place de ces trois mots : « à chaque 
individu », écrire ceux-ci : « au peuple » ; ou encore ceux-là : à 
l'humanité ; ou même ces derniers : à tous. Mais je me méfie de 
ces expressions par trop générales et qui caractérisent des 
entités. L'expérience m'a enseigné qu'elles cachent presque 
toujours un piège, qu'elles en sont tout au moins capables. 

Pauvre « peuple, » pauvre « humanité, » pauvre « tout le 
monde, » a-t-on assez usé et abusé de vous, pour mieux 
dissimuler les honteuses combinaisons des gouvernements et 
des classes ! 

Il existe d'ores et déjà une foule de fictions qui, par un jeu 
de glaces savamment disposées, donnent l'illusion de la réalité : 
telle, par exemple, l'égalité de tous devant la loi. Il suffit de 
passer derrière les glaces pour découvrir le « truc ». 

L'expression « à chaque individu », a l'avantage de 
couper court à toute interprétation ambiguë et de bien établir 
que le problème social n'a pas seulement pour but cette formule 
tant soit peu vague : « le bonheur commun », mais celle-ci bien 
autrement significative et exacte : « le bonheur de chaque 
individu. » 



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La douleur universelle 



Oui, que pas un enfant, pas un adulte, pas un vieillard, 
pas un homme, pas une femme, pas un invalide, pas un être 
humain, pas un seul ne puisse être frustré de la plus minime 
part de jouissances que comporte le droit à l'existence dans son 
intégralité. Tel est le problème que scrute et doit résoudre le 
penseur tourmenté par la question sociale. 

Pas un, ai-je dit, parce qu'il suffirait que le droit d'un seul 
fût méconnu pour que le droit de tous fût menacé ; parce qu'il 
existe, quoiqu'en pensent certains, une telle solidarité entre 
toutes les parties du corps social, que si un organe, un seul, ne 
reçoit pas sa part de vie, le mal gagne de proche en proche et 
l'organisme tout entier lentement s'en ressent, s'affaisse et 
dépérit. 

Résolu pour tous excepté pour un seul, le problème social 
se réfugierait en ce dernier, lequel, protestation vivante, se 
dresserait contre tous les autres, et sa voix, ne tardant pas à être 
entendue, s'élèverait discordante au sein de l'harmonieux 
concert que doit former une société vraiment heureuse. 

Il faut que cela soit évité, et j'ajoute qu'il faut que cela ne 
puisse pas se produire, car si l'axiome de l'école est vrai : ab 
actu ad posse valet consecutio, du fait à la possibilité la 
conséquence est bonne, on peut hardiment avancer que de la 
possibilité au fait, la conséquence n'est pas moins bonne, et l'on 
peut être certain qu'il suffirait que la chose fût possible pour 
qu'elle se réalisât. 

Aussi, n'ai-je pas employé à la légère le mot assurer et 
c'est pour être ainsi compris que j'en ai fait usage. 

TOUTE LA SOMME DE BONHEUR. - C'est toujours 
le spectacle des infortunes plus ou moins imméritées, des 



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La douleur universelle 



misères plus ou moins injustifiées qui a incité les philosophes, 
les penseurs et les moralistes à rechercher les causes de ces 
souffrances pour en combattre les effets. 

Abaisser le taux des douleurs sociales, atténuer les 
inégalités choquantes, améliorer les conditions de la vie, en 
d'autres termes rechercher le bonheur universel, tel a été, de 
tout temps, le but de tous les plans, de tous les systèmes de 
rénovation sociale. 

Sur ce point, tout ceux qui se sont occupés de la question 
se montrent unanimes. Je pourrais en citer des centaines, je me 
bornerai à quelques-uns. 

Je laisse de côté tous les auteurs anciens, pour faire aux 
modernes une place plus grande dans ces citations que je ne 
veux pas multiplier afin de ne pas fatiguer le lecteur : 

« Le but de la Société, est le bien de ses membres. » 
GROTIUS. 

« La société est tenue de rendre la vie commode à tous. » 
BOSSUET. 

« Mably 7 considère la communauté des biens comme le 
seul ordre conforme au vrai but de la société qui est le bonheur 
durable de tous ses membres. Selon lui tous les maux qui 
affligent la société humaine étant des effets de l'avarice et de 
l'ambition, la politique se réduit à l'art de comprimer 
efficacement ses passions ; l'avarice ne peut être étouffée que 
par la communauté des biens » VILLEGARDELLE 8 . 

« Quel est l'objet de la science de la morale ? ce ne peut 

7 Mably est le frère de Condillac. 

8 Histoire des idées sociales. 



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La douleur universelle 



être que le bonheur général. Si l'on exige des vertus dans les 
particuliers, c'est que les vertus des membres font la félicité du 
tout ». HELVÉTIUS 9 . 

« Rechercher le bonheur en faisant le bien, en s'exerçant à 
la connaissance du vrai, en ayant toujours devant les yeux qu'il 
n'y a qu'une seule vertu : la justice, un seul devoir : se rendre 
heureux. » DIDEROT. 

« Le but de la société est le bonheur commun. » 
Déclaration des droits de l'Homme, art. 1er. 

« Le but de la révolution est de détruire l'inégalité et 
d'établir le bonheur commun. » Conspiration Babouviste 10 . 

« Que la variété infinie de désirs, de sentiments et 
d'inclinations se réunisse en une seule volonté ; qu'elle ne 
meuve les hommes que vers un unique but : le bonheur 
commun. » MORELLY n . 

« Le plaisir sans égal, serait de fonder la félicité 
publique.... Je ne sais si je me trompe dans mes vœux ; mais je 
pense que la chimie pourra trouver un jour de tous les corps un 
principe nutritif, et alors, il sera aussi facile à l'homme de se 
nourrir que de se désaltérer à l'eau d'un fleuve ; que 
deviendront alors les combats de l'orgueil, de l'ambition, de 
l'avarice, toutes les cruelles institutions des grands empires ? 
Un aliment facile, abondant, à la disposition de l'homme, sera 
le gage de sa tranquillité et de sa vertu. » MERCIER 12 . 

« Si la première voix de la nature, c'est de désirer notre 



9 De l'homme. Son éducation. Sect. I, chapitre 12. 

10 Bases de la République des Égaux, art 10. 

11 LaBasiliade. 

12 Le tableau de Paris. 



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La douleur universelle 



propre bonheur, les voix réunies de la prudence et de la 
bienveillance se font entendre et nous disent : cherchez votre 
bonheur dans le bonheur d'autrui. Si chaque homme, agissant 
avec connaissance de cause dans son intérêt individuel, 
obtenait la plus grande somme de bonheur possible, alors 
l'humanité arriverait à la suprême félicité et le but de toute 
morale, le bonheur universel, serait atteint » BENTHAM. 

« Le principe général auquel toutes les règles de la 
pratique devraient être conformes, n'est autre que le bonheur 
du genre humain et de tous les êtres sensibles » J. S. MILL. 

« La société doit être organisée de telle sorte (et ce n'est 
pas souvent le cas aujourd'hui, malheureusement) que le 
bonheur des uns ne prenne pas sa source dans la ruine des 
autres, mais que chaque individu trouve son bien dans celui de 
la collectivité, le bien de la collectivité résultant uniquement, 
vice versa , de l'individu. » L. BÙCHNER 13 . 

« Le problème du bonheur universel, par l'effet de la 
solidarité toujours plus grande, est dominé plus que jamais 
aujourd'hui par le problème du bonheur social. Ce ne sont plus 
seulement nos douleurs présentes et personnelles, mais celles 
de l'humanité à venir qui deviennent pour nous un sujet de 
troubles. » MARC GUYAU 14 . 

« Le pur idéal, ce serait que la totalité universelle des êtres 
devint une société consciente, unie, heureuse. » ALFRED 
FOUILLÉE 15 . 

« Le plus grand bonheur du plus grand nombre par la 
science, la justice, la bonté, le perfectionnement moral, on ne 



13 Force et Matière, page 514. 

14 Irréligion de l'avenir, page 411. 

15 Critique des Systèmes de morale contemporaine. 



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La douleur universelle 



saurait trouver plus vaste et plus humain motif éthique. » 
BENOÎT MALON 16 . 

Pardon, mon cher Malon, il y a un motif éthique plus 
puissant et plus humain que le bonheur du plus grand nombre 
ou de presque tous, c'est le bonheur de tous absolument. N'est- 
ce pas vrai ? 

Ici se pose un formidable point d'interrogation. Qu'est-ce 
que le bonheur ? En quoi consiste-t-il ? De quels éléments est-il 
fait ? Quelle en est la base ? Où en est la mesure ? 

Car si tous les sociologues reconnaissent que le but à 
atteindre, c'est le bonheur universel, bien peu sont d'accord sur 
la façon de comprendre cette expression. C'est cependant de ce 
concept que dépendent forcément et l'aboutissement des efforts 
à faire, c'est-à-dire l'objectif véritable, et la direction à donner à 
ces efforts, c'est-à-dire la tactique à suivre. 

Aussi, persuadé de l'importance décisive de ce point, je 
vais y insister. 

Tous ceux qui ont observé avec persévérance cet être 
qu'est l'homme, être éminemment complexe et capricieux, ont 
acquis la conviction absolue que le mobile unique de toutes ses 
actions, des moindres comme des plus importantes, c'est la 
recherche du plaisir ou la fuite de la souffrance, c'est, entre 
deux plaisirs, la recherche du plus grand ; entre deux 
souffrances, la fuite de la plus vive. 

Cette constatation serait on ne peut plus facile à faire s'il 
n'existait forcément dans la manière d'être de l'individu social 
une série d'actions qui, à première vue, semblent contredire ce 
fait : services rendus, actes de générosité, de dévouement, de 

16 Socialisme intégral, Tome premier, page 245. 



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La douleur universelle 



sacrifice, allant parfois jusqu'au sacrifice le plus grand et le seul 
définitif : celui de la vie. 

De là, la querelle, querelle de mots le plus souvent, entre 
« Égoïstes » et « Altruistes ». 

Dans cette dernière catégorie d'actes, le sentiment du 
« moi », l'égoïsme au sens vulgaire du mot, est peut-être bien 
un peu difficile à déchiffrer ; mais, en fin de compte, on y arrive, 
pour peu qu'on veuille se souvenir que Y ego a des besoins 
intellectuels et moraux, non moins que des besoins physiques 

Je néglige une foule d'actions de minime importance : 
prévenances, démarches, petits services que nécessite la vie en 
société et qui, bien loin de la rendre désagréable, contribuent à 
l'embellir, et par leur caractère de réciprocité, forment un des 
côtés les plus séduisants de l'existence. 

Qui n'a goûté le charme de ces mille riens, que l'habitude 
rend quasi spontanés, riens insignifiants s'ils sont pris 
isolément, et qui, additionnés les uns aux autres, forment 
comme le tissu de la vie sociale et, sur le fond trop souvent 
sombre de cette vie, jettent la note claire et gaie ? 

Il est vrai, que parallèlement à ces « petites choses » se 
déroulent des faits plus notables, et dans lesquels il semble 
difficile de surprendre le souci du « moi ». Ici le problème se 
complique. 

Je vais pourtant essayer de montrer que si, dans cette 
série d'actions, le sentiment personnel s'efface en apparence, il 
s'affirme en réalité. 

Les lauriers de MM. Barrés et Bourget ne troublent point 
mon sommeil ; aussi ne psychologuerai-]e pas à perte de vue. Il 



-35- 



La douleur universelle 



me suffira de faire remarquer : 

Qu'en pareille matière, nous réussissons bien rarement à 
discerner le « pourquoi » véritable de nos propres actions, et 
plus rarement encore à glisser un œil sûr dans le sanctuaire 
voisin ; ce qui explique la difficulté de résoudre le point dont il 
s'agit ; 

Que ce qui vient ajouter à cette première difficulté, c'est 
que nous avons peine, en vertu d'une petite vanité, après tout 
bien humaine, à ne pas nous donner le change à nos propres 
yeux, sur les véritables mobiles d'un acte de ce genre ; 

Que, néanmoins, rationnellement, le philosophe ne 
saurait admettre que l'individu, surtout quand il s'agit d'une 
action destinée à laisser une page dans sa vie, puisse s'oublier 
complètement ; 

Qu'à l'individu vivant au sein de l'agglomération humaine 
il est absolument impossible, et cela chaque jour davantage, 
d'échapper aux idées et aux sentiments que lui inspire le 
contact permanent de ses semblables ; que l'être humain est un 
composé de besoins, d'appétits, de tendances 
extraordinairement divers et parfois même opposés, en sorte 
qu'il est emporté dans tel sens ou dans tel autre, suivant qu'il 
est, dans le moment, dominé par les uns ou par les autres ; 

Que les besoins affectifs qui forment tout le courant 
sentimental proprement dit, depuis l'originelle tendance à la 
sociabilité qui en est la source, jusqu v à l'altruisme le plus élevé 
qui en est l'embouchure, sont, chez certaines natures plus 
nerveuses, plus délicates, plus affinées, beaucoup plus 
impérieux que les autres et que, conséquemment, celui qui en 
ressent l'aiguillon a autant de joie à les satisfaire, même au péril 
de ses jours, que de peine il aurait à les contenir ; 



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La douleur universelle 



Que l'humanité ou le « moi général » n'est qu'une sorte de 
prolongement de chaque « moi particulier » et que si chacun 
peut, en ce qui le concerne, se considérer à juste titre comme le 
centre de l'univers, ce moi individuel ne peut pas plus 
s'abstraire du moi collectif que le centre de la circonférence ; 

Que, par conséquent, quiconque sert autrui se sert soi- 
même, quiconque rend service à autrui se rend service à soi- 
même ; 

Qu'il se passe dans le monde moral un fait analogue à 
celui que les biologues signalent dans le monde physique : les 
corps organisés ne cessent de prendre et de restituer au tout 
ambiant: c'est Y assimilation et la désassimilation . 
L'intelligence et le cœur — et j'entends par là les facultés 
intellectuelles et affectives — ne procèdent pas différemment ; 
c'est un échange perpétuel entre l'individu et le grand tout : 
l'humanité ; 

Qu'enfin la vie, la vraie vie, comporte une certaine part de 
fécondité pour être véritablement heureuse ; que cette fécondité 
n'est autre chose qu'une exubérance nous poussant 
irrésistiblement à nous répandre, à nous dépenser, à nous 
donner même, en totalité ou en partie, à quelqu'un ou à 
quelque chose. C'est le trop plein qu'il faut déverser ; c'est la 
sève généreuse et abondante qui monte en nous, en certaines 
circonstances particulièrement favorables, pour fleurir en 
sentiments élevés et mûrir en sublimes actions. 

Voilà ce « je ne sais quoi » autour duquel ont longtemps 
tourné sans le découvrir — parce que les éléments 
d'investigation leur manquaient — tous les grands esprits qui, 
au cours des âges, depuis les civilisations fort anciennes 
jusqu'aux siècles récents, ont recherché cette pierre 



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La douleur universelle 



philosophale des moralistes : l'union de l'égoïsme et de 
l'altruisme. 

Ils n'ont pas compris, ils ne pouvaient pas comprendre 
que les sentiments égoïstes et altruistes se combinent 
harmoniquement dans la même individualité arrivée à un 
certain degré de développement ; que, dès lors, il n'y a pas lieu 
de les opposer les uns aux autres ; qu'ils constituent 
simplement deux séries de phénomènes se rattachant à des 
organes différents. 

C'est un point que n'a pas manqué d'éclaircir, dans une 
œuvre justement remarquée 17 , un jeune philosophe de large 
envergure, Marc Guyau : 

« Il faut que la vie individuelle se répande pour autrui, en 
autrui et au besoin se donne. Eh bien ! cette expansion n'est pas 
contre sa nature ; elle est, au contraire, selon sa nature ; bien 
plus, elle est la condition même de la vraie vie. » 

De ce qui précède, il appert qu'égoïsme et altruisme 
représentent deux choses qui, bien loin de s'exclure, se 
concilient sans effort ; que l'altruisme n'est en réalité que de 
l'égoïsme bien compris et, quoique, dans l'état actuel de la 
société, il semble difficile de les harmoniser, je ne suis pas du 
tout éloigné de penser avec Bernardin de Saint-Pierre qu'« on 
ne fait son bonheur qu'en s'occupant de celui des autres » et 
avec H. Spencer, qu'« un jour viendra où l'instinct altruiste sera 
si puissant que les hommes se disputeront les occasions de 
l'exercer, les occasions de sacrifice et de mort. » 

Il appert en outre que tous ceux qui placent le bonheur 
dans les seules satisfactions égoïstes, aussi bien que ceux qui le 
placent dans les seuls contentements altruistes, se trompent ou 

17 Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, page 246. 



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La douleur universelle 



sont incomplets parce qu'ils n'aperçoivent dans l'individu, 
qu'une partie de lui même, soit que, croyant mieux l'étudier, ils 
commettent la faute de le séparer du milieu social et de l'isoler, 
soit qu'ils n'envisagent qu'une partie de la machine humaine, 
celle qui boit, mangé, dort, travaille et procrée, négligeant celle 
qui pense et qui aime. 

Celle-ci a ses besoins comme celle-là ; d'une façon 
générale, les premiers ne sont ni plus ni moins impérieux que 
les derniers, plus forts chez les uns, ils sont plus faibles chez les 
autres. Seul, l'individu qui les ressent en connaît l'étendue, en 
mesure la robustesse, sait à quel moment et dans quel ordre ils 
se présentent, et peut ainsi calculer la somme de bonheur à 
laquelle correspond leur satisfaction. 

C'est donc à l'individu qu'il faut revenir pour estimer le 
bonheur, à lui qu'il faut laisser le soin de chercher et de trouver 
le sien propre. La mesure et la base de ce dernier se trouvent en 
lui. Tout autre substratum serait erroné, toute autre mesure 
arbitraire. 

Je puis donc, maintenant, définir le bonheur par ces 
mots : 

« C'est, pour chaque individu, la faculté de satisfaire 
librement tous ses besoins ; physiques, intellectuels, moraux. » 

Plus cette faculté s'étendra, plus diminueront le nombre 
et la puissance des obstacles naturels et artificiels qui entravent 
son libre exercice, et plus la somme de bonheur réalisé 
s'accroîtra. 

Mais, entendez-moi bien : pour chaque individu, la 
faculté, c'est-à-dire tout ensemble, non pas seulement le droit 
— ce qui pourrait être tout platonique et qui existe déjà — mais 



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La douleur universelle 



la possibilité de satisfaire tous ses besoins et la certitude que 
cette possibilité ne lui sera jamais ravie par une contrainte. 

Car, c'est une souffrance pour l'être humain, non 
seulement d'éprouver un besoin et de n'avoir pas les moyens de 
l'assouvir, mais encore de prévoir qu'en un jour plus ou moins 
rapproché une force extérieure pourra le priver de ces moyens. 
La sécurité du contraire donne à l'esprit cette tranquille 
sérénité qui, à elle seule, constitue déjà un bonheur très 
appréciable. 

Il importe de tourner nettement le dos à ceux qui nous 
présentent un plan social qui confierait à quelques-uns, 
fussent-ils les meilleurs — et qui donc les garantirait tels ? — la 
mission d'assurer le bonheur de chacun. 

Ce bonheur prévu, uniforme, réglementé, mesuré, ce 
serait tout de suite la contrainte pour tous et promptement 
l'ennui pour le plus grand nombre. 

« Chacun prend son plaisir où il le trouve, » dit un vieux 
dicton populaire. Cet « on-dit » est parfaitement juste, et 
comme les goûts, les sentiments, les besoins forment un tout 
d'une variété quasi-infinie, non-seulement en ce qui concerne la 
multitude des êtres, mais encore en ce qui touche le même 
individu, doué d'une extrême mobilité, comme la nature est 
essentiellement spontanée et capricieuse, le seul moyen qui soit 
de garantir à chacun toute la somme de bonheur réalisable, 
c'est de ne tolérer aucune institution sociale à même de mutiler 
chez qui que ce soit, cette adorable fantaisie des aspirations et 
cette merveilleuse diversité des goûts. 

N'obligez personne à boire à la même coupe que vous ; 
vos lèvres y puisent un délicieux nectar ; les lèvres d'un autre 
pourraient y trouver du fiel. 



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La douleur universelle 



Que chacun puisse en toute indépendance plonger ses 
mains avides dans le colossal trésor de jouissances que nous ont 
légué les générations passées. Les présentes et les futures sont 
et seront outillées de manière à l'alimenter et à le grossir 
toujours. Il y en a, il y en aura pour tous, pour les grandes 
mains comme pour les petites ; mais de grâce, si vous voulez 
voir tous les visages s'épanouir dans la radieuse joie de vivre, si 
vous ne voulez plus entendre les humains pousser des cris de 
haine, proférer des menaces, si vous ne voulez plus les voir 
batailler férocement entre-eux, n'entourez cet inépuisable 
trésor d'aucun mur prohibitif, pas même de la plus frêle 
barrière, laissez-en le libre accès à tous, pour que chacun y 
puisse trouver toute la somme de bonheur que sollicitent ses 
désirs. 

* * * 

Une seule barrière est là, limitant les satisfactions. C'est 
celle qui sépare les biens acquis de ceux à conquérir, les 
jouissances vivables par les générations actuelles de celles que 
pourront goûter nos descendants. Mais cette barrière n'est pas 
pour contenir ou refréner les appétits ; elle est au contraire 
pour les exciter, elle n'est pas de ce côté-ci, par devant nos 
richesses, mais derrière. Sous le coup d'aile puissant du désir 
insatiable, qui nous élève toujours plus loin, elle s'éloigne et 
s'abaisse insensiblement, laissant découvrir à nos regards, 
chaque jour, de nouvelles sources de plaisir et des perspectives 
de plus en plus éblouissantes. 

Cette limite, c'est celle qui marque le point auquel, dans 
leur cause vertigineuse, en sont arrivées les irrésistibles 
phalanges humaines en marche vers les régions toujours plus 
vastes et plus fécondes de la félicité. 



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La douleur universelle 



Voilà la justification de ces dernières paroles : 
« adéquates à toute époque, au développement progressif de 
l'humanité. » 

Il est dans la nature des individus et des sociétés, sortis 
depuis des milliers d'années des organismes les plus 
rudimentaires de s'acheminer vers des formes de plus en plus 
perfectionnées. Longtemps, bien longtemps enténébrés, 
hommes et choses se dessinent sur un fond dont les teintes 
passent insensiblement du sombre au clair, de l'obscur au 
lumineux. 

L'obscurité, c'est le passé, l'ignorance, le malheur ; la 
lumière, c'est l'avenir, le savoir, le bonheur. On ne retourne pas 
au passé ; on va, irrésistible, vers l'avenir. 

Fou serait celui qui voudrait prévoir ou assigner une 
borne à ce « demain » aux espaces incommensurables. 

L'âge d'or n'est pas derrière nous ; il est devant : radieux 
et accessible ! 

III. - CONSÉQUENCES À TIRER DE CE QUI 
PRÉCÈDE. 

Ainsi : Instaurer un milieu social qui assure à 
chaque individu toute la somme de bonheur adéquate, à 
toute époque, au développement progressif de 
l'humanité. 

Tel est le but que doit poursuivre sans relâche quiconque 
est bien résolu à étudier le problème social, sans se laisser 
arrêter par des conceptions « à-prioriques », ni enfermer dans 



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La douleur universelle 



un « credo » d'école. 

Je crois devoir en tirer sur le champ les conclusions 
suivantes, qui ne pourront manquer de frapper le lecteur. 

1° — Laissons à leurs travaux souvent très sincères, mais 
le plus fréquemment inutiles à ce qui nous occupe, ceux qui 
donnent pour but à leurs efforts le triomphe de la Justice 
sociale ; l'éclosion d'une République du travail ou des 
travailleurs ; l'établissement de l'égalité sociale ; le règne de la 
fraternité humaine. 

Verba ! Verba ! Verba ! Mots que tout cela ! mots d'autant 
plus dangereux qu'ils représentent des choses plus désirables, 
mais prêtent à mille interprétations contradictoires. 

Ô incontestable magie du Verbe ! À quels admirables 
élans, Justice, tu as donné naissance ! De quelles sublimes 
actions tu as été le levier, Égalité ! Que de héros, République, 
ont versé pour toi leur sang généreux ! Fraternité, Fraternité ! 
que de grandioses choses tes fidèles ont faites ! 

Mais aussi, Fraternité, que de coquins se sont réclamés de 
toi, que d'exploitations tu favorises ! Ils sont « millions » ceux 
qu'on a mitraillés et ceux qu'on affame en ton nom, 
République ! Quelles iniquités ont été sanctionnées par toi, 
Égalité, et par toi consacrées ! Justice, Justice que de crimes on 
a commis et on perpètre sous ton égide ! 

Eh oui ! la Justice, la République, l'Égalité, la Fraternité 
deviendront chez les peuples futurs autant de réalités ; mais ce 
sera comme par surcroît, par voie de conséquence, et pour ainsi 
dire sans qu'on les ait cherchées. Le bonheur, le bonheur de 
tous et de chacun les fera naître sans effort ; tel le rosier se 
couvre de roses. 



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La douleur universelle 



2° — L'homme portant nécessairement en soi l'instinct de 
la conservation et la tendance au bonheur, la question sociale 
n'est pas, comme le croient nombre de personnes, née d'hier. 
Elle a comme toutes choses traversé une série de stades qui 
sans cesse l'ont modifiée ; mais elle est née avec la première 
forme de société et ne disparaîtra qu'avec la dernière. 

3° — L'humanité se développant d'une façon continue, la 
question sociale suit fatalement une ligne parallèle et indéfinie. 
C'est dire qu'elle a connu et connaîtra des phases multiples ; 
qu'elle est douée de l'élasticité des formes sociales auxquelles 
elle s'adapte ; mais qu'en réalité elle sera toujours pendante et 
que l'expression : solution de la question sociale ne peut avoir 
qu'une valeur essentiellement contingente à l'époque. 

4° — Logiquement, en sociologie, toute systématisation, si 
parfaite qu'elle paraisse, est le résultat d'une méthode fausse et, 
à ce titre, doit être impitoyablement répudiée, parce que 
TOUTE systématisation sociale comporte, de toute nécessité, 
un certain nombre d'institutions concordantes qui, ayant pour 
mission de prévoir, de réglementer, de mesurer, de répartir, de 
prohiber, d'ordonner, d'uniformiser, bref de comprimer peu ou 
prou les individus ne sauraient avoir la souplesse désirable ; 
parce que ces règlements, défenses et prescriptions constituent 
fatalement un empiétement sur le bonheur individuel ; parce 
qu'enfin, bien loin de favoriser le développement des initiatives 
personnelles et leur marche parallèle au développement des 
sciences et des arts, elles sont un obstacle aussi bien à cette 
initiative qu'au développement scientifique et artistique. 

Et maintenant, ami lecteur, que ce premier chapitre soit le 
flambeau qui, placé dans ta main, éclaire ta marche jusqu'au 
bout de ce livre. 



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La douleur universelle 



Rappelle-toi bien ces quatre lignes dont les pages qui vont 
suivre ne seront que la paraphrase aussi simple et aussi 
lumineuse que me la permettront mes modestes forces : 

« Instaurer un milieu social qui assure à chaque individu 
toute la somme de bonheur adéquate, à toute époque, au 
développement progressif de l'humanité . » 

« TOUTE LA QUESTION EST LÀ, PAS AILLEURS ! 



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La douleur universelle 



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La douleur universelle 



CHAPITRE SECOND 

LA DOULEUR UNIVERSELLE 



I. — Prolétariat manuel. — Labeur excessif ; privations ; salaire 
insuffisant ; vieillesse indigente ; sans-travail ; épouvantable détresse ; 
mendiants ; vagabonds ; voleurs ; prostituées ; morts par la faim ; 
suicides. 

II. — Prolétariat intellectuel — Employés d'administrations 
publiques et privées ; monotonie de leurs occupations ; difficultés de 
l'avancement ; absence d'idéal ; sujétion ; routine ; honoraires 
dérisoires ; médiocrité ; misère en redingote. Employés de commerce et 
d'industrie ; pris entre le patron et la clientèle ; insécurité du lendemain ; 
sans place. 

III. — Classe moyenne. — Petit commerce : souci perpétuel ; lutte 
concurrentielle ; menaces de faillite ; ruine totale. Petite industrie : 
infériorité résultant de l'outillage ; écrasement certain. Petite propriété : 
impôt ; usure ; hypothèque ; mauvaises récoltes ; anxiété constante ; 
ruine. 

IV. — Classe élevée. — Souffrance d'une autre nature mais très 
réelle. Bonheur impossible au littérateur, à l'artiste, au savant, au riche. 
Cœurs broyés. Douleur partout en haut comme en bas. Pessimisme 
universel. 



I. - PROLÉTARIAT MANUEL. 

Nous avons vu que le but à atteindre, c'est le bonheur. Eh 
bien ! ce siècle a quatre-vingt-quinze ans ; voyons si nous 
sommes loin du but. 

^4 ceux qui, nés dans la classe aisée, n'ont jamais fait 



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La douleur universelle 



personnellement la triste expérience de la misère ; à ceux qui, 
vivant dans un milieu élégant, parfumé, lumineux, ne peuvent 
s'imaginer qu'il en existe un autre où l'on ne connaît, ni le luxe, 
ni le confort ; à ceux si nombreux qui voient dans le travail 
moins une nécessité qu'un moyen d'occuper leurs loisirs, un 
champ ouvert à leur activité naturelle, ou la probabilité 
d'accroître leur fortune ; je dédie la première partie de ce 
chapitre. 

Les autres, ceux dont la vie, depuis la plus tendre 
adolescence jusqu'à la vieillesse, n'est qu'une sorte de 
condamnation au travail forcé, ceux-là, peuvent passer ces 
quelques feuilles ; elles ont pour objet de chanter la complainte 
de leurs souffrances, de leurs misères. — C'est assez qu'ils les 
vivent, ils ne les connaissent que trop. 

Jusqu'à l'âge de 25 ans, bourgeoisement élevé, dans une 
brillante situation, dépensant sans compter parce que je 
gagnais vite et beaucoup, j'avais peine à croire, moi aussi, 
qu'il y eût des créatures ne connaissant de la vie que les 
âpretés, les grimaces, les contradictions, et je disais volontiers 
avec tant d'autres : « qui cherche résolument une occupation 
la trouve ; qui travaille peut — et doit — mettre de côté pour 
ses vieux jours ; à notre époque, il n'y a de dénués que les 
paresseux et les prodigues. » 

Depuis, mes yeux se sont ouverts à la réalité. 

Ce dont je vais parler, je l'ai vu ; Je l'ai presque vécu 
moi-même. Mon cœur s'est ému des plaies dont mes yeux ont 
sondé la profondeur et l'étendue; mon cerveau s'est révolté au 
spectacle de tant de tortures et d'humiliations — et j'ai pleuré 
avec ceux qui pleurent. 

À vous qui blasphémez comme je blasphémais, parce 



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La douleur universelle 



que, comme vous, je pensais et parlais sans savoir, 
Je dédie ces quelques feuillets. 
Je vous en prie : lisez-les. 

S. Faure. 

« Allons, allons, prolétaire, les gens qui peuvent s'amuser 
vont se mettre au lit, il est temps que ceux qui doivent travailler 
sortent du leur ; les mondaines quittent leur toilette de bal ; il 
est l'heure de t'habiller ; les restaurants de nuit se vident et les 
usines vont s'emplir. Lève-toi, hâte-toi. » 

Et, par les nuits les plus glaciales du plus rigoureux hiver, 
dès cinq heures du matin, le salarié procède à sa toilette 
sommaire, dégringole ses six étages, se hâte vers son atelier 
souvent éloigné et s'attelle à un labeur qui, commencé avant le 
jour, ne prendra fin qu'après lui. 

Et quel labeur ! Il faut pour s'en faire une approximative 
idée avoir pénétré dans une de ces gigantesques fournaises 
qu'on ajustement flétries du nom de « bagnes capitalistes », où 
des êtres humains de tout âge, de tout sexe s'engloutissent en 
avalanches compactes et restent sous l'effort pendant des 10, 12 
et 14 heures par jour. 

Sous l'œil d'un contre-maître appliquant avec sévérité un 
règlement barbare, les esclaves modernes trient, nettoient, 
rasent, allongent, raccourcissent, taillent, ploient, cassent, 
filent, tissent, chauffent ou glacent la matière transformable en 
produits qui enrichissent tous les marchés du globe. Tantôt 
debout, tantôt accroupi, tour à tour exposé au froid, au chaud, à 
l'humidité, au courant d'air, ici seul et là avec cent autres, 
combinant ses efforts soit avec la machine qu'il dirige et 



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La douleur universelle 



surveille, soit avec ceux de ses compagnons de travail, l'ouvrier, 
d'un bout de l'année à l'autre, sue ou grelotte. Ses « hans » 
pénibles alternent avec le bruit des tenailles, le heurt des 
marteaux, le glissement des courroies, le grincement des roues, 
la strideur des scies, le râlement de la vapeur. 

Sa respiration se confond avec le halètement de la 
machine. Les cris, les appels, les avertissements se croisent 
dans l'air qui charrie une poussière sale et viciée. 

Que pas une seconde l'attention ne soit en défaut ; la vie 
de tous peut en dépendre, l'ouvrage en souffrir et le travail être 
refusé. 

La journée longue, bien longue, est pourtant terminée. 
Les avez-vous vues, dites, vous dont la vie est faite d'opulence et 
d'oisiveté, les avez-vous vues ces files interminables dévalant 
sur la route boueuse, défoncée par les lourds camions qui 
apportent la matière et emportent le produit ? Que de 
souffrances sur la rude physionomie des compagnons, que de 
lassitude sur la figure des compagnes, que de résignation sur le 
visage des enfants ! 

Car il y a des enfants ; oui, des fillettes de dix ans et des 
gamins de douze, dont les membres frêles et délicats achetés au 
rabais, font à ceux de leurs parents une désastreuse 
concurrence. 

Et ces flots de chair meurtrie par un labeur exténuant, 
roulent vers les quartiers lointains, pour y chercher quelques 
heures de repos. 

Autant est vaste l'atelier, autant est exigu le logement du 
travailleur 18 . On y accède par un escalier sombre et gluant ; à la 

18 Quiconque habite un quartier tant soit peu central d'une de nos villes a peine à 



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La douleur universelle 



lueur indécise d'une petite lampe ou d'une chandelle qui pue, il 
faut manger une pitance rarement appétissante, souvent 
insuffisante et, la dernière bouchée avalée, bue la dernière 
goutte de vin, s'affaler, les membres gourds de fatigue, sur une 
pauvre couchette, y goûter un sommeil de brute esquintée pour, 
le lendemain, recommencer la même vie, se mettre à la 
besogne, toujours la même — quel supplice ! — courir les 
mêmes dangers, subir la rigueur des mêmes règlements. 

Mais quelle est donc cette folie de labeur, obstiné, de 
servitude incessante ? Quelle force mystérieuse pousse ces gens 
à s'exténuer ainsi ? 

Consentent-ils de telles privations 19 dans le but de servir 
une noble cause ou de faire la vie douce à des êtres chéris ? 

Non ! la plupart produisent pour le compte de gens qu'ils 



croire que l'habitat de plusieurs millions de personnes soit si misérable. Voici des 
témoignages : « Il existe en France 350.000 maisons qui pour échapper à l'impôt 
sur l'air et la lumière n'ont qu'une ouverture, c'est-à-dire pas de fenêtre et près de 
deux millions qui n'ont qu'une porte et une fenêtre ». (De Chabrol, Rapport en 
1830, comme ministre des finances). 

« Vingt-six millions trois cents trente neuf mille citoyens en France logent dans 
des cabanes, des huttes, ou des mansardes et dans ce nombre 214.000 se 
réfugient dans les terriers (Peyrremond) ». 

Voici des chiffres plus récents cités par la Question Sociale : « Il y a encore en 
France 300.000 chaumières couvertes de paille, qui n'ont pas de fenêtre ; 
800.000 maisons avec une fenêtre unique, et 1.800.000 maisons avec une fenêtre 
unique et 1.500.000 qui n'en ont que deux. Sur les 7.500.000 maisons qu'on 
compte en France, il y en a 4.500.000 qui ont moins de cinq ouvertures sans 
compter la porte ; deux tiers de la population de la France y habitent. » 
On voit par ces chiffres que la situation ne s'est pas sensiblement modifiée depuis 
1830. 

19 « Je pose en fait qu'il y a une moitié du peuple français dont l'alimentation n'est 
pas suffisante au gré de l'hygiène » (Michel Chevalier) — « Dans un état comme la 
France où l'on suppose douze millions de familles, en comptant trois individus par 
famille on sait qu'il existe deux millions de familles qui ont à peine le nécessaire ; 
trois millions qui ont l'aisance ; près d'un million qui ont un commencement 
d'opulence et tout au plus deux ou trois centaines qui ont l'opulence elle-même » 
(A. Thiers). 



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La douleur universelle 



ne connaissent pas, qu'ils n'ont jamais vus, qu'ils n'apercevront 
jamais ; les autres pour le compte d'un patron qui se montre à 
peine et qui passe auprès de leur misère avec la plus entière 
indifférence. 

Mais peut-être ont-ils en vue d'acquérir en peu d'années, 
par un travail assidu et au prix d'incessantes privations, des 
épargnes qui assureront à leurs vieux jours le repos et le bien- 
être ? 

Cette espérance même leur est interdite. Ils savent, bien 
qu'ils ne connaissent pas Jean-Baptiste Say, que « ce ne sont 
pas les misérables qui font des épargnes ; car qui n'a de quoi 
vivre ne met guère de côté : c'est à leurs dépens que les 
épargnes sont faites 20 » et qu'ainsi, ces derniers ne sauraient 
mettre quoi que ce fût de côté. Ils n'ignorent pas, quoiqu'ils 
n'aient vraisemblablement jamais lu la Philosophie de l'avenir, 
que « celui qui ne possède pas, quelle que soit d'ailleurs son 
intelligence, ne peut arriver à rien, si ce n'est 
exceptionnellement 21 . 

Ils en ont tant vu qui, après avoir peiné des 20, 30 et 40 
ans, vieux, usés, mis à la porte, n'avaient pour toute ressource 
que l'hospice et la mendicité ! 

Autrefois, au temps jadis, oui, encore pouvait-on, quand 
la chance s'en mêlait, trouver à épargner quelqu'argent, 
travailler pour soi et mettre ses cheveux blancs à l'abri du 
besoin ; mais aujourd'hui, impossible : les loyers sont trop 
élevés, le matériel trop coûteux et la concurrence écrasante ! 

Pauvres, pauvres gens ! 



20 J B Say - Traité d'Économie politique, Première Édition page 117. 

21 Numéro de décembre 1890, page 172. Article M. Frédéric Borde. 



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La douleur universelle 



Mais pendant qu'ils travaillent, le prix de leur journée est- 
il suffisamment élevé ? Des valeurs sorties de leurs mains, leur 
est-il laissé une part raisonnable ? Reste-t-il entre leurs doigts 
une équitable partie des richesses dont ils inondent les 
marchés ? 

Non, ces producteurs sont tenus, en échange d'un salaire 
dérisoire, d'abdiquer tous leurs droits sur les produits dont ils 
sont les facteurs indispensables. 

Il n'est pas en leur pouvoir de débattre normalement le 
taux de leur salaire. L'employeur peut attendre et avoir raison à 
son gré de l'obstination de l'ouvrier qui, lui ne peut attendre, 
car il faut qu'il mange, qu'il vive. 

Ce taux ne dépend pas non plus du caprice ou de la 
volonté du salariant. Il est déterminé par un concours de 
constances que tout le monde connaît : nécessites de la 
concurrence, loi de l'offre et de la demande, etc., circonstances 
qui ont amené quelques économistes officiels eux-mêmes à 
reconnaître l'existence d'une loi dite des salaires qui se formule 
ainsi : « Le salaire de l'ouvrier ne saurait normalement 
dépasser, dans un temps et un milieu donnés, le tantum de 
subsistance strictement nécessaire pour qu'il vive et se 
reproduise. » 

À la ville, ils sont des centaines de milliers, des millions 
appartenant à la multitude considérable de corporations que 
comportent les diverses branches de l'activité industrielle. 

Bâtis comme vous et moi, faits comme tous pour la 
culture intellectuelle, l'activité normale, les joies de la vie, le 
bien-être suffisant, ces millions d'être naissent, grandissent, 
vivent et meurent sans autre horizon que la pauvreté, sans 
autre perspective qu'une mort prématurée ou une vieillesse 



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La douleur universelle 



indigente. Ils ne connaissent rien des contentements de l'esprit, 
des satisfactions du cerveau ; leur passé s'appelle déception, 
leur présent douleur, leur avenir désespérance 22 . 

* * * 

Que si nous fuyons l'atmosphère empestée des grandes 
cités ouvrières et nous dirigeons, à travers plaines et monts, 
vers les régions rurales, nos regards s'arrêtent sur un spectacle 
qui n'est pas moins lamentable. 

Avec ce coup de pinceau merveilleux qui fait l'artiste, Zola 
a admirablement tracé le portrait du travailleur des champs, 
depuis le possesseur cupide et jaloux de quelques arpents 
jusqu'au simple journalier louant ses bras à d'autres. 

Celui-ci, traité plus durement que les bêtes auxquelles il 
doit donner ses soins, courbé sous les plus dures besognes, 
geignant sous les plus lourds fardeaux, levé le premier à la 
ferme et couché le dernier, arrosant de ses sueurs ce sol qui 
n'est pas, qui ne sera jamais sien, fauchant cette herbe et ces 
épis qui sont la propriété d'un autre, conduisant au marché ce 
bétail dont un autre touchera le prix, se contentant de la soupe 
et des croûtes dont personne ne veut, parfois même obligé de 
disputer en cachette aux bêtes de la porcherie les mauvaises 
pommes de terre qui doivent engraisser ceux-ci, partageant la 
litière des animaux à l'écurie, en but à toutes les risées, aux 
tracasseries, aux méchancetés ; sans famille, sans ami, sans 
soutien, ce paria traîne lamentablement sa carcasse amaigrie de 
ferme en ferme, d'étable en étable, vivant de cette épouvantable 

22 « J'ai voté avec la Chambre des Députés, un crédit pour l'émancipation des noirs ; 
mais ne savez-vous pas que nos ouvriers blancs sont beaucoup moins heureux que 
les noirs dont on règle l'émancipation ? » (Berryer) 

« La misère publique est un grand fait social particulier aux temps modernes et 
qui se manifeste de plus en plus à mesure que la civilisation se répand. » 
(A. Blanqui, Histoire de l'Économie politique). 



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La douleur universelle 



existence jusqu'à ce que, sur le tard, on le ramasse un jour 
comme un chien dans un sillon ou dans une ornière. 

Ce personnage, c'est, comme son frère de la ville, le type 
synthétique de toute une classe d'individus qui en comprend 
aussi des millions et des millions. 

Souvent, bien souvent, ces maudits ont pris en haine leur 
esclavage et, révoltés, ils ont songé à se rapprocher de leurs 
frères de misère, de tous ceux qui, courbés sous le même joug, 
endurant les mêmes privations, doivent souffrir de mêmes 
douleurs et éprouver des indignations identiques. On refuserait 
de se soumettre plus longtemps à de telles abominations ; on 
revendiquerait son dû ; on réclamerait son droit. On était, après 
tout, le nombre, la force. On les verrait bien les maîtres, s'il 
fallait qu'ils fissent l'ouvrage sans les ouvriers. 

Et après une journée plus accablante que les autres, on se 
couche ayant pris de suprêmes résolutions. 

Mais le lendemain, plus triste, mais plus résigné que 
jamais, on retourne au champ ou à l'atelier, un peu par 
habitude, sorte de vitesse acquise, et, beaucoup par réflexion ! 

On a pensé qu'il existe une masse de « sans travail », en 
quête de salaire et qu'ainsi la place qu'on abandonnerait ne 
resterait pas inoccupée ; cette place, c'est le pain assuré, un 
pain bien amer et chèrement payé ; mais enfin il en faut pour 
soi, pour la femme, pour les enfants. Et, rien qu'à penser qu'on 
a failli en manquer et en priver ces pauvres chers petits, on est 
presque disposé à se croire un privilégié. 

Privilégiés ! mais sans doute ils le sont — ô monstrueuse 
ironie ! — ceux dont je viens de crayonner l'existence, et je me 
souviendrai toute ma vie de ce camarade qui, après un chômage 



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La douleur universelle 



forcé de plusieurs semaines, m'annonça, tout joyeux, qu'il 
venait de trouver de l'embauche et s'écria : « J'ai enfin 
rencontré un patron consentant h m' exploiter ! » 

Sans travail, comme ces deux mots changent de 
signification avec l'état de fortune de ceux auxquels on les 
applique ! Il y a des personnes qui, depuis le berceau jusqu'à la 
tombe, sont sans travail et n'en cherchent pas. Le travail des 
autres suffit à leur opulente oisiveté. 

Ce n'est pas de ces personnes qu'il est ici question ; il 
s'agit de celles qui, sans travail, sont sans salaire et, par 
conséquent sans pain. 

Quelle horrible situation ! 

Jusqu'ici nous sommes restés aux portes de l'enfer social ; 
il faut les franchir. 

Que n'ai-je pour décrire cette géhenne, la langue magique 
de l'immortel auteur de la Divine Comédie ! 

* * * 

Ici, c'est la sombre demeure du dénuement et de la faim. 
On y voit errer, sans trêve ni repos, les yeux suppliants ou 
courroucés, ceux et celles que l'atelier semble ne plus vouloir. 

Ceux-ci ont des bras solides, pourtant ! et ils ne 
demandent qu'à les employer au service de quelqu'un. On ne 
serait pas mécontent d'eux, allez ! 

Les doigts de celles-là sont habiles ; ils vont vite ; ils 
courraient si agiles sur le travail et ils coûteraient si peu à qui 
les utiliserait ! 



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La douleur universelle 



Depuis des semaines, ces malheureuses créatures vont de 
porte en porte offrir leurs services. Les premiers jours, soutenu 
par l'espoir, ayant dans la poche ce qui restait de la dernière 
paie, escomptant le crédit que le boulanger et l'épicier ne 
refuseront pas, on a fait, sans trop se plaindre, le tour des 
ateliers et des usines. 

Mais on a reçu partout la même agaçante réponse : « pas 
aujourd'hui, nous n'avons besoin de personne : dans quelques 
jours revenez et nous verrons ! » 

Le sans-travail est revenu et la réponse a été celle-ci : 
« pas encore, attendez ! » 

Cette parole résonne lugubrement. Attendre, attendre 
encore ! tandis que un à un, ces chers petits riens qu'il regardait 
comme toute sa fortune et qu'il avait si péniblement achetés 
s'en sont allés au Mont-de-Piété ! Attendre ! et demain, il 
faudra y porter ses dernières ressources ! Attendre ! et le 
boulanger réclame ce qui lui est dû et refuse le crédit ! 

Attendre ! et voici le terme et Monsieur Vautour a parlé de 
vente et d'expulsion ! 

Peu à peu la confiance des premiers jours a fait place au 
découragement ; le sans-travail a comme le pressentiment qu'il 
n'en trouvera pas. 

Il recommence néanmoins, voulant lutter jusqu'au bout 
son suppliciant chemin de croix. 

Aussi longtemps qu'il l'a pu, il a gardé le front haut, 
regard fier, la voix ferme. Il n'est pas fait pour mendier même 
du travail. Mais à mesure qu'il a avancé sur la route de son 



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La douleur universelle 



épouvantable calvaire, la croix a déprimé ses épaules et ses 
forces se sont épuisées 23 . 

Aujourd'hui, son front est baissé, ses yeux sont suppliants, 
sa voix tremble, Oh ! du travail, du travail ! Ne serait-ce qu'une 
semaine, une journée, une heure ! n'importe quelle besogne, à 
n'importe quel prix ! Il ne craint plus qu'on lui demande un 
labeur trop pénible ou qu'on lui offre un salaire dérisoire ; il 
tremble seulement qu'on ne lui refuse tout travail ; et 
conséquemment, tout salaire. 

La crise de chômage se prolonge et s'intensifie. Il 
rencontre à la porte des ateliers des centaines de pauvres 
diables comme lui en quête d'une tâche quelconque 24 . Les yeux 
caves, la peau jaunâtre, les corps efflanqués, les souliers éculés, 
les vêtements en loques, les coiffures crasseuses, le linge 
sordide de ces lamentables parlent brutalement de leur noire 
détresse 

Chaque jour amène de nouvelles privations et ajoute au 
dégoût, au désespoir. 

Que faire ? 

Ils n'ont pas lu Mirabeau, ces ventre-creux ; ils ne savent 
pas qu'il y a plus d'un siècle ce tribun a dit : « il n'y a pour le 
prolétaire que trois moyens de vivre : travailler, mendier ou 
voler. » 

Mais ils ont cherché et ils n'en ont pas trouvé un 
quatrième. 

23 La misère du chasseur sauvage qui périt si souvent de faim n'égale point celle de 
ces milliers de familles que renvoie une manufacture (De Sismondi). 

24 « Dans les années de crise, le chiffre des ouvriers sans travail s'élève jusqu'à 45 % 
de la population ouvrière. Rien qu'à Paris, 300.000 familles sont dépourvues de 
ressources. » Victor Jaclard, La Justice 23 novembre 1890. 



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La douleur universelle 



Décidément le travail ne veut plus d'eux. 

Eh bien ! ils se feront mendiants ou voleurs, peut-être les 

deux. 

Mendier, voler ! Ces seuls mots font monter à leur front le 
peu de sang que charrient leurs veines anémiées. Tendre cette 
main qui maniait naguère si vaillamment l'outil ou la charrue ! 
Implorer une aumône, de cette voix qui jusqu'alors n'a jamais 
demandé que du travail ! 

Saisir d'une main furtive ces mille objets qu'on faisait 
peser ou compter devant soi par le détaillant et qu'on 
rapportait, presque joyeux, au foyer ! 

Non, non, le sans-travail ne pourra s'y résoudre. Le 
voudrait-il qu'il ne le pourrait pas... 

Mais cette idée, qu'il a d'abord repoussée, l'obsède sans 
cesse ; elle se présente à lui sous le jour d'une fatalité de plus en 
plus inéluctable ; elle prend possession de son cerveau, s'y 
installe en souveraine. 

Le sans-travail s'habitue à l'envisager avec moins 
d'horreur ; peu à peu, sa prime répugnance disparaît ; il fait 
presque bon ménage avec elle et il suffira, pour qu'il y obéisse, 
d'une circonstance qui, tôt ou tard, se présentera. 

Il suffira qu'un soir il retourne à son taudis et qu'il 
entende la voix des bébés lui demander à manger, qu'il 
contemple la face hâve et pâle de sa compagne, pour qu'il 
devienne mendiant ou voleur. 

Étrange filiation de toutes choses en ce monde : le vol d'en 



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La douleur universelle 



haut enfante le vol d'en bas ; la richesse des uns fatalise la 
mendicité des autres. Ne faut-il pas qu'il y ait des mains pleines 
de louis pour qu'il y en ait d'autres implorant un sou ? Les 
premières se tendent pour donner, les autres pour recevoir. 

Pourra-t-il au moins voler et mendier en paix, ce paria ? 

Non ! La loi qui consacrant et sanctionnant l'organisation 
sociale fait infailliblement des vagabonds, des mendiants et des 
voleurs, la loi dispose de gendarmes et de policiers pour arrêter 
ces hommes dangereux, de magistrats qui les condamnent, de 
prisons qui les enferment 25 . 

Et quand une fois, une seule, la dure main des premiers 
s'est abattue sur le collet du délinquant, quand une seule fois, la 
voix blanche du président a prononcé l'arrêt de condamnation ; 
quand, une seule fois, les portes de la prison se sont fermées sur 
ce criminel, tout retour en arrière lui est interdit, tout 
relèvement rendu impossible 26 . Les Jésus modernes ne 

25 Le vol simple, la mendicité et le vagabondage sont des délits relevant de la 
juridiction des tribunaux correctionnels. Voici une statistique qui permettra 
d'évaluer le nombre (et beaucoup ne sont pas pris) de ceux qui sont poussés, par la 
misère le plus souvent, au vol, au vagabondage, à la mendicité. 

Année 1888 : 

— Nombre de prévenus : 228.214 

— Nombre de condamnés : 199.469 
Pour 100 affaires : 

— Vagabondage, mendicité : 15,90 

— Rébellion, outrage : 8,20 

— Délits contre les mœurs : 1.90 

— Vols, fraudes, escroqueries 133,00 

— Coups et blessures : 11,50 

— Autres délits : 29,50 

Pour 100 affaires on rencontre 86 hommes et 14 femmes ; celles-ci recourent à la 
prostitution. 

On voit qu'ainsi il y a chaque année, une moyenne de cent mille individus jetés en 
prison par la faim. 

26 La statistique démontre que sur cent condamnés il y a : en cour d'assises 37 
récidivistes et en correctionnelle 48. Tout le monde sait en outre que la prison, 
bien loin d'être une école de relèvement et d'amendement est au contraire celle de 



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La douleur universelle 



ressuscitent pas les Lazare de la pauvreté, pas plus qu'ils ne 
réhabilitent les Magdeleine de la prostitution. 

Car si deux alternatives seulement se présentent à 
l'homme sans-travail, il s'en présente une troisième à la 
femme : c'est la prostitution. 

Celles qu'on nomme les filles de joie, sans doute parce 
qu'elles sont faites pour vendre de la joie aux autres tandis que 
leur vie n'est, le plus souvent, que douloureuse, ont déjà trouvé 
d'éloquents défenseurs. 

Il s'est élevé des voix attendries en faveur de ces jeunes 
filles jetées par la misère sur le pavé des grandes villes : fillettes 
flétries à seize ans, filles obligées pour manger de supporter les 
caresses avinées des noctambules attardés chez quelque 
mastroquet ou de se prêter aux caprices lubriques des vieux 
Messieurs ; femmes inscrites sur les honteux registres qui 
témoignent de leur épouvantable métier. 

Pauvre chair tarifée comme celle qu'on dirige sur les 
abattoirs, visitée et inspectée comme la viande, le poisson, le 
fruit des marchés et des halles, pour qu'elle n'empoisonne pas 
l'acheteur ! Chair que la main des agents « rafle » pour peupler 
les violons et les cachots comme les accapareurs raflent les 
sucres et les cafés pour en emplir leurs comptoirs ; chair qui te 
vends pour la pitance du soir et le gîte de la nuit ; chair que 
mord la faim plus souvent que la passion ; chair qui habites les 
galetas, les garnis et les maisons fermées ; chair qui n'as la 
possibilité de te donner à personne librement, spontanément, 
parce que tu as l'obligation de te prostituer à quiconque te 
marchande, t'achète et te paie comptant — c'est de toi que je 
parle. 



la démoralisation et de la dégradation. 



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La douleur universelle 



Les « Nana » et les « Sapho » qui ont des chevaux et des 
domestiques, des hôtels ou des villas, ont eu leur peintre. 

Irma de la maison publique, Titine du boulevard, Margot 
de la rue, c'est vous que j'interroge. 

N'êtes-vous pas filles de pauvres gens ? n'avez-vous pas, à 
douze ans, été mises en apprentissage, à l'atelier ou en 
condition ? N'est-ce pas l'exemple, l'entraînement, le manque 
de travail et enfin la misère qui vous ont poussées à vendre ces 
baisers que vous auriez été si joyeuses de donner ? 

Sans doute, telle n'est pas l'histoire de tous les mendiants, 
de tous les vagabonds, de tous les voleurs, de toutes les 
prostituées ! mais il n'empêche que ce ne soit la genèse 
historique de la prostitution, du vol, du vagabondage, de la 
mendicité. 

Toutefois, il est des femmes qui, malgré tout, refusent de 
se prostituer ; il est des hommes qui reculent devant le vol et la 
mendicité. 

La troisième page des journaux nous initie presque 
chaque jour à la vie ou plutôt à la mort de ces malheureux. 

Ce sont des vieillards qui, après avoir travaillé pendant 
plus d'un demi-siècle et contribué à faire la fortune de plusieurs 
patrons, sont dénués de toutes ressources et, dans une lutte 
atroce contre l'inanition, perdent le peu de vie qui leur reste ; ce 
sont des hommes et des femmes en pleine maturité tombant de 
froid et de faim dans la rue, sans gîte et sans vivres depuis 
plusieurs jours ; ce sont des jeunes garçons et jeunes filles que 
fauchent au printemps de la vie la phtisie résultant d'un travail 
prématuré et excessif ainsi que des privations ; ce sont de 
pauvres innocents que la tendresse d'une mère au sein tari, à la 



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La douleur universelle 

huche vide ne peut arracher à la mort 27 . 

D'autres n'attendent pas que celle-ci arrive ; ils la 
trouvent trop lente ; ils vont au devant d'elle. Dans quel abîme 
de désespérance faut-il qu'insensiblement aient roulé ces 
infortunés pour qu'ils ne voient d'autre issue à leurs angoisses 
que l'inexorable fin de tout : des tristesses comme des joies ? 

Ne doivent-elles pas avoir bu jusqu'à la dernière goutte le 
fiel de toutes les déceptions, l'amertume de toutes les misères, 
le venin de toutes les humiliations, celles qui cherchent un 
refuge dans le suicide et y précipitent avec elles les fruits de 
leurs entrailles 28 . 

27 « Il est affligeant de penser, mais il est vrai de dire que, même chez les nations les 
plus prospères, une partie de la population périt tous les ans de besoin. » (J.-B. 
Say). Traité d'économie politique. Première Édition, p. 421. 

Michel Chevalier reconnaît que « la mort que la misère amène par la main est 
active à repousser des bras qui voudraient faire concurrence à ceux de leurs pères 
et à fermer pour toujours ces bouches qui demandent du pain que leurs parents ne 
peuvent leur donner. » 

Le docteur Villermé déclare que « chez les enfants des pauvres la mortalité est 
sept fois plus grande que chez les enfants des riches. » 

Et le docteur Gosselet. médecin des hôpitaux de Lille, (reproduit par Blanqui dans 
un rapport fait par ordre du gouvernement) fait la déclaration suivante : « Il 
meurt, avant la cinquième année, un enfant sur trois naissances dans la rue Roy le 
(beau quartier) sept sur dix dans les rues réunies (quartier bourgeois), et dans la 
rue des Etaques considérée seule (quartier des pauvres) c'est sur quarante huit 
naissances quarante-six décès que nous trouvons. A ce fléau il faut une barrière ; il 
faut qu'en France on ne puisse pas dire un jour comme à Manchester que sur 
21.000 enfants il en est mort 20.700 avant l'âge de cinq ans. En attendant nous ne 
cessons pas de le répéter : là, à deux pas de vous, dans la demeure de l'ouvrier sur 
vingt-cinq enfants un seul peut atteindre sa cinquième année. 
En 1867 le docteur Bertillon membre de l'Académie de médecine disait : « Cent 
trente mille personnes, en France, succombent chaque année à des maladies qui 
s'appellent : barbarie, misère, ignorance » 

Et le 26 avril 1892, M. Aurélien Scholl ému d'une statistique parue la veille, écrit 
dans Le Matin : « Est-ce possible, ce que nous avons lu : quatre vingt dix mille 
personnes seraient mortes de faim en France ! En France, le pays le plus riche de 
l'Europe, celui qui, entouré une muraille de Chine, a de quoi nourrir tous ses 
habitants ! » 

28 Le fait paraîtrait incroyable si tout le monde n'avait encore présente à la mémoire 
la navrante odyssée des familles Hayem (Paris, d'Avron) et Souhain (Limoges). 



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La douleur universelle 



Ceux que les hasards de la vie n'ont jamais mis en 
présence d'aussi lugubres tragédies ; ceux qui n'ont jamais 
connu de près cette horrible odyssée que détermine la détresse, 
ceux que leur éducation, leur milieu spécial, leur situation 
tiennent toujours éloignés des loqueteux, des sans-travail et 
même de la population ouvrière crieront peut être à 
l'exagération. 

Eh bien ! non. Je suis forcément resté en deçà de la réalité 
parce que, quelque riche que puisse être notre langue, il est des 
maux qu'elle est impuissante à dépeindre et même à 
exprimer 29 . 



IL - PROLETARIAT INTELLECTUEL. 

Il ne faudrait pas croire que nous eussions parcouru tout 
le pays du malheur et qu'en dehors de cette région où tout est 
labeur excessif, privations et dénuement, l'œil de l'observateur 

En l'année 1892, pour ne citer que les exemples les plus terribles, se sont 
soustraits à la misère par une mort violente : 

20 janvier : Clémence Burdet, infirme, 50 ans et son fils Henry, 15 ans. 

14 février : rue de Meaux, 86, une femme de 23 ans, avec ses deux bébés, l'un de 3 

ans, l'autre de 6 mois. 

2 août : au village d'Ay, madame Villote se jette dans le canal avec ses trois 
enfants, 4 ans, 3 ans, 7 mois. 

12 septembre : l'ouvrier Johallier et sa sœur. 

13 octobre : Marguerite Guillaume, 62 ans, et son fils François. 

20 octobre : à Saint-Cyr-sur-Morin, la famille Montpert : le père, la mère et 
quatre enfants. 

6 novembre : à Crepy-en-Vallois, madame Carrier, 28 ans, avec ses deux enfants, 
2 et 6 ans. 

Il ne se passe guère de jour qu'un drame de la misère ne soit signalé. Combien 
d'ignorés ! Longue serait la liste de ces victimes d'une mauvaise organisation 
sociale où le droit est inconnu et où seul règne le chacun pour soi. 
29 Pour qu'on ne n'accuse pas d'avoir, à dessein ou involontairement forcé la note, 
j'engage le lecteur à méditer sur les citations et les chiffres que, pour ne pas 
obscurcir le texte, j'ai cru mieux de mettre en note de ces sombres pages. 



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La douleur universelle 



n'eût plus qu'à se reposer sur le spectacle consolant d'une 
activité raisonnable, d'une confortable existence. 

Parallèlement à cette catégorie fort nombreuse d'êtres 
humains qui constituent le prolétariat manuel, il existe une 
classe d'individus qui peuplent les bureaux, les magasins, les 
comptoirs, les administrations et qui forment le prolétariat 
intellectuel. 

Cette classe comprend tous ceux qui, à un titre 
quelconque, autre que celui d'ouvrier manuel, appartiennent au 
monde du travail salarié : tels les employés de l'industrie et du 
commerce attachés aux écritures, à la vente, à la réception ou à 
l'expédition des marchandises ; tels ceux qui, dans les grandes 
administrations publiques ou privées : banques, sociétés 
d'assurances, compagnies de chemin de fer, ministères, petit 
fonctionnariat, n'occupent que des places secondaires ou 
inférieures. 

Il faut reconnaître que la situation de ces derniers 
présente plus de stabilité, qu'ils ont moins à redouter que leurs 
frères manuels, l'insécurité du lendemain, qu'enfin par une 
retenue sur leurs émoluments, une retraite leur est assurée 
pour leurs vieux jours. 

De prime abord, ce sont là des avantages, mais combien 
cher payés ! Quelle vie épouvantable, celle de ces hommes qui, 
entrant jeunes encore, dans une de ces gigantesques 
hiérarchies, doivent commencer par les besognes les plus 
infimes correspondant à une rétribution presque toujours 
insuffisante, et, du i er janvier au 31 décembre, se pencher sur les 
mêmes grimoires, rédiger les mêmes rapports, remplir les 
blancs des mêmes pièces, consulter les mêmes registres, tel 
l'écureuil tournant dans sa cage sans jamais se reposer ! 



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La douleur universelle 



Et ce tracé au cordeau de l'existence, qui ne permet pas 
un seul jour, à l'imagination, de vagabonder dans les altitudes 
du rêve sans que l'on retombe, forcément meurtri, sur le sol de 
la réalité ! cette absence d'imprévu, lequel est pourtant une des 
séductions les plus brillantes pour la jeunesse à la vie ignorée, 
médiocre, puisant la force de supporter les duretés du présent 
dans l'attente de l'X problématique qui, demain, apportera 
l'éclat et la notoriété ! Et cet écoulement monotone des jours 
invariés, sans autre volonté que de ne pas perdre sa place, sans 
autre espoir que d'obtenir de l'avancement ou une gratification, 
sans autre désir que de devenir vieux pour avoir droit à la 
retraite, sans autre certitude que de ne pas crever de faim ! 

Qui pourra narrer en termes exacts, les humiliations, les 
bassesses, les platitudes, les délations, les hypocrisies 
auxquelles se heurte à chaque instant quiconque est appelé à se 
mouvoir péniblement, et sa vie durant, dans les corridors, les 
antichambres et les bureaux des grandes administrations 
publiques et privées, quiconque débute comme simple stagiaire 
et gravit un à un les échelons de cette hiérarchie si compliquée, 
si dure, si rigide, les yeux fixes vers cet idéal : la direction d'un 
bureau, d'une division, d'un service. 

Malheur à celui qui se permettrait de dénoncer un 
scandale, de signaler un abus, de s'élever contre une injustice, 
de flétrir une iniquité, de proposer une réforme ! Ce loyal, ce 
naïf, verrait immédiatement se dresser contre lui tous les vieux 
serviteurs de la routine, tous ceux qu'anime le ridicule « esprit 
de corps » décoré pompeusement de « solidarité » par les 
cafards et les niais ; ce serait un haro général de la part de tous 
ces ronds de cuir qui, habitués à la tranquillité de leur fromage 
de Hollande, craignent avant tout qu'il n'y soit fait du tapage ; 
ce serait un tollé universel de la part de tous ceux que le 
favoritisme a casés ou promet de faire avancer, et, contre cette 
formidable levée de boucliers, le malencontreux, lâché par 



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La douleur universelle 

ceux-là même qui l'auraient poussé en avant, resterait isolé et 
sans défense. 

Si encore, en échange de cette soumission aveugle, d'une 
mutilation si horrible de la volonté, d'une aussi exécrable 
subition de toutes les routines, on assurait à ces salariés des 
honoraires élevés, les mettant à même de chercher et de trouver 
ailleurs des compensations ! mais non, ces millions d'hommes : 
employés de banque, d'assurances et de chemins de fer, petits 
fonctionnaires, instituteurs, employés de ministère, des postes 
et télégraphes, ces millions d'êtres chaque jour écrasés par ce 
mécanisme meurtrier de la hiérarchie paperassière, 
bureaucratique et administrative, touchant une rémunération 
d'une insuffisance notoire et, vivant dans la perpétuelle crainte 
des créanciers qui pourraient se plaindre et les faire mal noter, 
dans la nécessité de paraître et de tenir leur rang, mènent une 
existence de privations incessantes et de parcimonie 
douloureuse. 

Oh ! la pauvreté en redingote noire, en linge blanc, en 
chapeau haut de forme, n'est-elle pas plus pénible peut-être que 
celle qui va en blouse et en sabots ? 

* * * 

Sont-ils moins asservis et plus heureux, les salariés du 
commerce et de l'industrie : acheteurs, vendeurs, voyageurs de 
commerce, comptables, chargés de la correspondance, de la 
réception et de l'expédition des marchandises, garçons de 
boutique ou de comptoir, gratte-papier et bazochiens, 
prolétaires qui ne sont pas producteurs, mais appartiennent à 
cette foule de corporations que nécessite le système 
d' intermédiariat qui ronge notre société, gaspillant en pure 
perte une notable partie des activités humaines ? 



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La douleur universelle 



Pris entre l'enclume du patron et le marteau de la 
clientèle, obligés de servir l'un et l'autre, astreints à prendre 
l'intérêt du premier et à paraître rechercher celui de la seconde, 
leur vie ne leur appartient pas ; obéir à l'employeur et subir les 
caprices du client, être obséquieux à l'égard de celui-ci, servile à 
l'égard de l'autre, il le faut pour monter en grade ou garder sa 
place. 

Sans doute on peut changer de boutique ou de bureau ; 
mais quitter un maître pour en prendre un autre ; tourner le 
dos à une clientèle pour se courber humblement devant une 
nouvelle ; à quoi bon ? 

Encore faudrait-il être sûr, en abandonnant une place, 
qu'on trouvera son équivalente ; et rien n'est moins certain, car 
par suite des applications de la science à l'industrie qui, en 
multipliant l'outillage mécanique et en augmentant la 
productivité, diminuent proportionnellement l'outillage 
humain, c'est-à-dire le nombre de producteurs utilisés ; par 
suite aussi de la diffusion de l'instruction dans les classes 
populaires, le prolétariat intellectuel voit ses cadres s'élargir 
graduellement et recruter la masse dont le salariat manuel ne 
veut plus. 

Aussi serait-il difficile de dire dans quel monde — ouvrier 
ou employé — se trouve le plus grand nombre de « sans- 
travail ». 



III. - CLASSE MOYENNE. 

Le lecteur trouvera peut-être que je l'ai trop longtemps 
promené à travers les ruelles de cette cité miséreuse. Je 
rappellerai ici que nombre de gens dont la vie s'écoule douce et 
facile ne soupçonnent même pas l'existence à côté d'eux, de tels 



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La douleur universelle 



crucifiements ; ce sont ceux-là que j'ai pris par la main pour 
leur faire visiter ce triste labyrinthe. 

Venez, maintenant, vous qui vivez péniblement, vous dont 
le ventre crie souvent famine, vous qui logez dans les galetas et 
les chaumières, vous qui gémissez sous le faix du travail et qui, 
tous, contemplez d'un œil chargé d'envie ceux qui, plus haut 
placés dans l'échelle sociale, vous paraissent jouir du bonheur 
qui vous fuit, et vous constaterez, pauvres déshérités, que, pour 
être plus dissimulées, les plaies de ces heureux ne sont peut- 
être pas moins affreuses que les vôtres ; que, pour être d'une 
autre nature, leur malheur ne le cède guère à celui qui vous 
accable. 

Ils mangent à leur faim, prennent un repos suffisant, 
habitent un appartement confortable, possèdent un coquet 
mobilier, sont bien vêtus, vont au café, au théâtre, au bal, aux 
eaux, en voiture, ceux que je vais faire défiler devant vous ; mais 
ouvrez bien les yeux et il vous apparaîtra qu'ils souffrent eux 
aussi, pas de la même façon ni pour les mêmes motifs que vous, 
mais peut-être tout autant, car il n'existe pas de pathomètre et 
l'on est tout aussi inapte à mesurer la douleur que le plaisir 
d'autrui. 

* * * 

Voyez derrière cette vitrine ce petit commerçant levé de 
bonne heure et couché tard, sa journée se passe en ordres à 
donner, en surveillance à exercer, en comptes à inspecter, en 
acheteurs à satisfaire, en marchandises à vérifier, en crédit à 
trouver, en rentrées à opérer, en échéances à prévoir, en 
paiements à faire, en inventaires à effectuer, en bilans à établir. 

Il a jeté tout son avoir et même celui de sa femme dans 
son petit négoce ; et, tourmenté par la crainte d'immobiliser 



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La douleur universelle 



une trop grande partie de ses capitaux en augmentant son 
stock ; dominé pourtant par la nécessité à avoir en magasin de 
quoi satisfaire les exigences et contenter la fantaisie du 
consommateur ; vivant dans l'appréhension continuelle des 
mauvais marchés, des découverts imprudents, des traites 
impayées, retournées et qu'il faut couvrir, il n'a pas un jour de 
tranquillité. 

Il n'évite un fossé que pour mettre le pied sur le bord d'un 
précipice ; il sort d'une échéance pour entrer dans une autre ; 
martyr des 15 et 30 de chaque mois. La moindre imprudence, le 
plus petit retard pourrait suffire à le perdre, en annulant son 
crédit, en démonétisant sa signature et s'il faisait la culbute, 
celle-ci serait saluée par les rires et les applaudissements de ses 
impitoyables concurrents. 

Deux spectres hantent ses jours et ses nuits : la 
concurrence et la faillite, l'un précédant l'autre et le premier 
traînant presque forcément le dernier à sa suite. Cette situation 
est d'autant plus redoutable qu'il ne saurait échapper à 
l'étreinte de la concurrence : il faut chaque jour s'ingénier à 
faire mieux, plus grand, plus beau et moins cher ; il faut lutter 
contre le grand magasin qui menace, le voleur, d'emporter la 
clientèle et se défendre, coûte que coûte, contre les 
empiétements du haut commerce. Et dans une rage sourde et 
impuissante, les yeux s'injectent, le cœur se gonfle de colère et 
les poings menaçants se tendent contre ces monstres énormes 
dont les flancs gigantesques engloutissent tout ce qui vit du bas 
commerce, du petit magasin, de l'exiguë boutique. 

* * * 

L'industrie moyenne et la petite ne traitent pas mieux leur 
homme : les exigences sont les mêmes, la concurrence est aussi 



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La douleur universelle 



désastreuse et l'écrasement non moins inévitable 30 . 

Les travaux importants, les adjudications lucratives, les 
marchés avantageux, les forfaits de longue haleine, les 
commandes qui chiffrent, vont infailliblement à ces vastes 
usines, chantiers et entreprises qui disposent d'un outillage 
puissant et perfectionné aussi bien que d'un personnel 
nombreux. 

La lutte peut être plus ou moins longue, mais l'issue n'est 
pas douteuse et c'est un grand chagrin pour le petit patron que 
de voir s'en aller une à une toutes ses chères illusions de 
relèvement et de prospérité et d'assister, impuissant, à 
l'écroulement de sa fortune, à la perte de son aisance, à cette 
ruine qui l'obligera demain à demander de l'occupation aux 
rivaux heureux qui ont précipite sa débâcle. 

* * * 

Quand une voix s'élève pour stigmatiser la scandaleuse 
opulence de quelques-uns et s'indigner sur la détresse du plus 
grand nombre, les économistes de l'école libérale croiraient 
manquer à leur devoir s'ils n'objectaient pas que depuis 1789, la 
terre arrachée à l'aristocratie nobiliaire est devenue le partage 
de la population rurale 31 et que, grâce à son morcellement, elle 
appartient à plusieurs millions d'individus, dont elle constitue 
les moyens d'existence. 

30 Je ferai remarquer ici qu'un grand nombre de commerçants et d'industriels qui se 
ruinent et cessent les affaires échappent à ta déclaration de faillite. Et néanmoins 
le nombre des faillites et l'importance des passifs augmentent d'une façon 
continue. Exemple : En 1880, faillites 2,618, passif : 123.194.000 francs ; En 
1887 : faillites, 8,126 ; passif, 203.180.701 francs. 

31 Cette population s'élève à 17.689.000 (recensement de 1886) dont 9.911.000 
forment la partie qui vit du travail des 7.787.000 autres. Ces derniers 
comprennent : 2.431.400 prolétaires cultivateurs, 1.694.600 fermiers ou 
métayers, et 3.731.000 journaliers et domestiques (Fernand Maurice, La France 
agricole et agraire). 



-71- 



La douleur universelle 



II est parfaitement exact que relativement grand est le 
nombre de ceux à qui appartient une fraction quelconque du 
sol ; mais est-ce à dire qu'il soit heureux, le petit propriétaire, 
celui qui ne possède qu'un insignifiant lopin de terre 32 et même 
celui qui possède davantage ? 

Gémissant sous le poids de l'impôt, tiraillé par les dettes 
contractées au cours des mauvaises années, son bien grevé le 
plus souvent d'hypothèques et ne lui appartenant plus que de 
nom, vivant dans l'appréhension perpétuelle de la grêle, de la 
gelée, de la sécheresse, des maladies épidémiques qui 
emportent ou compromettent le fruit, la vigne, la betterave, la 
pomme de terre, les bestiaux, etc., interrogeant, matin et soir, 
l'horizon pour y découvrir des pronostics, le petit cultivateur vit 
dans des transes mortelles. 

Il y a deux ans, il fallut consentir hypothèque, et l'an 
dernier vendre la récolte sur pied à un de ces agents qui, de 
l'argent au bout de ses doigts crochus, spéculant sur la misère 
des paysans, accaparent les produits de toute une région. Qui 
sait à quoi il faudra se résoudre cette année et ce que réserve 
l'an prochain ? 

Faudra-t-il donc voir passer en des mains étrangères, 
lambeau par lambeau, déchirée par l'usure, déchiquetée par les 
créanciers, cette terre qu'on a eu tant de mal à acquérir, ce bien 
au soleil, que la famille possède depuis deux générations déjà ? 
Oh ! malheur ! malheur ! Cette terre qu'on a si longtemps 
comblée des caresses rudes de sa main travailleuse et arrosée 

32 II existe en France 4.457.400 propriétaires dont 3.731.000 possèdent moins de 
dix hectares, soit 1/3 du sol national. Le second tiers appartient à 438.000 
individus et le troisième à 72.700 personnes. 

72.000 détenant trente millions d'hectares sur cinquante millions n'habitent pas 
leurs terres et les louent ou les afferment. (Fernand Maurice, La France agricole 
et agraire). 



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La douleur universelle 



des larmes de sa peau, cette terre dont on a fait sa maîtresse, 
qu'on a fécondée sans relâche pour qu'elle donne de beaux 
fruits, il faudra donc se la voir arracher des bras, et passer dans 
ceux du voisin ou du Monsieur de la ville ! 

Et l'on sera le point de mire de tout le pays qui se frottera 
les mains, et tous ceux avec qui l'on aura été en rivalité 
clabauderont partout que le père X... est un imbécile et un 
maladroit, la femme une orgueilleuse et le fils un dépensier 
Quelle fatalité ! 

IV. - CLASSE ÉLEVÉE. 

Ainsi : servitude absolue, travail excessif, salaire 
insuffisant, privations, chômage, mendicité, prison, 
prostitution, mort par la faim ; tel est le lot du prolétariat. 

Médiocrité, inquiétudes, angoisses, rivalités, faillite, 
ruine, déconsidération ; tel est celui de la classe moyenne. 

Voilà la vie, en France, de 35 millions au moins 
d'individus sur 38 millions et demi d'habitants, la vie, pour ne 
pas exagérer, de 90 personnes sur 100 33 . 

Mais les dix autres ? Celles-là doivent ne rien connaître 
des douleurs sociales et, à l'abri des éventualités malheureuses, 

33 « Dans les pays que nous nommons florissants, il y a à peine un riche sur cent 
mille habitants et il n'y a pas une personne sur mille qui jouisse d'une honnête 
aisance. » Horace Say, Discours préliminaire, page 63. 

Donnons la parole à M. Thiers : « Il y a quelques riches mais en petit nombre ; un 
peu plus de gens aisés mais pas beaucoup encore ; enfin un nombre infini de gens 
qui n'ont que le strict nécessaire et beaucoup qui ne l'ont même pas. » 
Enfin M. Chirac {L'agiotage sous la 3 0 République) établit qu'en 1890 il y a sur 
100 individus : quatre-vingt-trois non possédants et dix-sept possédants. Encore 
faut-il observer que Chirac range dans la catégorie des possédants tous ceux qui 
ont un avoir, pour si médiocre qu'il soit. 



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La douleur universelle 



goûter toutes les félicités, savourer délicieusement toutes les 
béatitudes. 

Quel nuage pourrait obscurcir ou simplement voiler un 
instant l'azur de leur ciel ? À elles la fortune, les honneurs, les 
dignités, l'influence, le respect des foules, l'admiration 
publique ; à elles toutes les satisfactions, toutes les joies. 

Voilà ce que pensent le prolétaire et le petit bourgeois. Eh 
bien ! ils se trompent. 

Je ne dis pas que ces privilégiés de la naissance, du savoir 
et de la fortune, n'échappent pas, sans lutte, à la presque 
totalité des souffrances qui proviennent du paupérisme 
matériel. Mais qui oserait soutenir que le bonheur réside dans 
un hôtel somptueux, un mobilier luxueux, des honneurs publics 
ou la domination sur les foules ? 

Pour ma part, je suis convaincu que toute situation, dans 
notre société, comportât-elle une part considérable d'avantages, 
entraîne nécessairement une part importante de désagréments 
et si l'on admet i° que le bonheur : c'est pour chaque individu 
la faculté de satisfaire librement tous ses besoins : physiques, 
intellectuels et moraux, etc., 2° qu'il est dans la nature de 
l'homme, une catégorie quelconque de ses triples besoins étant 
satisfaits, de ressentir plus vivement la morsure des autres, et, 
partant, d'être éprouvé plus violemment par la résistance qu'il 
rencontre à les satisfaire, on n'aura pas de peine à comprendre 
que riches, savants, artistes et puissants du jour ne sont pas, ne 
peuvent pas être heureux. 

Non ! il n'est pas heureux, il ne peut pas l'être celui qui 
tient une plume et qui ne peut la laisser courir librement sans 
se heurter, à chaque page, à un préjugé, à une erreur 
sanctionnée par l'opinion, à une iniquité glorifiée par 



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La douleur universelle 



l'ignorance et la mauvaise foi, sans blesser de ridicules 
susceptibilités, sans froisser d'inconcevables pudeurs, sans 
contrecarrer de grotesques conventions ? 

Non ! il n'est pas heureux, il ne peut pas l'être, 
l'intellectuel qui voit mutiler sans cesse la raison humaine, 
châtrer le cerveau, enserrer la pensée dans un réseau étroit de 
méthodes fausses, de procédés irrationnels ! 

Non ! il n'est pas heureux, il ne peut pas l'être, l'artiste qui 
s'indigne au spectacle de l'esthétique domestiquée, du pinceau 
vendu, du burin prostitué, de la lyre asservie, de la camisole de 
force dont est menacé tout ce qui manifeste quelque 
indépendance, quelque originalité, tout ce qui veut s'élancer 
hors de la classique ornière, se jeter hors des sentiers battus, 
lutter contre le mauvais goût du jour, lever contre l'orthodoxie 
de la vieille école le drapeau de la révolte et lancer la vie 
artistique sur des pistes inconnues ! 

Non ! il n'est pas heureux, il ne peut pas l'être celui qui, 
planant dans les hautes régions de la science, découvre à ses 
pieds la multitude grouillant dans les bas-fonds de l'ignorance 
et toujours prête à s'engouer des charlatans et des truqueurs ! le 
savant dont les découvertes les plus géniales et les idées les plus 
sublimes sont exposées aux acerbes critiques des confrères 
jaloux, à l'insolent badinage des gouailleurs, au haussement 
d'épaules des sceptiques, à l'éclat de rire des jocrisses, à 
l'entêtement incrédule de la foule routinière ! 

Non ! il n'est pas heureux, il ne peut pas l'être, le riche 
qui, se sentant l'objet de toutes les convoitises, peut 
constamment rouler dans sa tête, sans jamais le résoudre, le 
problème de savoir si l'ami qui lui serre chaleureusement la 
main voit en lui autre chose qu'un coffre-fort auquel, le cas 
échéant, il pourra frapper ; si la femme dont les lèvres 



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La douleur universelle 



s'approchent des siennes et dont le simple frôlement fait 
circuler de la lave dans ses veines, si cette femme, malgré ses 
airs de désintéressement, ses allures d'amoureuse, et ses 
caresses passionnées ne songe pas uniquement à la situation 
qu'il lui fait, au luxe dont il l'entoure, à la fortune qu'elle rêve ; 
si ses propres enfants ne guettent pas l'accident, l'imprudence, 
l'excès, la maladie qui, en ouvrant sa succession, les mettra en 
possession de son bien. 

Il peut donner des fêtes dans son magnifique hôtel, offrir 
en son château princier l'hospitalité à l'élite de l'aristocratie ; il 
ne connaîtra pas les fêtes du cœur, les plus douces, les plus 
pures, les plus profondes ! 

En vain parcourra-t-il les capitales et les villes de plaisir ; 
en vain verra-t-il se presser dans ses antichambres la foule 
servile des solliciteurs ; en vain son nom sera-t-il l'objet des 
vénérations et des éloges ; en vain multipliera-t-il les occasions 
de réjouissances ; en vain se jettera-t-il à corps perdu dans les 
extravagances les plus variées, les plus dispendieuses ; il 
traînera sans cesse avec lui le poids de ses anxiétés intimes, 
poids qui ira s'alourdissant toujours parce que, se blasant au 
contact des jouissances, il connaîtra bien vite la satiété. 

* * * 

Et je ne parle pas de ces haut de cœur, de ces 
exaspérations, de ces accès de révolte et de dégoût que 
ressentent les âmes généreuses, les esprits élevés, au contact 
des bassesses, des coquineries, des platitudes, des duplicités, 
des inégalités choquantes, des iniquités monstrueuses, des 
agissements scandaleux, des calomnies infâmes, des férocités 
sans nombre, de l'affaissement moral, de la dépression 
cérébrale, des crapuleries de toute nature qui déshonorent 
notre fin de siècle ! 



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La douleur universelle 



Ces consciences probes, ces intelligences larges, sont plus 
nombreuses qu'on le croit et se rencontrent dans toutes les 
classes de la société. 

Je passe enfin sous silence cette compression douloureuse 
des besoins affectifs qui résulte d'une morale mensongère, 
basée sur le mépris de la chair, l'invariabilité du désir et les 
exigences économiques. 

Si, dans ce désert aux espaces inexplorés que nous venons 
de parcourir en partie, il existe une oasis ou l'individu puisse 
désaltérer son palais brûlé par la soif, calmer ses entrailles 
déchirées par la faim, reposer son cerveau brisé par l'anxiété, 
tendre ses pauvres pieds tuméfiés par la fatigue et trouver le 
réconfort et le bien-être, il semble, n'est-ce pas, que cette oasis 
doive être Y amour ? 

Qu'on asservisse le travail, qu'on réglemente la propriété, 
qu'on trace entre les citoyens des lignes de démarcation, que la 
pensée soit bridée, l'art comprimé, la science et la richesse 
monopolisées, c'est déjà presque incroyable ; mais ce qui est 
inconcevable, c'est qu'au nom de principes dont il est aisé de 
renverser l'échafaudage, au nom d'une morale reposant sur une 
métaphysique insoutenable, au nom d'une tradition et 
d'habitudes portant l'empreinte de cette morale et de ces 
principes, on ait osé soumettre à une réglementation uniforme 
et codifier cette mystérieuse attirance des sexes et des 
individus. 

Imposer au cœur une façon d'aimer, à la chair une 
manière de se donner, introduire dans ces phénomènes qui, le 
plus souvent sont inanalysables des questions de durée, de 
situation, de consultation familiale, de consécration officielle ; 
cela semble impossible et cependant cela est. 



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La douleur universelle 



Et cette « catégorisation » des choses de l'amour en 
permises et en défendues, en honnêtes et en déshonnêtes est le 
point de départ d'une infinité de souffrances morales, chez les 
riches comme chez les pauvres, chez les hommes comme chez 
les femmes, pour les enfants comme pour les parents. 

Nul n'y échappe. Depuis des siècles, l'histoire, la poésie, le 
théâtre, le roman se mettent en frais pour nous retracer les 
émouvantes péripéties des odyssées amoureuses. Les cœurs se 
navrent, les yeux se mouillent au récit de ces drames tissés de 
contraintes, de déceptions, de remords, de vengeances, de 
malédictions, de crimes. 

Ici, ce sont deux jeunes gens que la nature semble avoir 
pétris pour qu'ils goûtent, l'un par l'autre, toutes les voluptés 
amoureuses et entre lesquels se dressent, barrières 
infranchissables, les conventions mondaines, les haines ou 
rivalités de famille, les préjugés de caste, le veto paternel ; là, ce 
sont deux êtres qui ne s'affectionnent point, ne se sont jamais 
aimés, ne se chériront jamais et que des combinaisons plus ou 
moins ignobles ont rivés l'un à l'autre, forçats du mariage ; 
ailleurs, c'est un amant dont la sinistre jalousie demande le 
sang de l'infidèle et de son complice ; ailleurs encore c'est une 
pauvre enfant qu'ont séduite des lèvres fleuries de fallacieuses 
promesses et que la sublime loi de fécondité fait rejeter au rang 
des flétries, des stigmatisées. 

La troisième page de nos quotidiens est souillée de ces 
drames de l'abandon, de l'adultère, de la jalousie qui finissent 
par le suicide ou l'assassinat. 

Tout cela pourtant n'est rien, comparé à la multitude des 
pleurs tombés silencieusement, des scènes intimes, des plaies 
au cœur que connaissent les seules victimes. 



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La douleur universelle 



Bref dans nos sociétés modernes l'amour est une 
intarissable source de larmes versées et de sang répandu. 

* * * 

J'ai beau prendre la lanterne de Diogène et chercher un 
homme heureux, je ne le trouve nulle part, ni chez les patrons, 
ni chez les ouvriers, ni chez les possédants, ni chez les sans-le- 
sou, ni chez les instruits, ni chez les ignorants, ni chez les 
dirigeants, ni chez les dirigés. 

Les maux ne sont pas de même nature partout ; ceux qui 
rongent les « en haut » ne sont pas les mêmes que ceux qui 
tuent les « en bas » ; les plaies sont : ici, à l'estomac ; là, au 
cerveau, et, là, au cœur ; les uns souffrent surtout à la 
périphérie, les autres au centre. 

Nous verrons dans les chapitres suivants, si ces maux, 
malgré leur diversité, doivent être rapportés à une cause unique 
ou s'il convient de les faire procéder de causes différentes. 

Pour le moment, il s'agit de constater que, de quelque 
côté, si haut et si loin que l'œil se promène, il ne rencontre que 
douleur. 

J'ai lu cent fois, et mille fois, en réunion publique, j'ai 
entendu dire qu'avec le pouvoir et la fortune les grands se sont 
assuré tous les bonheurs ; implicitement du moins, toutes les 
revendications socialistes s'inspirent de cette opinion. Orateurs 
et écrivains me paraissent se tromper : la souffrance est 
partout ; elle visite le château comme la demeure du pauvre ; 
mais elle se présente sous des aspects qui se transforment à 
chaque instant et à travers ses incessantes migrations, elle se 
métamorphose à l'infini. 



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La vie n'est qu'un long martyre, depuis le vagissement du 
bébé jusqu'à l'ultime soupir du mourant, le tourment relie le 
berceau à la tombe : la joie de vivre n'est qu'un mot. 

Un immense dégoût s'empare de l'humanité. « La vie est 
bête, disent les uns et ne mérite pas qu'on fasse tant d'efforts 
pour la conserver ». — « À quoi bon vivre, disent les autres, si 
c'est pour souffrir sans cesse ! » 

Les premiers bâillent en promenant un peu partout leur 
air ennuyé, morose, lugubre ; les derniers gémissent en traînant 
leur carcasse délabrée, meurtrie. 

Schopenhauer règne : « L'existence est un mal, le monde 
est l'histoire naturelle de la douleur ; toute vie est souffrance » 
et l'auteur de la Philosophie de l'inconscient, le célèbre 
Hartmann triomphe : « La vie est et ne peut être que 
souffrance ; le seul remède est dans l'anéantissement du globe 
et de ses habitants, par la science humaine consciemment 
dirigée vers ce but. » 

Et les deux augures du pessimisme font entendre leurs 
hideux ricanements. 

Vive Hartmann, vive Schopenhauer ! 

La parole de l'évangile serait-elle donc exacte ? « Le 
bonheur n'est pas de ce monde. » La terre ne serait-elle qu'une 
vallée de larmes ? 

Le furieux aquilon courbe sous sa puissante haleine tous 
les arbres de la forêt : les grands et les petits, le chêne et le 
roseau. 



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La douleur universelle 



Ainsi souffle sur la terre désolée un vent de misère 
matérielle, intellectuelle et morale qui ploie toutes les têtes : 
celle des grands comme celle des petits, celle des puissants 
comme celle des faibles, les fronts altiers comme les humbles. 

Le marteau-pilon de la souffrance, sans jamais s'arrêter, 
écrase des générations ; le chancre de la douleur étend sur 
l'humanité ses plaies de plus en plus hideuses. 

Voilà la situation en 1895. 

Comme nous sommes loin du but ! 



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La douleur universelle 



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La douleur universelle 



CHAPITRE TROISIÈME 

CAUSE DE LA DOULEUR 
UNIVERSELLE 

CAUSES FAUSSES : 

LA NATURE. -L'INDIVIDU. 

L— La nature. — Langage de ceux qui accusent la nature 
d'insuffisance. Insuffisance incontestable aux époques primitives, au 
temps des civilisations gréco-romaines, et même aux siècles derniers. 
Mais aujourd'hui, il y a suffisance. 

A. Nos richesses matérielles. — Développement agricole : 
provisions alimentaires considérables ; outillage industriel 
formidable ; puissance de production énorme ; nombre, sécurité et 
rapidité des communications mondiales. 

B. Nos richesses intellectuelles. — Progrès scientifiques : 
astronomie, mathématiques, physique, chimie, histoire naturelle, 
physiologie, anatomie, médecine, philosophie, sociologie, langage, 
poésie, littérature, théâtre, musique, peinture, sculpture, 
architecture. 

C. Quelques chiffres. — Production agricole, excédent de cette 
production sur les besoins nutritifs ; production industrielle, 
excédent des produits industriels sur les besoins à satisfaire. 

D. Conclusion. — La cause de la douleur universelle n'est pas 
dans la Nature ; considérations très importantes : pourquoi jamais 
été aussi urgent de résoudre le problème social. 

IL— L'individu. — Acte d'accusation contre l'individu. 

A. — Questions préjudicielles. — En quoi consiste le vice et la 



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La douleur universelle 



vertu : Réponses contradictoires des moralistes. Ce qu'est la 
conscience. Libre arbitre et déterminisme. Moralistes pris dans leur 
propre piège. Dieu, loi, conscience ne sont que des abstractions. 
Définition exacte du bien et du mal. Autorités à l'appui de cette 
définition. L'homme, être social et sociable, n'est qu'un produit du 
milieu. Par nature il n'est ni bon ni mauvais, il est neutre. Mais il 
devient bon ou méchant en raison du nombre et de la puissance des 
motifs qui le portent à être ceci ou cela. Voyons donc pourquoi il 
est : 

B. - 

— (1) Paresseux. 

— (2) Égoïste. 

— (3) Violent. 

— (4) Menteur. 

— (5) Cupide. 

— (6) Dominateur. 

C. — Conclusion. — L'être social est le produit nécessaire des 
trois facteurs suivants : hérédité, éducation, milieu. S'il est mauvais 
c'est qu'il a intérêt à l'être. Nombreuses citations à l'appui de cette 
opinion. Inutilité de la répression et des prédications moralistes. 
Constatation rassurante pour l'avenir. 



I. — LA NATURE 

Quand l'observateur a reconnu l'existence d'un mal, le 
penseur a pour mission d'en chercher la provenance, d'en 
déterminer les causes. C'est le travail auquel je vais me livrer. 
Car, à moins d'admettre qu'un phénomène peut se produire 
sans l'intervention d'une ou plusieurs causes, ce qui serait 
absurde, il faut se demander d'où découle ce fait étrange : la 
douleur universelle. 

Sur ce point, ont été exprimées et circulent nombre 
d'opinions. Toutes peuvent en somme se rapporter à trois : la 



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La douleur universelle 



première consiste à accuser la nature ; la seconde à incriminer 
l'homme lui-même ; la troisième rejette sur les institutions 
sociales toutes les responsabilités. 

D'aucuns, usant d'un éclectisme facile vous diront qu'il 
existe dans ces trois manières de voir, dans chacune bien 
entendu, une part de vérité et que conséquemment la vérité 
toute entière se trouve dans un savant assemblage. 

Tel n'est pas mon avis et je crois qu'en l'espèce 
l'éclectisme provient le plus souvent d'une certaine paresse 
d'esprit qui y trouve son compte ou de la crainte de prendre 
nettement parti dans la querelle. 

Je vais procéder par élimination ; ce sera, je crois, la 
méthode la plus sûre. 

Écoutons tout d'abord ceux qui accusent la nature. Voici 
leur langage : 

« Jeté depuis des milliers d'années sur notre planète, 
l'homme a vainement couru après le bonheur, le calme, la 
tranquillité, l'abondance. La nature s'est constamment érigée 
en obstacle et tous les efforts s'y sont brisés. Les intempéries, 
les fléaux, les épidémies, toutes les forces aveugles du cosmos 
se sont coalisées contre lui. Sans doute l'humanité a su arracher 
à la terre quelques trésors précieux et ce serait folie de 
prétendre que nul progrès n'a été réalisé. Il n'est même pas 
déraisonnable d'avancer que dans l'interminable succession des 
siècles, le sol sera assez habilement cultivé et fouillé, l'industrie 
suffisamment développée pour que les besoins de nutrition, 
vêtement, habitât, soient pleinement et partout satisfaits. Mais 
il est loin encore ce temps idéal ! 

« Présentement — et toute la question est là — peut-on 



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La douleur universelle 



soutenir que notre humanité soit assez bien pourvue de toutes 
choses pour que, en retour d'un travail normal, chacun ait le 
confortable ou même le nécessaire ? Évidemment non ! La 
nature est paresseuse ; l'humanité en ce qui concerne la 
reproduction de l'espèce, ne l'est pas assez et c'est une des 
causes qui aggravent l'insuffisance. Le travail excessif, les 
privations, la misère, la mort par la faim, sont d'affreuses 
calamités ; seule, la nature en est responsable. 

« Répartissez aussi équitablement que vous le pourrez les 
produits de toute espèce, et la pauvreté matérielle au lieu d'être 
le lot d'une classe deviendra celui de l'humanité toute entière. 

« Et puis, que savons-nous ? La nature n'est pas 
seulement avare de ses biens, elle l'est encore de ses secrets. 
Quels sont-ils, ceux que vous avez réussi à lui arracher ? Où 
sont-elles vos connaissances, sûres, exactes, certaines ? Elles se 
réduisent à bien peu de chose. Savez vous seulement en quoi 
consiste la vie, quel est son principe ? Tant que vous n'aurez pas 
d'indiscutable façon, établi le pourquoi et le commentât même 
le pourquoi du pourquoi, le comment du comment, vous ne 
saurez rien ou ce sera tout comme. 

« Qu'on se plaigne de la misère physique, qu'on déplore le 
paupérisme intellectuel, d'accord. Mais que voulez-vous y 
faire ? Il y a là une fatalité naturelle devant laquelle, quelque 
douleur qu'on en ait, on doit s'incliner : Sic futa volueront ! » 

Voilà l'affirmation entêtée qu'on rencontre la première. 

Examinons ce qu'elle vaut. 

* * * 

Il fut un temps où nos ancêtres vivaient dans des huttes 



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La douleur universelle 



ou se réfugiaient dans des grottes obscures et gluantes ; ils 
étaient nus ou à peu près ; s'emparer et se parer de la peau 
d'une bête féroce passait pour du luxe ; ils n'avaient pour armes 
et comme outils qu'une hache, une fronde ou un arc ; ils ne 
connaissaient rien des trésors inestimables que le sol recèle, 
ignoraient les propriétés de la matière, et le moindre 
phénomène avait le don de les plonger dans un craintif 
étonnement ; ne sachant rien de l'agriculture, ne possédant pas 
la notion la plus élémentaire de l'industrie ; ils erraient 
misérablement, vagabondant à travers déserts et forêts, sans 
route, sans moyen de transport, incapables de s'orienter, 
exposés continuellement à succomber sous la fatigue, le froid, la 
faim, la piqûre des reptiles, la dent ou la griffe des fauves qui 
peuplaient les territoires sans fin ; ils articulaient péniblement 
quelques sons pouvant passer plutôt pour des cris que pour un 
langage. 

On s'explique sans qu'il soit utile d'insister, qu'en ces 
temps reculés, la vie n'ait été qu'un perpétuel corps à corps avec 
les difficultés naturelles, une lutte incessante contre les 
éléments ligués, une lente et horrible agonie. 

Mais voilà des milliers et des milliers d'années que les 
ossements de ces générations primitives sont enfouis dans les 
profondeurs terrestres. 

Si nous sautons brusquement à la période des civilisations 
égyptiennes, chaldéennes, persanes et enfin gréco-romaines, 
nous remarquons déjà que toutes différentes sont les conditions 
de la vie. Voici que des cités considérables ont été bâties, des 
maisons construites, des palais édifiés ; les vêtements sont 
taillés dans de magnifiques étoffes. Thèbes, Memphis, Sparte, 
Tyr, Carthage, Athènes, Rome, reines du monde, comptent des 
centaines de milliers d'habitants ; les plaines se couvrent de 
réjouissantes moissons ; l'industrie, bien qu'à ses débuts, 



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La douleur universelle 



possède un modeste outillage ; la terre abandonne une partie de 
ses richesses métalliques ; le sol est sillonné de sentiers, de 
chemins, de routes et même de voies spacieuses qu'on admire 
encore ; la navigation peuple l'océan de mâts et de voiles ; des 
marches s'ouvrent et le commerce s'établit. 

La pensée humaine secoue ses langes et hasarde ses 
premiers pas. Peu à peu, ses chûtes sont moins fréquentes, sa 
marche s'affermit. 

Des écoles se fondent ; les maîtres recrutent de nombreux 
disciples ; on explore les régions jusqu'alors inconnues ; les 
investigations se multiplient ; la science n'est pas encore 
instaurée, mais elle est pressentie. La philosophie fait entendre 
ses premières et audacieuses affirmations. Les arts prennent un 
essor inouï et dotent l'humanité de véritables chefs-d'œuvre. Le 
langage suit une marche parallèle ; la poésie, l'éloquence, le 
théâtre brillent d'un éclat extraordinaire et dans les fêtes, 
représentations, et réjouissances publiques, c'est un 
ruissellement d'or et d'argent. 

Mais on comprend encore qu'à cette époque une partie de 
l'humanité ait vécu dans le dénuement. On sait que ces 
civilisations ne pouvaient soutenir leur prestigieuse suprématie 
que par la mise en servitude, après conquête, des peuplades 
vaincues ; on sait que ces capitales étaient les gouffres dans 
lesquels venaient s'engloutir les richesses du monde entier ; 
que, le seul droit alors étant le droit de conquête, les 
généralissimes victorieux ne revenaient à la tête de leurs 
troupes qu'en rapportant un butin considérable, souvent un 
nombre prodigieux d'esclaves, et que les honneurs du triomphe 
décernés aux conquérants étaient l'occasion de fêtes 
extraordinaires dont les vaincus faisaient tous les frais. 

Au cours des vingt siècles qui suivirent, les races 



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La douleur universelle 



humaines se développaient toujours, laissant dans le champ de 
l'histoire de glorieux sillons. Marais desséchés, contrées 
assainies, territoires défrichés, forêts abattues, entrailles de la 
terre fouillées et dépouillées ; on rencontre ces choses à chaque 
pas. 

Toute génération hérite des connaissances acquises par 
les précédentes, les développe, les précise, les adapte à 
l'agriculture, à l'industrie, à l'art, et les transmet à la génération 
suivante. 

Les premières difficultés sont résolues, les notions 
fondamentales définitivement acquises ; le progrès s'avance 
avec une admirable rapidité. Les instruments de travail se 
perfectionnent, les découvertes se multiplient, les sciences 
appliquées font merveille. 

Les transactions commerciales s'établissent, déterminant 
une production inattendue, une richesse sociale inespérée, 
reliant les peuples au-dessus des montagnes à travers les 
Océans. 

La planète est désormais trop exiguë pour absorber 
l'esprit humain ; il ne suffît plus à celui-ci de jeter les yeux 
autour de lui, il veut voir haut et loin ; il veut maintenant 
voyager à travers l'incommensurable espace et pénétrer le 
mystère que gardent jalousement ces mondes qui roulent dans 
les régions infinies. Et tandis que les naturalistes, les 
physiciens, les chimistes se penchent, interrogateurs et anxieux, 
sur le globe terraqué, tandis qu'ils font effort pour induire d'une 
foule de phénomènes particuliers des lois d'ordre général, 
tandis qu'ils cherchent le secret des transformations, 
combinaisons, mariages et divorces de la matière, les 
mathématiciens et les astronomes, les yeux fixés sur le monde 
sidéral, étudient notre système planétaire avec une 
indomptable opiniâtreté. 



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La douleur universelle 



Les uns et les autres sont peu à peu aidés dans leurs 
investigations par des instruments d'une précision rigoureuse 
et d'une puissance énorme, et tous scrutent la nature avec un 
tel acharnement et un si grand succès qu'ils réussissent à 
asseoir la science sur les inébranlables bases de l'observation 
réitérée, de l'expérimentation, de l'analyse. 

Un volume entier ne suffirait pas à signaler un à un les 
stades les plus importants de ce magnifique rayonnement de 
l'intellect, et ce n'est point ici le lieu de glorifier longuement 
cette magique éclosion qui, commencée il y a des siècles, 
aboutit à l'éblouissant bouquet scientifique qu'a vu l'humanité 
d'il y a cent ans. 

Dès cette époque il ne fut plus difficile aux esprits 
clairvoyants d'entrevoir la possibilité, dans un assez bref délai, 
de vaincre la misère et d'en faire à tout jamais disparaître les 
épouvantables suites. 

Néanmoins, il y a un siècle, tout en déplorant la vie 
misérable d'une fraction importante de la population, tout en 
désirant de tout cœur que nul ne fût privé du strict nécessaire, 
on pouvait estimer que la somme de produits, indispensables à 
la satisfaction des besoins de tous, n'était pas encore assez 
facile à obtenir pour qu'on songeât à en pourvoir chacun. 

De plus, malgré le vent d'égalité qui, depuis le 
commencement du dix-huitième siècle, s'était levé et, surtout à 
partir de la moitié du dit siècle, avait soufflé avec une 
extraordinaire violence, l'esprit humain était encore trop 
pénétré des préjugés de caste, les tendances religieuses trop 
fortement ancrées, la croyance aux hommes et aux races 
supérieures trop invétérée pour qu'il semblât révoltant que des 
individus vécussent dans le luxe et l'oisiveté, tandis que 



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La douleur universelle 



d'autres croupissaient dans la pauvreté et étaient accablés de 
travail. 

Bref, on a pu, jusqu'à nos jours, croire avec plus ou moins 
de raison que la terre n'est autre chose qu'un lieu d'expiation et 
d'épreuve, une manière de purgatoire et que dès lors, ainsi que 
le disent toutes les religions, il est naturel que l'homme n'y 
connaisse que la souffrance. 

A. - NOS RICHESSES MATÉRIELLES 

Mais aujourd'hui ! aujourd'hui, à moins d'être aveugle ou 
de parti pris, nul ne peut, sans en être ébloui, regarder en face 
le grandiose spectacle qu'il a devant lui. 

Les générations présentes bénéficient des efforts 
accumulés, des élaborations successives de toutes les 
générations passées. Le primitif dénuement a fait place à une 
inexprimable abondance ; la puissance de production a atteint 
des proportions inespérées ; nos richesses sont telles que sont 
laissées bien loin les prévisions les plus optimistes. 

Les territoires sans fin sur lesquels s'ensanglantaient les 
pieds nus des vagabonds antiques sont couverts de cités 
importantes ; et dans des hôtels d'une structure élégante et 
artistique dont la suite forme des avenues, dans des immeubles 
monumentaux dont l'alignement produit des rues longues et 
spacieuses, s'entasse une énorme population. 

Dans ces splendides demeures, tout concourt au bien 
être : escaliers larges et tapissés qu'on monte sans effort, 
ascenseurs par lesquels, commodément assis, les habitants des 
étages levés accèdent à leur appartement ; eau, gaz, électricité 
dans chaque domicile ; pièces vastes, lumineuses, aérées, 
indépendantes ; cloisons et plafonds assez épais pour que 



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La douleur universelle 



chacun chez soi, bien chez soi, puisse vivre à sa guise sans 
incommoder ses voisins, sans être dérangé par ceux-ci ; des 
rideaux, des tentures permettant de régler l'air et la lumière 
suivant l'heure, la température, la saison, le bon plaisir du 
moment. 

Les grandes villes, véritables greniers d'abondances, 
possèdent une variété et une quantité de produits dont il est 
difficile de se faire une exacte représentation. Les magasins 
regorgent de marchandises de toute nature et de toute qualité, 
depuis celles de première nécessité jusqu'à celles de luxe, de 
superfluité. Les halles présentent chaque matin à l'œil de 
l'acheteur des montagnes de denrées alimentaires que le 
consommateur fait disparaître chaque soir et qui se reforment 
chaque lendemain. Et comme la consommation n'absorbe pas 
immédiatement toutes les valeurs produites, les réserves 
envahissent les magasins et les dépôts, formant des stocks dont 
l'inventaire nous plongerait dans une légitime stupéfaction. Des 
plantations de cannes à sucre, des rizières, des champs de 
betteraves, de pommes de terre, de céréales se dépouillent de 
leurs richesses ; des millions d'arbres et de plantes 
abandonnent leurs fruits ou leur sève ; une multitude 
d'animaux livrent leur chair, leur peau, leur toison ou leur 
matière textile ; le sol ouvre ses flancs au pic de l'extracteur qui 
s'empare des trésors qu'il renferme ; l'océan, les fleuves, les 
rivières cèdent aux pécheurs leurs milliards d'habitants, et ce 
sont des entassements inexprimables de sucre, de riz, de café, 
de pâtes alimentaires, de grains, de fourrages, de conserves de 
fruits, de viandes, de gibier, de poisson, de vin, d'alcool, de 
liqueurs, un amoncellement indescriptible de soies, de cotons, 
de laines, de fils, de tissus, de peaux, de cuirs, de fourrures ; 
une incalculable provision de combustibles, de minerais, de 
métaux. 

Et tandis que ces stocks sont tenus en réserve, le sol, sous 



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La douleur universelle 



l'effort constant de l'agriculture aidée aujourd'hui d'une 
mécanique puissante, le sol enrichi par les engrais qui activent 
sa fécondité et reconstituent ses énergies, ne cesse pas de se 
couvrir de moissons ; dans les plantes et les arbres, la vie 
circule et monte, sève généreuse qui bientôt vivifiera nos 
muscles ; les animaux domestiques, grâce à la tendance 
prolifique de leur nature, sont abattus par millions sans que 
leur nombre en soit diminué ; la mer et les milliers d'affluents 
qui lui donnent leurs eaux, continuent à peupler nos marchés 
de leurs poissons et de leurs coquillages ; l'espace nous apporte 
la contribution de sa population ailée ; enfin le sous-sol ne 
s'anémie ici que pour se fortifier là, et quand l'outil du mineur a 
épuisé un filon, les plans de l'ingénieur et la sonde de l'ouvrier 
en découvrent un autre. Pas un jour ne se passe sans qu'une 
foule de produits soient consommés, mais aussi pas une heure 
ne s'écoule sans que de nouvelles richesses soient produites. 

La terre est comme une colossale usine dont le travail ne 
s'arrêterait jamais, et dans laquelle laboreraient des centaines 
de millions d'ouvriers ; c'est sur la surface et jusqu'à plusieurs 
centaines de mètres de profondeur que le travail s'effectue. La 
planète fournit la matière première que les instruments de 
travail et le travailleur lui-même transforment, intelligemment, 
par l'industrie. 

L'outillage mécanique, depuis un demi-siècle surtout, a 
pris une étonnante extension. Ce sont des moteurs d'une 
irrésistible force que mettent en mouvement des mécanismes 
dont les uns sont d'un poids énorme et les autres d'une légèreté, 
d'une délicatesse rares. Ici ce sont de vastes fours dans lesquels 
les métaux les plus résistants, passent du sombre au rouge 
blanc pour entrer en liquéfaction ; là des blocs de fer, de fonte 
ou d'acier qui, sous le choc d'un formidable marteau pilon, 
jaillissent en étincelles et sont aplatis comme de la pâte fraîche 
le serait par le bras d'un enfant ; là encore des morceaux 



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La douleur universelle 



informes de métal chauffés à plusieurs centaines de degrés et 
qui sont pliés, tordus, cassés, arrondis, étendus, amincis avec 
une foudroyante rapidité. Ailleurs, ce sont des filatures, des 
carderies, des tissages, des fabriques de passementeries, lacets, 
rubans, velours, soieries, tulles, dentelles, où les matières 
textiles sont filées, tissées, nettoyées, et dont les fils se 
combinent mécaniquement avec une justesse et une solidité 
remarquables. 

Dans les pays d'extraction, ce sont des puits d'une telle 
profondeur que descendre au fond est tout un voyage ; sur une 
étendue de plusieurs kilomètres carrés, la terre est fouillée dans 
tous les sens, des galeries se superposent, s'entrecroisent, les 
unes sur un plan horizontal, les autres sur un plan incliné. Des 
pompes d'épuisement et d'aération fonctionnent sans jamais 
s'arrêter ; des rails courent dans la direction des puits et sur ces 
rails circulent, traînés par des chevaux, des bannes et des petits 
fourgons que remplit à chaque instant la pelle du mineur. 

Voici des verreries, des papeteries, des raffineries, des 
fabriques de chaussures, des chapelleries, des minoteries, des 
scieries à vapeur ; voici enfin ces gigantesques ateliers de 
construction mécaniques d'où sortent ces millions de métiers 
d'outils, d'appareils, de machines et d'instruments que 
nécessite un développement scientifique incroyable entraînant 
des applications industrielles d'une richesse et d'une variété 
croissant toujours. 

Sous la poussée des sciences appliquées à l'industrie, la 
puissance de production s'est tellement multipliée que nul 
calcul ne pourrait lui assigner un maximum d'intensité. 

* * * 

Pour relier toutes les parties de cette colossale usine 



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La douleur universelle 



qu'est la terre, pour assurer la rapide et facile circulation des 
hommes et des choses, le sol est sillonné de voies de 
communications et les moyens de transports sont à la hauteur 
des besoins. 

Dans l'intérieur des villes, ce sont les fiacres, les omnibus, 
les tramways, les chemins de fer de ceinture. À l'extérieur, un 
réseau de voies ferrées s'étend sur toute la surface des 
continents civilisés ; le panache blanc des infatigables 
locomotives entraîne à sa suite des milliers de wagons 
contenant des millions de voyageurs et de tonnes de 
marchandises. Des centaines de kilomètres sont parcourus en 
une demi-journée ; sans sortir de son compartiment-salon, y 
trouvant le confortable du « home », le gentleman peut 
traverser l'Europe en deux fois vingt-quatre heures. Les fleuves 
et les canaux se joignent aux routes pour compléter le système 
de nos voies de communication. 

Les océans ne sont plus un obstacle, et des services 
réguliers de steamers et de paquebots relient les continents 
entre eux. Plus besoin d'attendre qu'un vent favorable gonfle les 
voiles ; on part de quelque côté qu'il souffle et quand même il 
ne souffle pas. Plus à craindre la fureur des flots ; les bâtiments 
sont d'une solidité à tout épreuve ; la lame peut les lever à des 
hauteurs fantastiques, ils peuvent être précipités entre deux 
montagnes liquides ; l'eau balaiera le pont ou l'envahira, mais 
ce sera tôt fait de rendre à la mer en furie ce dangereux présent 
et le vaisseau ne s'engloutira pas dans les flancs entrouverts de 
l'abîme. Ils devient de plus en plus rare que les bâtiments 
disparaissent, et les catastrophes ne sont pas plus à redouter 
sur mer que sur la terre ferme. 

Les montagnes sont franchies ou perforées et les isthmes 
percés ; sur les cours d'eau sont jetés des ponts larges et 
solides : les moyens de transport ne font pas défaut. 



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La douleur universelle 



Mais l'effort, le plus prodigieux peut-être, le résultat le 
plus remarquable à coup sûr que l'humanité, dans le dernier 
quart de siècle de son existence ait obtenu, c'est cette sûreté, 
cette facilité et cette vitesse avec laquelle se transmet la pensée. 
En quelques heures, par les câbles, on peut savoir à Paris ce qui 
se passe à Melbourne, et à Chicago ce qui se produit à Moscou. 
En quelques minutes, des avis, des ordres, des renseignements 
sont transmis à des milliers de kilomètres par télégraphe. Des 
cabines téléphoniques permettent à deux personnes placées à 
plusieurs centaines de kilomètres de causer d'affaires et de 
s'entendre comme si toute distance était supprimée. 

Ainsi, escaladant les pics les plus élevés, franchissant les 
océans, effectuant en un clin d'œil de fabuleux voyages, l'agent 
électrique met en relation suivie, facile et instantanée les 
habitants du monde civilisé, tandis que recueillant avec avidité 
les moindres nouvelles, les commentant, les appréciant, les 
discutant, des milliers de journaux portent chaque jour aux 
quatre coins du monde les informations les plus complexes et 
les plus précises. 

Voilà, présentées d'une façon bien incomplète et sans ce 
chaud coloris nécessaire aux tableaux d'une telle ampleur les 
imposantes applications de la science à la vie matérielle de la 
société. 

B. - NOS RICHESSES INTELLECTUELLES. 

Que dire de nos richesses intellectuelles ? Il est vrai que si 
nous comparons ce que nous savons à ce qui nous reste à 
apprendre, on ne peut qu'être modeste ; mais n'a-t-on pas le 
droit de relever la tête avec une pointe de fierté, quand, 
examinant le point de départ, on jette les yeux sur le terrain 
conquis ? 



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La douleur universelle 



Dans l'inextricable et sombre forêt de l'ignorance, des 
chemins ont été pratiqués. Gloire aux héroïques bûcherons 
dont la hache a abattu les premiers arbres ! Des milliers, 
écrasés par la chute des géants chevelus, ont payé de leur vie 
leur audacieuse ardeur ; mais entraînés à leur suite, encouragés 
par leur exemple, des milliers d'autres travailleurs ont repris la 
cognée et, infatigables, ont poursuivi virilement la glorieuse 
tâche. 

Les routes sont devenues spacieuses ; elles ont été 
activement poussées. 

Ces voies pratiquées dans la forêt se relient entre elles, 
formant ainsi une série de belles avenues, laissant librement 
circuler l'air et pénétrer la clarté, et l'esprit s'y promène avec 
délices. 

Les astronomes, géomètres et mathématiciens des 
précédentes générations, les Millier, Copernic, Viete, Galilée, 
Kepler, Descartes, Pascal, Boyle, Newton, Leibnitz, Euler, 
d'Alembert, de Lalande, Lagrange, Halley, Monge, Laplace, 
Leverrier ont laissé d'innombrables continuateurs, et sur 
presque tous les coins du globe s'élèvent des observatoires 
munis d'appareils d'une précision, d'une sensibilité et d'une 
puissance incomparables. 

Les Toricelli, Réaumur, Herschell, Galvani, Volta, 
Ampère, Oersted, Schwerger, Faraday, Morse, De la Rive, 
Froment, Clarke, Rumkoff, Biot, Franklin, Arago, ont ouvert 
aux physiciens de notre époque des perspectives infinies. 

Ils seraient étrangement émus et profondément heureux 
les Lavoisier, Cavendish, Priestley, Scheele, Liébig, Davy, Stahl, 
Bergman, Gay Lussac, Thénard, Robertson, s'il leur était donné 



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La douleur universelle 



de pénétrer dans ces merveilleux laboratoires où travaillent 
aujourd'hui ceux qui tiennent en main le sceptre de la chimie. 

Que diraient les Guy de la Brosse, les Tournefort, la 
dynastie des cinq Jussieu, les Buffon, Daubenton, Lacepède, 
Latreille, Linné, Haller, Adamson, de Saussure, Cuvier, 
Lamarck, Etienne et Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, s'ils avaient 
la joie de parcourir nos muséums, nos galeries d'histoire 
naturelle, où trônent leurs dignes successeurs ? 

Et les Bichat, les Broussais, Cabanis, Destutt de Tracy, 
Maine de Biran, Dupuytren, Velaton, Alexandre de Humboldt, 
Flourens, Claude Bernard? Si, dans nos cliniques, nos 
hôpitaux, nos facultés, nos académies, ils pouvaient se rendre 
compte de l'éclat prestigieux dont brillent les sciences qui leur 
furent chères : la physiologie, l'anatomie, l'anatomie comparée, 
la biologie, la médecine, la chirurgie, l'hygiène ! 

Que diraient-ils les Bacon, les Hobbes, Descartes, 
Spinoza, Locke, Liebnitz, Montesquieu, Condillac, Helvétius, 
d'Holbach, Kant, Volney et cette pléiade de philosophes du 
commencement de ce siècle : les Cousin, les A. Comte, les 
Jouffroy s'ils voyaient la philosophie se débarrasser enfin des 
formules qui la retenaient captive, des méthodes qui 
ralentissaient ou égaraient sa marche, de l'étroitesse d'esprit 
qui caractérisait les adeptes de l'orthodoxie. 

Quelle serait enfin la surprise des premiers chercheurs de 
la science sociale et de l'économie politique, et même à ceux qui 
vécurent au cours de ce siècle : les Saint-Simon, Fourier, Robert 
Owen, A. Comte, Cabet, Colins, Pecqueur Vidal, Proudhon, et 
les J. B. Say, les Adam Smith, Ricardo, Sismondi, Michel 
Chevalier, Dunoyer, Blanqui, Bentham, Bastiat, s'ils voyaient la 
place considérable qu'a prise la sociologie dans les sphères 
scientifiques et dans les préoccupations de l'esprit humain, s'ils 



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La douleur universelle 



pouvaient prendre connaissance des intéressants travaux signés 
Karl Marx, Engels, Lassalle, Tchernichewski, Spencer, 
Bakounine, Henry George, Emile de Laveleye, Guillaume de 
Greef, Agathon de Pother, Frédéric Borde, César de Paepe, 
Hector Denis, Elisée Reclus, Benoît Malon, Chirac, Kropotkine, 
Grave, Malato et de Molinari, Frédéric Passy, Courcelle Seneuil, 
Paul Leroy-Beaulieu, Charles Gide, Morosti, Le Play ! 

Profonde était l'érudition des grands philosophes et 
encyclopédistes du siècle dernier : les Voltaire, Diderot, 
Montesquieu, d'Alembert, J.J. Rousseau, Condorcet. Certes ! 

Mais que sont leurs travaux, comparés à ces monuments 
dont ont jeté les bases ou que continuent à édifier les 
Bescherelle, les Bouillé, les Littré, les Flammarion, les 
Larousse ! 

* * * 

S'il est vrai que nous ne sachions rien et que nous soyons 
condamnés à l'ignorance absolue, aussi longtemps que nous 
n'aurons pas la certitude d'avoir découvert le « comment et le 
pourquoi » de toutes choses, qu'on me dise à quoi servent ces 
écoles, ces collèges, ces lycées qui se chiffrent par milliers et 
dans lesquels à des millions de jeunes gens on enseigne ce 
qu'on ne sait pas, puisqu'on ignore tout ? Qu'on me dise dans 
quel but, ces colossales bibliothèques, où des centaines de 
millions de kilogrammes de papier formant des millions de 
volumes en toutes langues et en tous caractères sont consultés 
chaque jour par une foule énorme de chercheurs et de 
studieux ; pourquoi ces musées grandioses où chaque objet est 
étiqueté, classé, catégorisé, mis à sa place, donnant à tous une 
suggestive leçon de choses et cristallisant pour ainsi dire, pour 
le faire présent à nos cerveaux et à nos yeux, un passé qui se 
perd dans la nuit des temps ? 



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La douleur universelle 



Faut-il donc admettre, parce que la source d'un fleuve se 
refuse à nos investigations, que nous ne sachions rien de ce 
cours d'eau, que nous ne puissions l'utiliser pour les besoins de 
la navigation ou de l'industrie, qu'il nous soit impossible de 
prévenir ses débordements et d'en neutraliser les terribles 
effets ? 

Faut-il admettre qu'il soit inutile d'explorer une chaîne de 
montagnes, d'en gravir quelques pics, d'en étudier la 
configuration, la nature et les alentours, parce que nos forces ne 
nous permettent pas d'en escalader les plus hautes cimes ? 

Ne sait-on pas tenir un archet parce qu'on n'est pas 
Paganini, un pinceau parce qu'on n'est pas Raphaël, une lyre 
parce qu'on n'est pas Musset ? Ne sait-on pas parler parce 
qu'on n'est pas Mirabeau, écrire parce qu'on n'est pas Flaubert 
ou Renan ? 

Serait-il vrai enfin que nous ne sussions rien parce que 
nous ne savons pas tout ? 

Notre avoir scientifique est immense ; nos trésors 
artistiques ne le sont pas moins. Le langage articulé s'est 
graduellement enrichi ; nos langues modernes, douces, sonores, 
caressantes, musicales, expriment nos idées et nos impressions 
avec une précision, une clarté, un bonheur remarquables. La 
conversation est douée d'un charme pénétrant ; toutes les 
finesses de l'esprit, les enfantements imaginatifs et les nuances 
du sentiment sont traduits dans un verbe tour à tour vibrant, 
imagé, troublant, délicat, impressionnant. 

Du haut des chaires et des tribunes la grande éloquence 
retentit, courbant les têtes sous le charme et les cœurs sous 
l'émotion. 



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La douleur universelle 



La république des lettres compte, dans chaque nation des 
milliers de citoyens : Le souffle poétique y gonfle les poitrines ; 
les généreuses passions y enflamment les cœurs ; le culte du 
vécu et du vrai triomphe avec les maîtres du roman ; les 
ciseleurs de phrases poursuivent obstinément le mieux dire : les 
brillants et les perles de la pensée sont superbement enchâssés 
par les esthètes dans les lignes harmonieuses et les contours 
exquis. 

Le théâtre tend à se débarrasser de tout ce qui est « vieux 
jeu », le goût public se méfie des ficelles et des trucs des anciens 
dramaturges ; des salles entières représentant la mosaïque des 
positions sociales trépignent d'enthousiasme quand la scène 
reproduit des situations vraies et retentit des plaintes, des 
indignations, des haines et des amours véritablement humaines 
créées, chantées ou pleurées en une langue bien rythmée, 
chaude, abondante et limpide. 

Une mise en scène soignée, de fastueux décors complètent 
l'illusion et accentuent l'attrait de ces spectacles où nos cœurs 
s'emplissent de fortes émotions, nos yeux de larmes et nos 
gorges de rires. 

Des théâtres, il y en a un peu partout, et c'est par milliers 
aussi que se comptent les artistes lyriques et dramatiques. 

La musique, cette admirable mathématique du son, 
dispose aussi sûrement les vibrations sonores que l'autre les 
chiffres. Le nombre imposant des conservatoires, des salles de 
concert des théâtres lyriques, des sociétés de musique vocale et 
instrumentale, témoignent éloquemment de la place prise par 
cet art dans les besoins intellectuels de notre époque. Les 
orchestres de choix font entendre les pages magistrales de nos 
compositeurs ; les musiques militaires, les fanfares, les 



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La douleur universelle 



orphéons remplissent d'harmonie nos places publiques. 

La peinture jette sur la toile inanimée, avec une 
saisissante réalité, les sourires et les grimaces, la joie et la 
tristesse, la paix et la guerre, la douceur et la férocité, le calme 
et la tempête, la lumière et les ténèbres, l'aube et le crépuscule, 
la servitude et la révolte, la vieillesse et l'enfance, la vie et la 
mort. 

La sculpture incarne dans le marbre et le bronze la 
légende mythologique, l'histoire des grands capitaines, des 
monarques puissants, des savants illustres, des législateurs 
renommés, les allégories mystiques, les aspirations vers 
l'avenir. 

Et chaque ville tant soit peu importante tient à avoir ses 
galeries, ses musées, ses collections de tableaux, de groupes, de 
statues dont elle est justement orgueilleuse. 

L'architecture produit des chefs-d'œuvres, elle édifie de 
majestueux monuments, de splendides palais qu'avec l'aide de 
ses sœurs : la sculpture et la peinture, elle décore 
magnifiquement. 

L'art, en un mot, sous toutes ses formes et dans ses 
multiples manifestations, a atteint de vertigineuses hauteurs. 

* * * 

Quel admirable laboratoire que la nature ! Comme tout 
fonctionne, se combine, se désagrège, se transforme ! Comme 
tout se tient, s'enchaîne, se succède ! Pas une partie de 
l'Univers, si infinitésimale soit-elle, n'est vide ; partout on 
trouve la matière à un état quelconque, et avec elle la force, le 
mouvement. 



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La douleur universelle 



Sans doute, ce merveilleux ensemble de phénomènes n'est 
pas particulier à notre époque, et de tout temps ont existé ces 
lois immuables du mouvement ; mais c'est le fait des 
générations modernes d'avoir réussi à comprendre ces lois et 
d'en avoir déduit et utilisé les irréfragables conséquences. 

Sans doute encore, la terre recèle depuis des siècles déjà 
de formidables provisions de houille, de fer, de cuivre, d'argent, 
d'antimoine, de manganèse ; mais elle défendait jalousement 
ses richesses contre toute spoliation et, pour avoir raison de sa 
rapacité originelle, il a fallu une obstination héroïque de la part 
des humains ; et la savante perspicacité des chercheurs nous a 
enfin placés sur la voie des moyens propre à mettre à profit 
cette victoire remportée sur l'avarice du sous-sol. 

Sans doute aussi, la surface solide de notre globe contient 
depuis bien longtemps, à l'état potentiel, les épis dorés, les 
vastes prairies, les riants vignobles, les forêts d'arbres fruitiers ; 
mais encore a-t-il fallu que des légions innombrables de 
travailleurs se livrent à un labeur opiniâtre pour pressentir 
toutes ces énergies latentes et en tirer graduellement parti. 

Sans doute enfin le cerveau de nos ascendants renfermait 
le germe de tous les développements futurs ; mais il fallait que 
cet affinement fût l'œuvre séculaire des générations humaines 
se différenciant, de plus en plus, du reste de l'animalité, 
évoluant sans cesse vers une structure mieux adaptée au milieu, 
tendant à un idéal toujours plus large, plus élevé. 

Encore une fois, nous traversons une période de l'histoire 
humaine appelée à recueillir le bénéfice de toutes ces patientes 
recherches antérieures, de ces gestations lentes et difficiles, de 
ces victoires se multipliant, de ces conquêtes additionnées. 



- 103 - 



La douleur universelle 



Et après cette revue passée des forces dont dispose 
l'humanité contemporaine contre la prétendue stérilité 
organique de la nature ou son inconsciente rapacité, je 
demande à tout homme impartial ce qu'il reste de ces attaques 
injustifiées, de ces affirmations gratuites que j'ai résumées en 
quelques lignes et auxquelles il vient d'être répondu. 

Mais ces rassurantes constatations d'abondance ne 
suffiraient peut-être pas à quelques esprits prévenus dont 
l'entêtement, pour se rendre, a besoin d'arguments plus décisifs 
et surtout plus précis. Je vais donc aligner ici quelques chiffres 
qui auront raison, je l'espère, de toutes les récalcitrances. 

C. - QUELQUES CHIFFRES. 

Ces chiffres ne sont pas d'hier il est vrai ; ils datent de 
1883 ; mais outre que je n'ai pu m'en procurer de plus récents 
ayant un caractère aussi général, on voudra bien reconnaître 
que depuis dix ans, la production n'a pu qu'augmenter et 
j'ajoute que si déjà, en 1882, ils étaient en deçà de la réalité, il 
ne peuvent aujourd'hui être en delà 34 . 

Il a fallu, bien entendu, éliminer de ces recherches tous les 
pays sur lesquels on ne possède pas de renseignements 
statistiques suffisants. Les chiffres qui suivent s'appliquent aux 
régions les plus connues du monde civilisé : l'Europe (sauf la 
Turquie, la Serbie et le Monténégro) et les États-Unis 
d'Amérique. 

Au surplus on reconnaîtra que ces calculs s'appliquent 
précisément aux pays qu'il nous importe le plus d'étudier, qui 



34 Ces chiffres sont tirés du Révolté et généralement attribués au savant géographe 
Élisée Reclus dont tout le monde apprécie les admirables travaux scientifiques. On 
les trouvera également dans une petite brochure ayant pour titre : Les produits de 
la Terre et de YLndustrie . 



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La douleur universelle 



possèdent une structure sociale à peu près identique — quant 
au fond — et qui, ayant atteint un égal développement matériel 
et intellectuel, présentent des phénomènes à peu près 
semblables, tout au moins similaires. 

Voici tout d'abord le tableau des produits de la terre 
correspondant aux besoins nutritifs de l'Europe et des États- 
Unis comprenant une population (fin de 1881) de 368.676.000 
personnes, le tout converti en kilogrammes et résultant d'une 
moyenne établie d'après les statistiques de 1875 à 1882, 
précaution nécessaire pour répondre d'avance aux objections 
qu'on pourrait tirer des mauvaises années. 



Pain de froment 

Pain d'autres céréales 

Légumes divers et fruits 

Sucre de betteraves (sans mélasse) 

Viande de boucherie et volailles 

Lait 

Œufs 

Poissons, mollusques et crustacés 
Total 381.128.587.000 kil. 



51.324.000.000 kil. 
122.400.000.000 kil. 
133.300.00.000 kil. 

1.818.429.000 kil. 
12.464.000.000 kil. 
55.400.000.000. kil. 
701.250.000 kil. 
3.700.000.000 kil. 

381.128.587.000 kil. 



Si l'on divise ce chiffre énorme de trois cent quatre-vingt- 
un milliards, cent vingt-huit millions, cinq cent quatre-vingt- 
sept mille kilogrammes auquel s'élève le revenu alimentaire de 
l'Europe et des États-Unis par le chiffre de la population que 
comprennent ces territoires on arrive au résultat suivant : 

381.128.587.000 / 368.676 = 1.033 kilogr. par tête. 

Divisées comme suit : 

Pain de seigle 139 kil. 

Pain d'autres céréales 322 kil. 



-105- 



La douleur universelle 



Légumes divers et fruits 
Sucre de betterave 
Viandes diverses 
Lait 
Œufs 

Poissons, mollusques, etc. 



361 kil. 
5kil. 
34 kil. 
150 kil 
2 kil. 
10 kil. 



Total 



1.033 kil. 



Il s'agit maintenant de se demander si cette somme de 
1033 kilogr. par tête et par an est suffisante. 

Des importants et nombreux travaux faits sur cette 
question il résulte que, pour vivre normalement l'homme doit 
emprunter aux deux classes d'aliments physiologiques : les 
corps ternaires et quaternaires, une quotité quotidienne de 
1.300 grammes pouvant se décomposer ainsi : 1.000 grammes 
d'aliments riches en carbone (pain, légumes ou autres) et 300 
grammes d'aliments riches en azote : viande, fromage, œufs, 
légumes azotés. 

Cette ration de 1.300 grammes par jour qu'il faut à 
l'adulte pour vivre en bonne santé représente, pour une année 
365 fois plus soit : 474 kilogr. de substances nutritives diverses. 

Si nous multiplions ces 474 kilogr. par le chiffre de la 
population soit 368.676.000 nous arrivons à un total de 
174.752.424.000 kilogr ; ce qui laisse sur le total un excédent de 
206.376.163.000 kilogr. 

On a bien lu : plus de deux cents milliards de 
kilogrammes : plus de la moitié de la production totale, ce qui 
revient à dire que la terre, cette terre qu'on accuse de sordidité, 
produit deux fois plus qu'il ne serait besoin pour que la vie de 
tous fût pleinement assurée. 



— 106 — 



La douleur universelle 



* * * 



L'industrie étant beaucoup mieux outillée que 
l'agriculture et bien moins routinière que celle-ci, il n'est pas 
étrange que l'excédent en ce qui concerne la production 
industrielle soit notablement plus fort. 

Voici, évaluée en francs (il ne saurait être ici question de 
kilogr, n'est-ce pas !) la production des divers pays dont nous 
nous occupons : 



Grande-Bretagne 
France 
Allemagne 
Russie 

Autriche-Hongrie 

Belgique 

Italie 

Espagne. 

Hollande. 

Scandinavie 

Suisse. 

Portugal 

Danemark 

États-Unis 



20.500.000.000 fr. 
13.500.000.000 fr. 
12.000.000.000 fr. 
6.000.000.000 fr. 
6.250.000.000 fr. 
3.000.000.000 fr. 
2.925.000.000 fr. 
2.400.000.000 fr. 
1.000.000.000 fr. 
925.000.000 fr. 
800.000.000 fr 
500.000.000 fr. 
400.006.000 fr. 
26.000.000.000 fr. 



94.700.000.000 fr. 



Il faut ajouter sur les 8 milliards de combustibles 
minéraux et végétaux que donnent annuellement les forêts et 
les houillères une somme (non utilisée par l'industrie) de 

3.000.000.000 fr. 
Soit au total 
97.700.000.000 fr. 



— 107 — 



La douleur universelle 



Or il existe une quantité de produits industriels qui 
durent et servent pendant plusieurs années, d'autres qui, 
consommés sous une forme, sont utilisés sous une autre et 
concourent à une production nouvelle. On peut donc hardiment 
majorer des deux tiers cette somme de produits annuels. Cette 
addition donne : 

97.700.000.000 fr. + 65.150.000.000 fr. = 162.850.000.000 fr. 

Il faut de plus remarquer que cette évaluation en francs 
représente le prix de fabrique. Or : tout le monde sait que la 
production passe par une foule de mains avant d'arriver au 
consommateur et que, entre chaque main, il reste un bénéfice 
prélevé sur le prix de vente. La maison de fabrique vend à la 
maison de gros, celle-ci au demi-gros, ce dernier au détail. Et 
chaque intermédiaire vit sur son commerce qui, comme le dit 
Fourier, consiste à vendre six francs ce qui en vaut trois ; la 
marchandise livrée au consommateur se trouve en conséquence 
grevée d'une foule de frais, de taxes et de prélèvements et il est 
constant que sa valeur marchande se trouve, de ce fait au moins 
quadruplée 35 . 

La valeur marchande de la production industrielle de 
l'Europe et des États-Unis est donc en réalité de : 

Frs. 162.800.000.000 ><4 = 651.200.000.000. 

En divisant cette somme par le nombre d'habitants on 

35 Par exemple : la houille qui coûte 12 francs sur la carreau de la mine, en France, 
se vend dans les villes de l'Europe 50, 60 ou 70 francs la tonne ; le sel, qui est 
évalué à 44 francs la tonne dans les statistiques minières se vend au détail 100 ou 
200 francs la tonne ; la bougie vaut 1.700 francs en fabrique et 3.500 ou 4.000 
chez l'épicier ; le savon 600, et 1.600 à 2.000 dans les magasins ; la plupart des 
tissus dont nous servons ont acquis une plus value triple, quadruple ou décuple 
quand nous les utilisons comme vêtements. Que dire d'autres produits, par 
exemple les pharmaceutiques, que nous payons jusqu'à cent fois leur valeur 
réelle ? 



-108- 



La douleur universelle 



arrive aux chiffres suivants : 

651.200.000.000 / 368.676.000 = Frs. 1766 par tête. 

La ration industrielle disponible par habitant et par tête 
serait donc de 1.766 fr., soit pour une famille de 4 personnes de 
fr. 7064. 

Ici les besoins sont plus difficiles à estimer d'une façon 
précise ; je crois cependant qu'on peut s'arrêter à une moyenne 
de fr. 800 se répartissant comme suit : 

— Chauffage et éclairage : 100 fr. 

— Vêtements et chaussures : 500 fr. 

— Dépenses secondaires : 200 fr. 

— Total : 800 fr. 

Je pourrais faire observer qu'il y a toute une catégorie de 
dépenses sur lesquelles la vie en commun permet de réaliser de 
sérieuses économies et que, pour les besoins industriels comme 
pour les besoins alimentaires, la moyenne que j'ai adoptée 
dépasse notablement les exigences d'une foule de personnes : 
enfants (environ cinquante cinq millions) vieillards, femmes, 
infirmes, attendu que cette moyenne est applicable aux adultes 
valides. Mais à quoi bon ? puisqu'il reste encore un écart 
considérable entre la production industrielle et les besoins à 
satisfaire. 

Si, de 1.766 fr., somme que chacun pourrait dépenser 
annuellement, nous retranchons 800 fr., la différence est de 
966 francs, laquelle multipliée par 368.676.000 personnes 
aboutit à un excédent total de Fr 356.140.916.000. 

Trois cent cinquante six milliards, cent quarante 
millions, neuf cent seize mille francs de valeurs industrielles, 



— 109 — 



La douleur universelle 



tous les besoins de chacun étant assouvis, permettant ainsi de 
doubler largement la quotité moyenne. 

* * * 

Ce que deviennent ces 206.376.163.000 kilogs de denrées 
alimentaires et ces 356.140.916.000 fr. de produits industriels ; 
comment il se fait qu'en dépit de cette incroyable différence 
entre les besoins à satisfaire et les ressources à disposer, il y ait 
des millions de pauvres êtres, manquant du strict nécessaire, 
vivant de privations jusqu'à ce qu'ils en meurent, je me propose 
de l'expliquer par la suite ; il ne saurait en être question pour le 
moment puisque je me borne à présenter la défense de la 
nature injustement accusée et que, de ces choses, la Nature ne 
saurait être rendue responsable. 

Je n'ai pas davantage à m'occuper présentement des 
déplorables conditions dans lesquelles s'obtient la production 
agricole et des entraves que subit l'industrie, pas plus que des 
améliorations qui pourraient être apportées aux premières et 
des avantages qu'entraîneraient la suppression des secondes. 

Tout le monde sait que, par suite du morcellement de la 
propriété rurale, de l'outillage insuffisant des petits agriculteurs 
et des traditions routinières en honneur à la campagne, maintes 
terres sont laissées incultes et que les parcelles travaillées le 
sont défectueusement 

Tout le monde sait aussi que le chômage et la morte- 
saison obligent à se croiser les bras des millions de travailleurs 
qui ne demandent qu'à produire. 

Tout le monde sait enfin que certaines forces naturelles 
douées d'une incalculable puissance ne sont que fort peu et très 
maladroitement utilisées et que leur mise à profit doublerait, 



— 110 — 



La douleur universelle 

quintuplerait la puissance de production. 

Mais je répète qu'il ne s'agit pas ici de déterminer ce qui 
pourrait ou devrait être, mais uniquement ce qui est 36 . 



36 Jules Lemaître (Le perron de Tortoni) raconte l'anecdote suivante qui, faisant le 
mur du monde où l'on s'amuse, est devenue fort à la mode. 
« C'était à Francfort, patrie du père du baron James de Rothschild, en 1848, à 
l'époque de tout ce que vous savez bien. Au plus laid moment de l'ébullition, 
quatre gaillards, sentant la bière et le tabac, songèrent que c'était l'heure, ou 
jamais, de partager avec les riches et que, tant qu'à faire le mieux était d'aller chez 
le plus avéré. Nos communistes se présentent donc avec des airs si déterminés 
que les commis jettent les hauts cris et cachent les clefs. Le vieux Samuel 
demande ce que c'est ; on le lui dit : 

— Faites-les entrer ! s'écria-t-il - qu'est-ce qu'il y a pour votre service ? 

— Il y a que vous avez des millions, que nous n'avons rien, et que ça n est pas 
juste ! 

— Après ? 

— Il faut les partager 

Et cela disant, ces messieurs agitaient toutes sortes de vieilles armes et roulaient 
des yeux terribles : 

— Partager?... Je veux bien ! Combien supposez-vous que possède la maison 
Rothschild ? 

— Mettons une quarantaine de millions de florins ! dit le plus expert. 

— Quarante millions..., soit. Le partage sera bientôt fait. Il y a dans les États de la 
Diète quarante millions d'individus... c'est donc un florin par tête, vous êtes 
quatre, voilà quatre florins... Maintenant, détalez ! 

Et nos quatre gaillards, subjugués, filent en murmurant quelques excuses. » 
De quelles lugubres plaisanteries elle a été le thème, cette historiette, nul ne le 
pourrait dire. Et bien qu'on commence aujourd'hui à savoir que personne ne 
songe à trouver la solution du problème social non-seulement dans le partage 
avec quelques riches, mais même avec tous les capitalistes, il n'est peut-être pas 
inutile d'opposer à ce racontar la constatation que voici et que je livre au lecteur 
pour ce qu'elle vaut. 

D'après M. Coste (Étude statistique sur la richesse comparative des départements 
de la France) cité par Hamon (France sociale et politique, 1891, page 68) la 
fortune de la France s'élèverait à 200 milliards, valeurs en circulation non 
comprise. 

M. A. Paul Leroy-Beaulieu l'évalue à 24 milliards. M. A. Chirac (L'Agiotage sous la 
3e République) la porte à 254 milliards et demi. 

Enfin le Moniteur des tirages officiels, du 19 janvier 1892 dit qu'elle est de 266 



— 111 — 



La douleur universelle 

D. - CONCLUSION. 

Je conclus : Logement, alimentation, vêtement, tous les 
produits se rapportant à un quelconque de ces besoins existent 
en surabondance. De plus en plus et de mieux en mieux cultivé, 
le sol, comme en reconnaissance des soins intelligents qu'on lui 
donne, se montre d'une générosité croissante ; d'un formidable 
outillage mécanique venant en aide aux forces musculaires de 
l'humanité, les remplaçant même le plus souvent, sort une 
colossale production industrielle ; le globe solide est sillonné 
par un réseau considérable de voies de communications ; sur 
les océans comme sur les continents, voyageurs, produits, 
pensée circulent avec une sécurité, une vitesse et une aisance 
merveilleuses. Sociétés savantes, Instituts, Académies, 
Universités, Observatoires, Musées, Laboratoires, Collections 
de toutes sortes témoignent du développement scientifique de 
nos sociétés contemporaines. 

Conservatoires, Théâtres, Concerts, Bibliothèques, 
Galeries de peinture et de Sculpture, Palais et Monuments 
attestent nos richesses littéraires et artistiques. 

Les dires Malthusiens sont glorieusement infirmés 37 . Il y 



milliards. 

Si sur ce dernier chiffre divisé par 38,343.192, chiffre de la population en France 
d'après le recensement au 12 avril 1891 (Journal Officiel du 12 janvier 1892) nous 
nous livrions à la petite opération du père du baron James de Rotshchild nous 
arriverions à un quotient de six mille-neuf-cent-trente-neuf francs. Ce ne serait 
pas sans doute la fortune pour chaque personne prise isolément mais ce serait 
presque l'aisance. 

En tous cas, que pensent de ces F. 6,939, ceux qui viennent vous dire : « nous 
sommes si peu riches, sauf quelques privilégiés, —qu'une répartition de la fortune 
en France donnerait à chacun tout juste de quoi faire un dîner. » 
37 Aux termes de la loi dite de Malthus, du nom de son auteur, un économiste 

anglais du commencement de ce siècle (Essai sur le principe de la population) : les 
aliments sont toujours produits suivant une progression arithmétique, c'est-à-dire 
selon les nombres 2, 4, 6, 8, 10, 12, tandis que les consommateurs se multiplient 
suivant une progression géométrique, c'est-à-dire selon les nombres 2, 4, 8, 16, 32, 



— 112 — 



La douleur universelle 



a place pour tous, absolument tous, au banquet de vie. Les 
convives ont la certitude de ne manquer de rien. 
Quelqu'affamés que soient les estomacs, ils n'ont pas à craindre 
qu'il y ait insuffisance 38 . 

Ils se trompent — car je ne veux pas admettre une 
hypothèse plus désobligeante pour eux — ceux qui s'obstinent à 
secouer la tête avec désespérance en déplorant que la nature 
soit irrémédiablement chiche, mais en proclamant que cette 
ladrerie est irréductible, fatale. 

Et après une réfutation que certains peut-être trouveront 
un peu longue mais sur laquelle j'ai cru devoir insister avec un 
grand luxe de détails, vu le nombre important de personnes 
auxquelles elle s'adresse, je n'hésite pas à écrire : 



64- 

On sait aujourd'hui ce qu'il faut penser de la valeur de cette prétendue loi derrière 
laquelle, depuis plus d'un demi-siècle se sont abrités tous les fourbes et les féroces. 
E. De Laveleye (la propriété et ses formes primitives, page 31) dit que la population 
double : 

— En 120 ans en France 

— En 75 ans en Russie. 

— En 50 ans en Angleterre 

— En 50 ans en Allemagne. 

Or, il est bien et dûment établi que grâce à la culture intensive et aux nouveaux 
procédés agricoles et industriels, la puissance de production croît d'une façon 
beaucoup plus rapide. 

Voici ce qu'écrit Bùchner (L'homme selon la science, page 263) : 
« Tout nouveau-né est un capital qui, en augmentant la somme de travail et de 
consommation, est utile à l'ensemble social. Plus une contrée est dépourvue 
d'hommes, plus elle est pauvre et, aussi, plus ses habitants sont misérables tandis 
qu'au contraire, dans les régions cultivées de l'Europe, le niveau du bien-être 
s'élève partout avec le chiffre de la population. » 
38 Les travaux scientifiques et les essais à Vincennes de M. Georges Ville, le savant 
professeur de physiologie végétale du Muséum, démontrent lumineusement que le 
sol de la France grâce à la culture scientifique et rationnelle, pourrait sans effort 
nourrir copieusement cent millions d'habitants. (Consulter à ce sujet la brochure 
d'Émile Gautier ayant pour titre : Une révolution agricole, Lecène Oudin et C ie , 
éditeurs, rue Bonaparte, 17, Paris. 



-113- 



La douleur universelle 



« Si une grande partie de la population est privée du strict 
nécessaire, ce n'est pas faute de vêtements, de substances 
nutritives, d'habitations. D'ores et déjà notre avoir permet 
l'ample satisfaction de tous ces besoins. » 

« S'il existe une multitude d'ignorants et d'illettrés, ce 
n'est pas non plus que l'humanité soit condamnée au 
paupérisme intellectuel. » 

« La cause de tous les maux : physiques et intellectuels 
n 'est pas dans la Nature, il faut donc la chercher ailleurs ! » 

* * * 

Ici se place une considération si importante qu'il ne m'est 
pas possible de la passer sous silence. 

J'ai dit au premier chapitre que le problème à résoudre 
consiste à instaurer un milieu social assurant à chaque individu 
tout le bonheur possible. 

C'est dire, en d'autres termes, qu'il s'agit d'établir 
socialement un rapport constant entre les besoins et la 
possibilité de les satisfaire, ou encore, une sorte d'équation 
entre le bonheur vivable et le bonheur vécu. 

Dès lors, il est évident que le malaise social trouvera sa 
mesure en quelque sorte mathématique dans celle de l'écart 
existant entre les satisfactions possibles et les privations 
imposées. 

Il est en outre facilement compréhensible que la nécessité 
de résoudre le problème social sera d'autant plus impérieuse et 
urgente que l'esprit d'examen se sera plus développé, que les 
éléments d'investigations sociologiques seront plus nombreux 



-114- 



La douleur universelle 



et que, conséquemment, il sera moins aisé de masquer ce 
manque d'équilibre. 

Or, à aucune époque de l'histoire, l'abîme n'a été aussi 
large ni aussi profond ; jamais aussi catégorique et aussi 
général le besoin d'examen, jamais enfin plus facile à constater 
l'inconcevable incohérence de cette société où il pourrait y avoir 
de l'aisance, du savoir, du bonheur pour tous et où la douleur, 
l'ignorance et la misère étreignent les cœurs et les ventres. 

Quand en présence de grèves, actes de révoltes ou 
d'indiscipline, les magistrats s'efforcent d'en faire remonter la 
responsabilité à de prétendus excitateurs ; lorsque les 
journalistes et les politiciens attribuent à l'ingérence des 
meneurs la fureur des revendications ouvrières, les 
indignations populaires, le mécontentement des foules, les 
protestations énergiques, les troubles, les bagarres, les émeutes, 
les insurrections, législateurs, journalistes et magistrats font 
preuve d'une triste inconscience ou d'une détestable fourberie. 

Dénoncée par ces mille manifestations individuelles et 
collectives, l'acuité particulière de la crise que nous traversons 
n'a pas d'autre origine que celle plus haut indiquée. 

Toutes les excitations à la révolte — excitations et révolte 
toujours dangereuses pour le révolté et l'excitateur — seraient 
impuissantes si elles s'adressaient à des êtres jouissant de toute 
la somme de bonheur compatible avec le progrès humain. 
Seule, la compression des besoins amène la colère. 

Une situation éminemment révolutionnaire se dégage des 
faits eux-mêmes et, tous les agitateurs fussent-ils embastillés 
ou fusillés, elle resterait telle. 

Croit-on que les affamés ne verraient plus, à la campagne, 



-115- 



La douleur universelle 



l'abondance des produits récoltés, à la ville, les aliments 
entassés ? les loqueteux continueraient à s'apercevoir qu'il 
existe des montagnes de vêtements ; les pieds-nus auraient 
l'audace de constater que, dans les magasins, s'élèvent des 
pyramides de chaussures : les sans-asile auraient le mauvais 
goût de songer qu'on se trouve bien dans les maisons et qu'on 
dort mollement dans un lit. La classe moyenne n'en serait pas 
moins écrasée par la concurrence et refoulée par la ruine dans 
les rangs du prolétariat. Enfin les gens de cœur et d'esprit n'en 
souffriraient pas moins des iniquités sociales, des oppressions 
ridicules, des persécutions meurtrières. 

Si la Question Sociale domine toutes les préoccupations 
de l'heure présente, c'est parce que, à aucun moment ne fut 
aussi démesurée la distance entre ce qui est et ce qui 
POURRAIT et DEVRAIT être. 

IL - L'INDIVIDU 

Voici maintenant l'acte d'accusation dirige contre 
l'homme lui-même : 

« L'humanité est malheureuse. Il est impossible d'en 
disconvenir ? Mais pourquoi chercher si loin la cause de ce 
triste état de choses ? La bonne opinion que nous avons de 
nous-mêmes nous pousse à accuser la nature ou la société ; 
mais si nous nous livrions à un minutieux examen de 
conscience, nous arriverions promptement à reconnaître que 
l'homme lui-même, être essentiellement vicieux et méchant, est 
le seul auteur responsable de tous les maux qui l'accablent. 
C'est lui qui, de ses propres mains, tisse la robe de Nessus qui 
empoisonne et tue sa félicité, il porte en lui le germe 
indestructible de toutes les criminelles tendances. Il est 
paresseux, égoïste, violent, querelleur, cruel, menteur, fourbe, 
cupide, dominateur. Toutes les mauvaises passions s'agitent 



-116- 



La douleur universelle 



victorieusement en lui. C'est chez lui une sorte de tache 
originelle si indélébile que nul traitement n'a réussi jusqu'à ce 
jour, nulle médication n'aboutira à la faire disparaître. La 
répression a été de tous temps impuissante à extirper la racine 
du mal. 

« Cessez donc de chercher ailleurs que dans l'être humain 
la cause de ses malheurs. Elle est en lui et non hors de lui. La 
nature et la société pourraient fort bien en faire un être 
heureux ; c'est lui qui se refuse à son propre bonheur. Est-il 
capable de réagir contre le fond même de son « moi », de 
diminuer la somme de ses vices ? Nul n'aurait la hardiesse de 
répondre bien catégoriquement : « oui ». 

« Au surplus cette problématique modification ne 
pourrait être que l'œuvre des siècles à venir ; restreignons la 
question aux limites du présent. Nous disons que si la 
souffrance étend sur la terre son voile endeuillé, c'est parce que 
l'homme est mauvais par nature et irréductiblement ; qu'ainsi 
l'intarissable Source de toutes les douleurs qui torturent 
l'humanité, jaillit des profondeurs intimes de l'individu lui- 
même ». 

On remarquera tout d'abord que ce langage s'inspire d'un 
tout autre concept que celui des détracteurs de la Nature. Ces 
derniers ont surtout en vue les misères physiques et 
intellectuelles, estimant sans doute qu'elle les engendre toutes. 

Ceux qui dressent contre l'homme le réquisitoire qu'on 
vient de lire reconnaissent implicitement au contraire que le 
savoir et les richesses matérielles ne manquent pas aux sociétés 
modernes et qu'ainsi les éléments extérieurs du bonheur ne 
leur font pas défaut, mais que l'être humain est dans 
l'incapacité absolue d'en bénéficier, de se les répartir avec 
équité, d'en jouir béatement, d'y adapter ses éléments 



-117- 



La douleur universelle 



intérieurs, qu'en somme tout est bien du côté de la nature et de 
l'organisation sociale et que tout le mal vient de l'homme lui- 
même, de ses imperfections, de ses défauts, de ses vices, des 
misères morales inséparables de sa constitution organique. 

Bref, toutes ces affirmations peuvent se résumer en deux 
lignes : 

« L'humanité est malheureuse parce que le genre humain 
est frappé dune fa taie et incurable perversité. » 

A - QUESTIONS PRÉJUDICIELLES. 

Si j'avais quelque peu de malice, je pourrais me donner le 
plaisir d'embarrasser fortement ceux qui s'expriment de la sorte 
sur le compte de leurs semblables en les priant de répondre 
avant tout d'une façon bien claire à quelques questions de la 
plus haute importance. 

Je leur demanderais d'abord de nettement définir ce qu'ils 
entendent par ces mots : « bien et mal », « vice et vertu », et par 
conséquent, être « bon et mauvais. » 

L'un me répondrait que l'homme vertueux est celui qui 
conforme sa vie aux préceptes de Dieu et de ses ministres ; 
l'autre, que le bien consiste à mettre ses actes en harmonie avec 
les lois de son pays ; celui-ci me dirait que l'homme bon 
s'efforce de ne jamais nuire à autrui et même de lui être utile ; 
celui-là enfin, se croyant mieux avisé, me déclarerait que nous 
portons en nous une sorte de tribunal permanent, seul apte à 
juger de nos actes et à nous dire lesquels sont bons, lesquels 
mauvais ; que cette magistrature intime, c'est notre propre 



-118- 



La douleur universelle 



conscience, que nous devons nous inspirer de ses arrêts, qu'elle 
nous montre la voie du « devoir ». 

Mais, comme le dit l'auteur 39 de Force et Matière, la 
conscience du vieillard est autre que celle de l'homme fait, celle 
de l'homme fait n'est pas celle du jeune homme et celle du 
jeune homme diffère de celle de l'enfant. La conscience du riche 
est autre que celle du pauvre, celle du savant que celle de 
l'ignorant, celle du malade diffère de celle de l'individu bien 
portant etc. ». 

J'ajouterai : l'homme d'il y a vingt-cinq siècles ne 
raisonnait pas, ne sentait pas comme celui d'aujourd'hui ; 
l'oriental ne pense pas, n'apprécie pas comme l'occidental ; 
l'homme du monde a son code particulier de règles, d'us, de 
principes tout différent des habitudes en vigueur dans la classe 
ouvrière. 

Ce qui revient à dire que la conscience qui n'est autre 
chose « qu'un ensemble d'associations d'idées et 
conséquemment d'habitudes groupées autour d'un centre 40 » 
varie avec l'époque, le milieu, l'âge, la situation sociale de 
chaque individu, que, conséquemment, en morale, parler des 
aspirations et des craintes, des félicitations et des reproches, 
des ordres et des prohibitions de la conscience, c'est 
reconnaître avec Taine, le philosophe académicien mort 
récemment, que « la vertu et le vice sont des produits comme le 
sucre et le vitriol » puisque la conscience elle-même n'est qu'un 
effet essentiellement variable et non une cause fixe, immuable. 

C'est avec ces mots abstraits de « principes, vertu, devoir, 
conscience », sorte de dogmes moraux chers aux écoles 
métaphysiciennes de tous les temps et de tous les pays, qu'on a 

39 L. Biichner, page 336. 

40 Marc Guyau. L'Irréligion et l'Avenir, page 469. 



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La douleur universelle 



bercé notre enfance, et j'avoue que ce n'est pas sans lutte, sans 
vaillance qu'on arrive à se débarrasser de ce « Jules- 
Simonisme », obscur et dangereux. 

Mais ce n'est pas tout, je pourrais ressusciter ici cette 
question qui fit, pendant des siècles, les frais d'une 
interminable polémique entre les partisans du libre arbitre et 
les déterministes, polémique qui semble épuisée aujourd'hui 
par suite de l'irrémédiable défaite des premiers. Mais je n'aime 
point piétiner sur des cadavres. 

Il est désormais constant que tout fait a une cause et que 
tout acte, pour si inconscient qu'il paraisse, est déterminé par 
un ou plusieurs motifs ; que l'hésitation provient de la 
comparaison qui s'établit entre les influences qui nous poussent 
dans une direction et celles qui nous engagent à suivre une voie 
opposée ; que « chaque détermination est un simple chaînon 
d'un enchaînement de causes et d'effets qui s'étend jusqu'à 
l'infini dans le monde matériel 41 » et Hertzen 42 a eu bien raison 
d'écrire : « Dans le fond le plus intime de notre conscience, 
nous sentons une répulsion invincible à considérer le libre 
arbitre comme quelque chose de réel, comme autre chose qu'un 
subterfuge, destiné à masquer notre ignorance éventuelle 
touchant un chaînon quelconque de l'enchaînement de la 
causalité. » 

Moleschott est des plus affirmatifs : « Il n'y a pas, dit-il, 
de libre arbitre, pas d'acte volontaire indépendant des 
influences qui déterminent l'homme à tout moment et 
circonscrivent l'action des plus puissants. » 

Cette théorie du déterminisme contre laquelle, en droit, 
s'insurgent encore tant d'ignorants et d'obstinés s'impose, en 

41 Théorie du fatalisme, page 48, par Conta. 

42 Physiologie de la Vérité. 



— 120 — 



La douleur universelle 



fait, tant et si bien que la chronique judiciaire nous apprend 
chaque jour l'acquittement de prévenus et d'accusés 
reconnaissant le délit ou le crime dont il leur est demandé 
compte. 

« Quand on consulte les procès d'infanticide, dit 
M. Legouvé 43 on y trouve ce fait vraiment terrible ; sur huit 
accusations prouvées d'infanticide, il y a quatre acquittements. 
Quatre homicides absous sur huit ! Quatre homicides prouvés, 
avoués. » 

Et lorsque les jurés et les magistrats ne vont pas jusqu'à 
l'acquittement, ils entrent dans la voie de ce que l'on appelle les 
circonstances atténuantes, lesquelles résultent de l'examen 
attentif des conditions, mobiles et influences de toute nature 
ayant amené le crime. 

Acquittement ou admission de circonstances atténuantes, 
l'un et l'autre sont une reconnaissance tacite du déterminisme, 
la condamnation formelle de ce libre arbitre, dogmatique et, en 
quelque sorte immatériel, en vertu duquel, abstraction faite de 
son origine, de son éducation, de son milieu, de toute 
ambiance, l'individu, agirait au gré de sa volonté entièrement 
indépendante, absolument autonome. 

Elle est bien belle et profondément juste cette 
comparaison de Lavater : « l'homme est libre comme l'oiseau 
dans sa cage ; il peut se mouvoir dans des limites 
déterminées. » 

* * * 

Il me serait facile encore d'embarrasser mes 
interlocuteurs en leur demandant s'ils ont étudié la nature 

43 La femme en France, au XIX siècle, page 50. 



— 121 — 



La douleur universelle 



humaine avec tout le soin et l'impartialité désirables. Ne se 
seraient-ils pas laissé influencer à leur insu par les allégations 
plus ou moins intéressées qui bourdonnent à leurs oreilles ? 
Sont-ils bien sûrs d'avoir sérieusement comparé les vertus aux 
vices, les tendances utiles aux nuisibles, les penchants bons aux 
mauvais, ce qui serait pourtant la seule manière d'aboutir à une 
conclusion inattaquable ? 

Certains, même des plus décidés, avouent qu'il existe en 
l'individu une poussée vers le bien comme vers le mal, mais ils 
s'empressent d'ajouter que, tout naturellement, sans effort, 
l'homme cède à la dernière tandis que pour poursuivre la 
première, il doit lutter, être héroïque ; qu'en d'autres termes le 
vice est facile, la vertu malaisée. 

Eh bien ! à moins d'admettre que nous agissons sans 
motif — théorie du libre arbitre — ceux-là se sont-ils demandé 
pourquoi nous sommes plus facilement portés aux mauvaises 
actions qu'aux bonnes et leur paraît-il démontré que ce fait soit 
la conséquence rigoureuse de notre constitution organique et 
non du milieu social au sein duquel nous devons nous 
mouvoir ? 

Enfin si j'étais méchant, je constaterais qu'au cours des 
innombrables controverses que j'ai soutenues sur ce point, j'ai 
fait une remarque digne d'être notée. La voici : interrogés sur la 
question de savoir s'ils ressentent eux-mêmes à tout moment 
les excitations au mal, ces tendances à l'immoralité, ces 
irrésistibles penchants au crime qu'ils attribuent au reste des 
humains, ces implacables diffamateurs s'en défendent avec une 
irrésistible indignation. Non Non ! ils ne sont pas ainsi les 
esclaves d'une nature irrémédiablement vicieuse ; tout jeunes, 
ils ont manifesté des tendances au bien ; si par hasard il ont 
commis quelques actions regrettables, cet acte qu'une éclipse 
partielle de leur vertu, ou encore, tout comme les autres, ils 



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La douleur universelle 



portaient en eux le germe du mal et même du crime ; mais, par 
une lutte acharnée et une série de victoires remportées sur eux- 
mêmes, il sont parvenus à s'en débarrasser tout à fait ; bref, 
ceux-ci, nativement bons ont été et restent vertueux sans 
effort ; ceux-là, doués de mauvais instincts, ont su en 
triompher. 

Si, prenant acte de leurs propres déclarations, et à l'aide 
de leur auto-biographie, vous essayez de leur dire que puisqu'ils 
ont dès leur enfance été portés au bien, il est naturel de penser 
que d'autres — et qui sait combien ? — se sont trouvés dans le 
même cas ; que puisqu'ils sont venus à bout de leur perversité 
native, d'autres peuvent suivre cet exemple et aboutir au même 
résultat ; si, enfin, vous concluez que la nature ne nous a pas, 
quand même, prédestinés au mal, ou que, malgré nos 
prédispositions pernicieuses, il nous est possible, dans des 
conditions données d'éducation et de milieu, de nous bien 
conduire, ces vaniteux ou imbéciles lèveront les yeux au ciel, 
hausseront les épaules et, la bouche grimaçant un sourire de 
dédaigneuse commisération, ils balbutieront pour toute 
réponse : « mon cher, vous êtes naïf, jeune, inexpérimenté ; 
vous ne connaissez pas la vie ; vous vivez en pleine 
fantasmagorie ; en prenant de l'âge, vous reconnaîtrez que 
l'homme est l'être le plus faux, le plus cruel, le plus désagréable 
qu'on puisse imaginer. » N'insistez pas ; vous perdriez votre 
temps et votre salive : ces êtres à part ne sortiront pas de là. 

* * # 

Pour traiter ces questions comme elles méritent de l'être, 
il faudrait y consacrer un volume entier, et j'espère bien pouvoir 
le faire un jour ; car il ne faut pas s'y tromper : tout notre 
système éducatif et social tendant à un régime de récompenses 
et de châtiments, est basé sur cette hypothèse longtemps 
reconnue comme vérité axiomatique et encore à peine discutée 



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La douleur universelle 



de nos jours : « L'individu est foncièrement mauvais ; le mal lui 
est facile, le bien difficile ; pour l'encourager à celui-ci, il est 
indispensable de lui promettre une rémunération qu'il touchera 
de son vivant ou après sa mort ; pour l'éloigner de celui-là, il est 
nécessaire d'établir une échelle de répressions s'exerçant avant 
ou après son décès ; et proportionnant le châtiment à la gravité 
du méfait. » 

Il importerait donc de discuter minutieusement la valeur 
de cette hypothèse fondamentale ; d'agiter la si grave question 
de responsabilité avec toutes celles qui s'y rattachent : sanction, 
mérite, démérite, etc. 

Mais il s'agit ici d'autre chose que d'un traité de morale et, 
dans l'état actuel de cette branche spéciale des connaissances 
humaines, je ne serais pas éloigné de dire avec Renan 44 : « La 
morale ne fait pas de progrès. » 

J'ai dû jeter un coup d'œil sur ces divers points et j'estime 
que ce simple regard sur des questions en quelque sorte 
préjudicielles était nécessaire pour asseoir la discussion. 

Quelques mots seulement sur les considérations qui 
précèdent. 

« Il est surprenant, dit Morelly, pour ne pas dire 
prodigieux, de voir combien notre morale, à peu près la même 
chez toutes les nations, nous débite d'absurdités sous le nom de 
principes et de maximes. » 

Je suis pleinement de cet avis. 

Est-il rationnel de rapporter à Dieu le principe de toute 
moralité ? Mais il faudrait tout d'abord prouver l'existence de 

44 Renan. Questions contemporaines. 



— 124 — 



La douleur universelle 



Dieu et ramener ensuite à la croyance en cet Être créateur, 
révélateur, commencement et fin de toutes choses, une 
innombrable quantité de personnes qui n'ont pas la foi. On ne 
peut guère songer, j'imagine, à rétablir l'inquisition, à dresser 
les bûchers, à brûler tous les livres qui combattent l'idée de 
Dieu, à abolir la science, sa plus mortelle ennemie. Et alors ?... 

Est-il plus logique d'adopter comme mesure le respect des 
lois d'un pays ? Pour que cette opinion fût soutenable, il serait 
indispensable de justifier l'existence des codes, d'établir un 
rapport constant et nécessaire entre la loi et l'idée de justice, de 
prouver enfin que les lois ne sont et ne peuvent être que la plus 
haute et la plus fidèle expression de ce qui est juste, bon et 
beau. 

Où est le téméraire qui émettrait ce paradoxe ? 

Devons-nous enfin prendre pour base les prescriptions de 
notre conscience, de cette voix intérieure dont les adeptes des 
religions nous vantent l'infaillibilité, de cet impératif 
catégorique du philosophe Kant, cher aux abstracteurs de 
quintessence, de ce phare dont l'éclat doit guider notre route à 
travers les écueils et nous conduire au port de la vertu ? 

Dans ce cas, qu'on nous la fasse entendre cette musique 
interne, douce et caressante au bon, dure et sévère au méchant ; 
qu'on détermine clairement en quoi consiste cet « impératif 
catégorique » et qu'on nous dise pourquoi, étant si catégorique 
et si impératif, il est si peu obéi. Qu'on démontre enfin qu'il 
existe ce guide lumineux et qu'il projette sans éclipse ses 
bienfaisants rayons. 

Dieu, Loi, Conscience, ne sont que des abstractions qui ne 
peuvent servir ni de substratum ni de mesure. 



-125- 



La douleur universelle 



Eh bien ! là encore, si nous ne voulons pas nous égarer, si 
nous voulons connaître sûrement de la règle de conduite de 
l'individu, de cette règle qui marque ses droits et les délimite, il 
faut tout rapporter à l'individu lui-même, en se souvenant 
toutefois de cette définition : 

« L'homme est un être social et sociable. » 

Cette piste trouvée, pour peu qu'on se donne la peine de la 
suivre ; en veillant à ne pas s'en écarter, on arrive à reconnaître 
avec Marmontel que : « est vice ce qui nuit aux hommes, est 
vertu ce qui leur fait du bien », avec Helvétius 45 que : « la vertu 
est tout ce qui est vraiment et constamment utile aux êtres de 
l'espèce humaine vivant en société ; le vice est tout ce qui leur 
est nuisible » ; avec Jouffroy 46 que : « le bien pour un être est 
l'accomplissement de sa destinée — 47 le mal, le non 
accomplissement de sa destinée ; » avec Feuerbach, que : « le 
bien, c'est ce qui convient à l'homme ; mal, ce qui ne lui 
convient pas », avec Bentham l'utilitaire, que : « en saine 
morale le devoir d'un homme ne saurait jamais consister à faire 
ce qu'il a intérêt à ne pas faire ; par une juste estimation, il 
apercevra la coïncidence de ses intérêts et de ses devoirs ». 

* * * 

Cela posé et étant admis, — sans conteste, je pense, — que 
l'individu agit sous l'influence déterminante des forces et des 
circonstances qui l'entourent, on voit que la question à résoudre 
est totalement déplacée. 

Que la théorie du déterminisme soit reconnue exacte, et 



45 Système de la Nature, chapitre IX. 

46 Mélanges philosophiques, page 490. 

47 Et nous savons que c'est la satisfaction de tous ses besoins, en d'autres termes le 
bonheur. 



— 126 — 



La douleur universelle 



l'homme cessant d'être considéré comme un organisme 
immobile et causal devient ce qu'il est réellement : un agrégat 
essentiellement modifiable, docile à tous les changements de 
milieu, souple à toutes les gymnastiques, apte à tous les 
entraînements, et la volonté n'est plus regardée comme cause, 
mais comme effet 48 . 

L'expérience démontre que l'individu a de bons comme de 
mauvais penchants, des tendances utiles et d'autres nuisibles, 
des aptitudes au bien et des prédispositions au mal ; qu'au 
point de vue général, le seul qui nous occupe, ses instincts ne 
sont pas plus innés que ses idées. 

La raison doit inférer de ces données expérimentales 
qu'on ne saurait admettre un seul instant le langage de ceux qui 
disent : L'homme naît mauvais, irréductiblement mauvais et 
incorrigible. 

Est-ce à dire qu'avec Jean- Jacques, je sois d'avis que 
« l'homme naît bon, mais que la société le gâte. » ? 

Quoique cette opinion soit parfaitement soutenable, pour 
peu qu'on veuille se rappeler les différentes définitions du bien 
guej'ai citées plus haut, elle ne me semble pas suffisamment 
démontrée pour que je la fasse mienne et rompe des lances en 
sa faveur. Au surplus, telle n'est pas la question. Je n'ai pas à 
établir que l'homme naît bon ; mais seulement à démontrer 
qu'il n'est pas mauvais de par sa nature . 

Pour exprimer toute ma pensée je dirai seulement qu'à 
mon sens, l'homme, à sa naissance n'est ni bon ni mauvais ; au 
point de vue moral il est neutre ; mais suivant l'influence 
qu'exerceront sur lui les trois facteurs suivants : l'hérédité, 

48 Lire L'homme est-il libre, par Georges Renard. Ce petit volume très bien conçu et 
fort intéressant est tout à fait concluant. 



— 127 — 



La douleur universelle 



l'éducation, le milieu — ces deux derniers surtout — il est 
susceptible de devenir ceci ou cela, d'entrer dans la voie la plus 
juste comme dans celle de l'inique, et, tour à tour, de s'honorer 
par ses bonnes ou de s'avilir par ses mauvaises actions. 

Somme toute, il n'est qu'un produit et si « chaque être 
isolément considéré reproduit ou représente la série ancestrale 
qui l'a précédé ; s'il répète aux divers stades de son évolution, 
très brièvement, il est vrai — car l'irrésistible besoin de 
l'évolution le pousse toujours en avant — les phases 
morphologiques plus ou moins effacées traversées par les 
ancêtres 49 », il représente avec une fidélité peut-être plus 
remarquable encore les conditions de milieu général et 
particulier au sein desquels il se développe ; par son adaptation 
à ces conditions circonstancielles, il en synthétise les avantages 
et les inconvénients ; il s'assimile le bon et le mauvais et tous 
ses actes comme ses sentiments reflètent l'éducation qu'il a 
reçue, s'inspirent du milieu qui l'environne. 

* * * 

L'homme est mauvais, dites-vous, il est porté au mal ; il 
est pétri de tous les vices ; il est paresseux, égoïste, violent, 
querelleur, cruel, menteur, fourbe, cupide, dominateur. Eh 
bien ! soit, je vous concède tout cela. Je ne veux même pas 
chercher s'il est réellement ce monstre de méchanceté. Je 
renonce à discuter sur ce point. L'individu de notre fin de siècle 
est fait de la boue de tous les vices et capable de toutes les 
hontes. C'est entendu. 

Toute la question est de savoir, puisqu'il n'est qu'un 
produit, comment il se fait qu'il se traîne ainsi misérablement 
dans la fange. 



49 L. Biichner, Lumière et vie, page 283. 



- 128 - 



La douleur universelle 



Examinons froidement les motifs qu'il a, en 1895, de 
céder ainsi aux incitations de l'égoïsme, de la férocité, du 
mensonge, de l'hypocrisie, de la cupidité, de la soif de 
domination, plutôt que de suivre les conseils de l'activité, de 
l'altruisme, de la mansuétude, de la vérité, de la franchise, du 
désintéressement, de l'esprit d'égalité. 

La question, ainsi posée — et je crois qu'elle ne saurait 
l'être plus clairement et mieux — se réduit à un simple calcul 
dont nous pouvons prévoir, d'ores et déjà, les conséquences à 
tirer : si la balance s'établit en faveur des raisons de nature à 
pousser l'homme au bien, il faudra bien reconnaître que ces 
motifs, quelque puissants qu'ils soient, n'arrivant pas à 
triompher de sa nature vicieuse, c'est que celle-ci est réellement 
et foncièrement mauvaise et mes adversaires triompheront, 
Mais si le contraire se produit, ceux-ci devront avouer que la 
perversité humaine s'explique sans qu'il y ait lieu d'y impliquer 
les impulsions inhérentes à l'individu lui-même et que, 
conséquemment, elle n'est qu'une résultante fatale des 
conditions extérieures à l'homme lui-même. 

Dans le premier cas, le mal sera incurable, présentement 
du moins, car il n'est au pouvoir de personne de transformer 
brusquement la nature humaine, et une telle œuvre, si tant est 
qu'elle fût réalisable, ne pourrait être que celle du temps ; dans 
le deuxième cas, au contraire, il sera possible de guérir le 
malade : il nous restera à découvrir l'origine de la maladie. 

Établissons notre compte article par article : notre 
résultat n'en sera que plus décisif. Prenons donc un à un les 
principaux vices dont se plaisent à nous taxer ceux qui 
incriminent la nature humaine. Examinons tour à tour les 
raisons qui peuvent faire de l'individu social un être paresseux, 
égoïste, violent, menteur, cupide et autoritaire, comparons-les 
aux motifs qui le poussent à être travailleur, altruiste, doux, 



— 129 — 



La douleur universelle 



sincère, désintéressé et libertaire, et nous conclurons. 
B. - 

(1) - L'homme est PARESSEUX. 

S'il est une loi naturelle revêtant un caractère universel 
parce qu'elle répond à une nécessité existant en tous temps et 
en tous lieux, c'est celle qui condamne les hommes au travail. 

Tout être consomme et rien ne peut être consommé que 
ce qui a été produit. Cette vérité semble être empruntée au 
répertoire du célèbre seigneur de la Palisse ; il serait logique 
d'en déduire que s'il est impossible de vivre sans consommer 
sans avoir au préalable produit, tout individu participant à 
l'absorption des produits, est tenu de contribuer à leur 
confection, sauf les cas d'empêchement : âge, maladie, 
infirmité. Le qui ne travaille pas, ne doit pas manger 50 de 
Saint Paul n'a pas d'autre origine. 

Eh bien, notre société est ainsi faite qu'elle se compose de 
deux classes de personnes : la classe qui produit tout et celle qui 
ne produit rien. 

L'une habite les châteaux à la campagne et les beaux 
quartiers en ville ; elle a sur sa table la viande la plus saine, le 
gibier le plus rare, le fruit le plus savoureux, le vin le plus 
vieux ; ses salons sont parés de fleurs aux parfums subtils, de 
bibelots d'art, de tableaux de maîtres, de tentures de prix, de 
meubles de luxe ; dans la saison rigoureuse, ses membres sont 
couverts des étoffes les plus chaudes, aux journées estivales, des 
plus légères et des plus fraîches ; elle a de l'instruction ou, du 
moins, pourrait en avoir ; elle peuple les cabarets à la mode, les 
stations balnéaires, les villes d'eau, les théâtres, les salles de 

50 Qui non laborat, non manducet. 



- 130 - 



La douleur universelle 



spectacle, tous les lieux où l'on se réunit pour goûter du plaisir ; 
elle roule carrosse et « fait domestiques. » 

L'autre loge dans les chaumières ou se réfugie dans les 
malsaines demeures des quartiers excentriques ; sur sa table : 
de la soupe, des pommes de terre, de la piquette ou du vin 
frelaté ; un mobilier sommaire, les murs nus ; un accoutrement 
pauvre, sale, insuffisant ; pas d'instruction ni l'occasion d'en 
acquérir ; elle peuple les hôpitaux, les asiles de nuit, les 
hospices de vieillards, les morgues et les amphithéâtres ; elle a 
sous les yeux, dans sa propre demeure le spectacle déchirant de 
ses enfants qui grelottent ; elle danse... devant le buffet vide, 
elle ouvre les portières et fournit la valetaille. 

À la première appartiennent la terre, les maisons, les 
récoltes, les instruments de travail, les produits ; à la seconde, 
rien. 

Interrogé sur la question de savoir à laquelle des deux 
classes dont je parle sont dévolus tous les avantages, un homme 
sensé, mais ignorant de notre civilisation, répondrait sans la 
moindre hésitation : à celle qui travaille, à celle qui produit 
tout. Ces biens « ne peuvent être que la légitime rétribution de 
son savoir, de ses efforts, de ses peines. » 

Ce brave homme se tromperait du tout au tout ; car 
chacun sait que ceux qui ont demeure confortable, table 
abondante et choisie, toilettes soignées, équipages et valets, 
vivent de rentes, de dividendes, de fermages, de revenus ; et 
que toutes ces dîmes sont prélevées sur le travail de ceux qui 
ont à peine le nécessaire et souvent même en manquent ; 
chacun sait que ceux qui peuplent les villes de plaisirs et 
encombrent les salons ne sont pas ceux qui emplissent les 
usines et les magasins, cultivent la terre et fouillent le sous-sol. 



-131- 



La douleur universelle 



En vain pour justifier un état de choses aussi 
extraordinaire, les princes de l'économie politique affirmeront- 
ils audacieusement que l'oisiveté dorée d'aujourd'hui est le 
résultat de l'activité du passé, la cristallisation du travail d'hier. 
Ce langage ne convaincra personne, pas même ceux qui le 
tiennent, et quiconque en France connaît un peu l'histoire de 
son pays, n'ignore pas que la richesse, monopolisée par le clergé 
et la noblesse dans l'antiquité et le moyen-âge, n'a eu pour 
origine que la captation, le vol, la rapine, la violence ; que 
pendant la période révolutionnaire d'il y a cent ans, elle a été 
accaparée frauduleusement par la bourgeoisie dépouillant 
nobles et prêtres ; que, depuis un siècle, elle n'est sortie que de 
l'exploitation de l'homme par l'homme, du mode de production 
capitaliste. 

Le grand art de nos jours, pour arriver à la fortune, ne 
consiste pas à travailler soi-même, mais à faire travailler les 
autres ; le capital sous toutes ses formes, c'est du travail 
épargné, économisé, transformé ; oui, mais du travail d 'autrui. 
Ce ne sont pas ceux qui édifient les palais qui les habitent ; 
celles qui tissent, taillent et cousent les robes de bal ne sont pas 
celles qui les portent. 

Les produits de la mine n'enrichissent pas les houilleurs ; 
les dividendes des compagnies de chemin de fer ne vont pas à 
ceux qui construisent la voie, dirigent la machine, surveillent 
l'aiguillage ou transbordent les colis. 

Les arguties les plus spécieuses, les raisonnements les 
plus subtils ne peuvent prévaloir contre la brutalité des faits ; 
les travailleurs n'ont qu'à ouvrir les yeux pour voir que des 
maçons sont sans abri, des tailleurs sans vêtement, des 
agriculteurs sans pain ; que la classe pauvre produit tout et ne 
possède rien, tandis que la classe riche gaspille, accapare, 
s'empiffre et ne produit rien. 



-132- 



La douleur universelle 



En sorte qu'il continue à travailler, le prolétaire, parce 
que, pour si dure et si ingrate que soit la tâche, elle l'empêche 
de mourir de faim ; mais faut-il trouver étrange qu'il envie le 
sort des oisifs, pense que ceux-là sont bien heureux qui 
peuvent, sans travail, jouir de tous les biens, de toutes les 
douceurs, qu'il prenne en horreur le travail, qu'il aspire à s'y 
soustraire par tous les moyens ? 

Non ; cela n'est pas étrange et le contraire serait 
véritablement prodigieux. 

La conséquence de cette incohérente situation, c'est que le 
travail n'étant pas nécessaire aux riches, ils n'ont garde de s'y 
adonner et que les pauvres, en songeant aux tristes résultats 
que celui-ci leur confère, ne s'y soumettent que contraints et 
révoltés. 

Si, du moins, le travail était par lui-même attractif, on 
s'arrêterait peut-être moins à ces résultats. Mais il n'en est rien. 
Le prolétaire doit travailler chaque jour durant de longues 
heures, sous l'œil d'un surveillant sévère, à côté de camarades 
qui souvent ne sympathisent pas avec lui, faire aujourd'hui ce 
qu'il a fait hier, ce qu'il fera demain ; et ne pas perdre un instant 
s'il veut tirer de sa journée un salaire normal. 

Je sais bien que ceux qui vivent de leurs rentes ne cessent 
de glorifier le travail, que les bons livres le célèbrent à l'envi, 
que l'art l'apothéose, que le théâtre fait du travailleur le 
personnage sympathique, que le roman le comble d'honneurs, 
de récompenses et de réussites. Mais la vie donne chaque jour 
un formidable démenti à ces triomphes fictifs, à ces hommages 
mensongers, à ces hypocrites ovations. 

Et le coup de chapeau des uns, l'attitude respectueuse des 



-133- 



La douleur universelle 



autres, l'admiration naïve de celles-ci, le sourire engageant de 
celles-là, prouvent éclatamment à tous que la paresse élégante 
est vue d'un œil plus favorable que le travail. 

Ainsi : richesse, plaisir, considération, voilà le lot de la 
classe oisive ; pauvreté, peine, fatigue, danger, mépris, tel est 
celui de la classe productive. Ceux qui ont la chance 
d'appartenir à la première n'ont qu'un souci : s'y consolider ; les 
autres n'éprouvent qu'un désir : s'y faire une place. Les 
premiers n'aiment pas le travail ; les seconds voudraient 
pouvoir rompre avec lui. 

La paresse est comme une jolie courtisane qui sourit à ses 
favoris et leur prodigue ses captivantes caresses ; le travail est 
comme une horrible mégère qui pour sourires, n'a que de 
hideuses grimaces et pour baisers de cruelles morsures. 

C'est à qui fuira celles-ci, à qui suivra celles-là. 

L'homme de 1895 n'a-t-il pas mille fois raison ? 

* * * 

(2) - L'individu est ÉGOÏSTE. 

Penser à soi ne saurait être regardé comme un vice. La 
perception de notre propre existence et l'instinct de la 
conservation nous y obligent étroitement ; aussi, en accusant 
l'individu d'égoïsme, n'est-il point question de lui faire un crime 
de songer à lui-même, de prendre souci de ses intérêts propres, 
de rechercher son plaisir, mais on lui reproche de n'avoir de 
pensées que pour soi et de sacrifier sans scrupule à ses intérêts 
et à son plaisir la satisfaction et le bien-être de ses semblables. 

Je parle donc ici, et je le répète pour qu'on ne s'y 



-134- 



La douleur universelle 



méprenne point, de ce vilain penchant qui porte cet être que le 
philosophe a appelé « l'animal pensant » à rapporter tout à soi, 
à ne s'inspirer que de son unité personnelle, dût-il, pour 
monter, grimper sur des blessés, pour vivre, faire des cadavres, 
pour rire, provoquer des larmes, pour jouir, imposer des 
souffrances. 

Cet être féroce, cette bête malfaisante, il n'est que trop 
vrai qu'on la rencontre un peu partout et il faut avouer que, par 
contre, il est difficile de trouver un individu prêt à s'immoler 
pour autrui, consentant à payer de ses tristesses les joies de ses 
semblables. 

Appliquons notre méthode à cet ordre de faits. 

La société toute entière repose sur l'antagonisme des 
intérêts. 

L'intérêt du gouvernant est contraire à celui du gouverné, 
l'intérêt du patron opposé à celui de l'ouvrier, l'intérêt du 
vendeur contradictoire à celui de l'acheteur. Il y a dualisme 
constant entre le bien du riche et le bien du pauvre. Ce n'est pas 
tout : il y a conflit perpétuel et forcé de gouvernant à 
gouvernant, de patron à patron, d'ouvrier à ouvrier, de vendeur 
à vendeur, de riche à riche, de pauvre à pauvre, pour me 
résumer, il y a guerre sans pitié non seulement de classe à 
classe, de catégorie à catégorie, de groupe à groupe, de famille à 
famille, mais encore d'individu à individu, au sein du même 
groupe, de la même catégorie, de la même classe. Jaloux de leur 
pouvoir, les dirigeants le défendent contre les empiétements 
des dirigés, sous la poussée des inéluctables nécessités 
concurrentielles, les patrons cherchent à rogner le salaire des 
ouvriers (qui luttent pour son augmentation) ; le vendeur en 
veut à la caisse ou à la poche de l'acheteur qui, naturellement, 
se rebiffe ; le riche veut accroître de plus en plus sa fortune et le 



-135- 



La douleur universelle 



pauvre s'efforce de sortir de l'indigence ; entre eux les 
gouvernants se disputent le pouvoir, les patrons bataillent à 
coups de rabais sur le prix de revient de leurs produits 
respectifs ; les vendeurs s'arrachent la clientèle ; les riches 
rivalisent pour avancer dans l'aristocratie de la finance tandis 
que les ouvriers se querellent aux portes des ateliers pour 
obtenir du travail, intriguent contre ceux qui ont la chance d'en 
avoir, afin de le leur subtiliser et se font au besoin délateurs de 
leurs camarades pour être bien vus du patron et décrocher une 
place de contre-maître. 

Partout la lutte bête, sanglante, atroce pour une bouchée 
de pain comme pour une ambassade, pour une place de garde 
champêtre comme pour une préfecture, pour la dot d'une jeune 
fille comme pour la conquête d'un héritage, pour une bonne 
place au marché comme pour une avantageuse expropriation. 

Chacun se sent seul, bien seul contre tous et il sait que s'il 
n'aiguise pas ses dents, s'il n'acère pas ses griffes, ses 
implacables voisins le dévoreront. Ce n'est plus seulement 
« l'homme devenu un loup pour l'homme » le fameux « homo 
homini lupus » de Hobbes, puisque « les loups ne se mangent 
pas entre eux», c'est le tigre altéré de sang et ne songeant qu'à 
se repaître de la chair de sa victime, quelle que soit celle-ci. 

Que cela soit horrible, monstrueux, fou ! je n'en 
disconviens pas, et toute protestation indignée contre un tel 
cannibalisme, une si inconcevable anthropophagie trouverait 
un écho dans mon cœur, sur mes lèvres, sous ma plume. 

Mais il n'est point ici question de s'indigner, et il convient 
seulement de se demander s'il n'est pas fatal qu'au sein d'un 
aussi formidable conflit de forces antagoniques, l'individu soit 
ce que nous le voyons : férocement égoïste, âprement 
personnel. 



- 136- 



La douleur universelle 



Il y a pour lui plus qu'une nécessité d'être sur la défensive, 
il y a un encouragement à prendre l'offensive. S'il jette les yeux 
autour de lui il verra que l'égoïste partout triomphe, que c'est 
celui qui joue le mieux des coudes qui s'assied à la meilleure 
place, que, de tous les patrons, ceux-là atteignent le plus 
sûrement et le plus vite à la fortune qui traitent le plus 
durement leurs salariés ; que le personnage le plus respecté, 
c'est celui qui sait le mieux se faire craindre ; que le maître le 
mieux servi, c'est celui qui pardonne le moins, qu'enfin les 
arrivés sont ceux qui ne se sont jamais attardés à relever le 
camarade qui faiblit ou qui tombe, que les parvenus sont ceux 
qui ont su le mieux payer d'audace, et précipiter dans le fossé, 
les chancelants qui encombraient la vitesse de leur course. Et il 
verra aussi que les scrupuleux, les bons, les compatissants, les 
serviables, ceux qui songèrent aux autres de préférence à eux- 
mêmes, ont été payés de la plus noire ingratitude, reniés par 
ceux dont ils sont les bienfaiteurs, calomniés par les intrigants, 
foulés aux pieds par les ambitieux. 

Et dans la crainte qu'il n'ait connaissance de ces 
monstrueuses choses que par une expérience personnelle 
acquise au prix de son repos, de sa fortune, de son avenir, de 
son bonheur, les parents enseignent à l'enfant, tout jeune 
encore, à ne tenir compte que de ce qui lui sert, à se mettre en 
garde contre les emballements de son imagination, les 
générosités de son cœur adolescent ; ils arrachent de cette jeune 
âme, toutes les végétations luxuriantes de l'altruisme, de la 
solidarité pour n'y laisser que les mauvaises herbes du 
personnalisme à outrance, lesquelles pousseront avec d'autant 
plus de vigueur que le terrain leur sera entièrement abandonné. 

Donc, éducation, circonstances, résultats, tout, 
absolument tout concourt à faire de l'individu un égoïste et 
attendre que notre milieu social produise un être altruiste et 



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La douleur universelle 



solidaire serait le fait d'un insensé. 

* * * 

(3) - L'individu est VIOLENT. 

Les considérations que je viens de faire valoir au sujet de 
l'égoïsme pourraient suffire à expliquer et — je n'hésite pas à 
l'écrire — à justifier la violence de l'homme à notre époque. 

Placé dans la nécessité de se défendre et même d'attaquer, 
il est on ne peut plus naturel qu'il se procure un arsenal, 
fourbisse ses armes et s'en serve. 

Au surplus, ne fait-il pas partie d'un monde basé sur la 
force ? et l'ordre — ce que M. Prud'homme appelle l'ordre 
— est-il autre chose que la violence organisée ? Vainement les 
thuriféraires de l'autorité nous enseignent que la force a fait 
place au Droit ; les tribunaux et les prisons, les gendarmes, les 
policiers et les soldats montrent bien que le Droit n'est autre 
chose que la force masquée de sophisme et que quiconque, pour 
si juste que soit sa cause, a le courage de s'insurger contre la loi, 
doit s'attendre à voir se diriger contre sa poitrine les fusils de la 
force armée. C'est sans doute le nouveau mode de persuasion 
réservé à notre époque, mais je doute qu'on puisse trouver des 
gens qui en sauront apprécier les beautés et admirer les 
avantages. 

En sorte qu'aujourd'hui comme au temps du fabuliste : 

« La raison du plus fort est ENCORE la meilleure. » 

Grincheux, querelleur, acariâtre, batailleur, violent, 
comment ne le serait-il pas, cet être dont la vie n'est qu'un 
douloureux calvaire, ce commerçant en butte aux angoisses de 



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La douleur universelle 



l'échéance, ce rond-de-cuir obligé de supporter la mauvaise 
humeur de ses chefs, cet ouvrier contraint de subir les 
exigences du patron et les réclamations du propriétaire, ce 
« sans travail » frappant en vain à la porte de tous les ateliers ? 

Et tous les malechanceux, les décavés, les vaincus, les 
meurtris, les ratés, les fruits secs, comment pourraient-ils être 
bons, doux, accommodants, eux qui, dans la loterie de 
l'existence n'ont jamais réussi à amener un bon numéro ; eux 
dont les déceptions et les déboires ne se comptent plus, eux qui 
leur vie gâchée, se tordent les mains de désespoir, parce qu'il 
n'est plus temps de la recommencer ; eux qui n'excitent même 
pas la commisération des anciens camarades ayant prospéré. 

Leur cœur est plein de haine, de ressentiment et leur 
bouche est prompte à l'insulte, à la grossièreté. 

O femmes, compagnes dévouées de ces souffre-douleurs, 
soyez indulgentes à vos maris et comprenez que si parfois ils 
vous rudoient, la faute en est beaucoup moins à leur mauvais 
caractère ou à la violence de leur nature qu'aux humiliations 
que leur ont fait accepter silencieusement l'affection qu'ils ont 
pour vous et la pensée des chérubins dont ils sont les soutiens 
uniques50 ! 

Il faut aussi considérer que les luttes soutenues contre la 
nature par nos ancêtres ainsi que l'état de guerre incessante 
dans lequel ils ont vécu ont jeté dans notre sang un atavisme 
qui, loin d'être étouffé par le milieu social, est développé par lui. 
Le nationalisme arme les peuples les uns contre les autres et le 
militarisme ne contribue pas peu à favoriser en nous le 
développement des instincts héréditaires de combativité, de 
sauvagerie. 

La bonté enfin est presque toujours réputée faiblesse et 



-139- 



La douleur universelle 



même stupidité. Être trop bon — comme s'il était possible de 
l'être trop ! — est synonyme d'être trop bête ; tandis que la 
férocité passe volontiers pour être de l'énergie et l'homme 
violent et dur prend aisément le masque de la virilité. 

Ne faudrait-il pas un miracle pour que, sur un terrain 
aussi rocailleux, s'épanouît cette fleur si délicate et si parfumée, 
la plus belle peut-être de toutes : la mansuétude ? 

* * * 

(4) - L'individu est MENTEUR. 

Connaissez-vous un plaisir plus grand que celui de laisser 
sa bouche parler de l'abondance du cœur — ex abundantia 
cordis ? — savez-vous une jouissance plus douce que celle 
d'exprimer sans détour les sentiments qu'on éprouve ? 

Existe-t-il un plus cruel supplice que celui de mettre un 
masque, de dénaturer ses émotions, de condamner ses lèvres à 
mentir ? 

Pour ma part, je n'hésite pas à répondre « Non » à ces 
différentes questions et j'ai la conviction qu'au fond, bien peu 
de personnes pensent contrairement. 

Et pourtant, où sont-ils ceux qui se montrent tels qu'ils 
sont, ceux qui parlent franc, ceux qui sont vrais ? 

Tout le monde ment à quelqu'un ou à quelque chose. L'élu 
ment à son programme, le magistrat à la justice, le prêtre à sa 
mission, le soldat à son rôle, le mari à sa femme, l'enfant à ses 
parents, le domestique à ses maîtres ; le commerçant fausse ses 
balances ; l'industriel falsifie ses produits, tout est ruse, 
tromperie, duplicité. La politesse n'est le plus souvent que le 



— 140 — 



La douleur universelle 



vernis flatteur qui dissimule toutes les hypocrisies, la 
diplomatie n'est que l'art de mentir habilement et par ces temps 
de démocratie, la société n'est plus qu'une gigantesque 
antichambre où affluent les courtisans fardés et les solliciteurs 
mielleux. Elle est encore comme un colossal théâtre sur la scène 
duquel tout est fiction, fantasmagorie, illusion, les personnages 
s'agitant dans des costumes d'emprunt, dans des poses étudiées 
et fausses, avec, sur les lèvres, des paroles convenues exprimant 
des sentiments factices. Malheur aux « Saint-Jean bouche 
d'or » ; leurs adversaires les persécutent et leurs amis, se 
défiant de leur franchise qu'ils considèrent comme dangereuse, 
les tiennent religieusement à l'écart. 

Des vieillards vidés, blasés, impuissants, frappés d'un 
gâtisme incurable, se liguent au nom d'une misérable pruderie 
qu'ils décorent du mot de vertu, pour prêcher une morale 
déprimante contre laquelle s'insurgent et la nature et la raison ; 
et ces débris, ces ruines dont l'imagination dévergondée 
découvre partout des dessous et des sous-entendus 
pornographiques, réussissent à mettre en mouvement l'appareil 
judiciaire et demandent aux Magistrats de condamner, au nom 
de la morale outragée, l'art et la science 51 . 

Il est de bon ton d'afficher des sentiments qu'on ne 
ressent pas, des indignations qu'on n'éprouve pas, des 
sympathies et des ardeurs auxquelles le cœur reste fermé, des 
pudeurs qui n'effleurent même pas l'épiderme. 

Mais ce qu'il y a de plus menteur en l'homme, c'est la 
femme. On croit volontiers que la nature de celle-ci est plus 
cachottière, plus astucieuse, plus dissimulée ; cela est fort 



51 Le lecteur comprendra que je vise « la ligue contre la licence des rues », fondée 
par ces trois décrépitudes qui s'appellent Béranger, Jules Simon, Frédéric Passy et 
que je fais allusion au procès intenté à MM. Albert Guillaume, élève des beaux- 
arts, et Carré éditeur. 



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La douleur universelle 



possible car l'hérédité — un des trois facteurs qui engendrent 
l'être social — peut fort bien avoir glissé chez elle des tendances 
particulières à la ruse, au mensonge. Depuis des siècles son 
infériorité sociale, les sujétions qu'on lui a imposées, les 
préjugés et les sophismes dont elle a été nourrie, ont dû 
nécessairement — le tout se greffant sur sa faiblesse physique 
— la prédisposer tout spécialement à l'artifice, à la fourberie ; 
mais l'éducation et les conventions sociales ont encore fait plus 
que l'atavisme. 

Toute petite elle apprend ce qu'il faut dire et ce qu'il 
convient de taire ; ce qu'il est bien de montrer, ce qu'il importe 
de cacher ; jeune fille, c'est une fleur qui n'a le droit d'ouvrir ses 
pétales que dans certaines conditions et avec l'assentiment 
familial ; on lui enseigne la coquetterie, « cet art des refus 
provisoires et des fuites qui attirent 52 » ; femme, elle est prête à 
jouer son rôle dans la triste comédie des amours conjugales ; 
elle est mûre pour le personnage qu'elle doit jouer et elle le 
remplira en comédienne de race. 

Il est cependant des natures intrépides et loyales, trop 
éprises de vérité et de franchise pour se plier aux exigences 
d'une aussi vile stratégie. Ce qu'ils pensent, ces caractères 
fortement trempés, leurs lèvres l'expriment ; leurs dégoûts, 
leurs révoltes, leurs indignations, ils les crient, comme ils 
énoncent leurs aspirations et leur idéal. 

Ouvriers, ils sont chassés de l'usine comme des brebis 
galeuses qui pourrait contaminer le troupeau ; commerçants, ils 
perdent leur clientèle et leur crédit ; fonctionnaires, ils sont 
révoqués ; s'ils écrivent, on brise leur plume ; s'ils parlent, on 
les condamne au silence de la prison ; leurs meilleurs amis les 
trouvent compromettants ; leurs parents les renient ; leur 
propre famille ne leur pardonne pas d'avoir osé élever une voix 

52 Marc Guyau. 



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La douleur universelle 



vengeresse contre le mensonge socialement organisé ; et la 
foule, féroce, les traite de malfaiteurs, indulgente, les appelle 
des fous. Tartuffe est roi, il triomphe. 

Adressez à votre auditoire les flagorneries les plus viles, 
les plus basses adulations, il vous acclamera ; dites-lui la vérité, 
elle lui sera désagréable et vous serez bafoué. 

Et l'on s'étonne qu'au sein de l'hypocrisie universelle, 
l'individu soit menteur et fourbe, astucieux et rusé, diplomate 
et stratégiste, tacticien et dissimulé ! 

En l'espèce, feindre la surprise ne peut être que le comble 
de la duplicité. Tout pousse l'individu à tromper ses semblables, 
à se farder, à masquer ses batteries. Tout lui dit : « Mens et 
ruse ». Il ruse et il ment ; son intérêt le lui ordonne ; son 
éducation l'y incite, son avenir en dépend ; l'exemple est 
contagieux ; le courant général l'entraîne. C'est logique. 

* * * 

(5) - L'individu est CUPIDE. 

J'ai connu un jeune homme dont l'esprit élevé s'était 
ouvert aux idées généreuses ; les veuleries et les lâchetés 
l'indignaient ; les iniquités l'exaspéraient ; par contre, tout ce 
qui portait le sceau du bon, du beau et du vrai avait le don de 
l'emplir d'une forte émotion, de le captiver. Sa famille ayant 
sans doute escompté ses futurs succès dans le monde, ne cessait 
de lui reprocher en termes amers, d'entrer dans une mauvaise 
voie, et j'ai gardé dans l'oreille la souvenance de ces 
objurgations que le père, un homme d'âge et d'expérience, 
résumait invariablement en ces quelques mots : « c'est très joli, 
mon enfant, de combattre pour la Justice et la Vérité, très beau 
de se consacrer au bonheur de ses semblables ; mais enfin, mon 



-143- 



La douleur universelle 



fils, qu'est-ce que ça rapporte ? » Et comme le jeune apôtre ne 
pouvait évidemment pas répondre à son père que ça rapportait 
des millions, le papa, croyant avoir vaincu, s'écriait : « tu vois 
bien que tu as tort et qu'il ne faut plus te mêler de ces affaires 
là. » 

Dans notre siècle de mercantilisme, cette véridique 
histoire peut s'appliquer à tout, parce que tout y est apprécié 
proportionnellement à ce que « ça rapporte . » 

Et cela se conçoit. L'or est la clef qui ouvre toutes les 
portes, le talisman qui confère tous les pouvoirs, donne tous les 
ascendants, sacre toutes les supériorités, consacre toutes les 
usurpations, triomphe de toutes les résistances. C est l'aune qui 
sert à mesurer les actes et les intentions ; c'est l'unité de valeur 
à laquelle toutes choses sont rapportées. 

Aussi, il va de soi que l'esprit humain soit saturé de 
cupidité et que toutes les relations sociales s'en ressentent. 

Tout est matière à trafic : le suffrage de l'électeur, le vote 
du mandataire ; les sacrements et les cérémonies du culte ; le 
concours des ministres, l'influence des riches, la protection des 
puissants, la découverte du chercheur, l'idée du penseur, la 
beauté de la femme, la virginité de l'innocente. 

Le monde est un bazar immense où chaque objet, 
étiqueté, classé, compartimenté, s'offre à quiconque peut y 
mettre le prix. Celui qui parcourt ce vaste capharnaiim, le 
portefeuille pléthorique, peut se payer toutes les fantaisies, 
satisfaire tous les caprices. 

Voici un spéculateur richissime qui siège parmi nos 
législateurs : il a des secrétaires qui préparent ses discours et il 
passe pour un économiste de la plus belle école. Sa place au 



-144- 



La douleur universelle 



parlement lui a coûté un million et il donne douze mille francs 
par an à ses secrétaires. 

Voici un magistrat qui a requis le bagne et l'échafaud 
contre des douzaines de miséreux dont la faim avait fait des 
voleurs et des assassins ; plus tard ses arrêts ont peuplé les 
maisons centrales et la Nouvelle ; aujourd'hui il émet un 
jugement proclamant l'innocence d'une bande de flibustiers qui 
ont volé des centaines de millions à la petite épargne ; mais 
demain sa complaisance lui vaudra un siège à la cour suprême, 
des protections toutes puissantes et un présent royal. 

Voici un rastaquouère dont la boutonnière est fleurie de la 
rosette de l'ordre national : il l'a payée en commanditant un 
journal dirigé par un leader parlementaire. 

Ici c'est un jeune homme bien fait, distingué, porteur d'un 
beau nom ; ses ancêtres se sont illustrés au temps de la 
chevalerie et ont tutoyé les monarques. Lui, tutoie une poupée 
osseuse, mal tournée, bête, vulgaire et fardée ; mais il lui a 
vendu le nom de ses aïeux en échange d'un million de dot. 

Là, cette reine d'élégance, de cachet, de beauté, autour de 
laquelle papillonne une foule de vieux Messieurs graves et 
décorés, est une ex-ballerine dont le corps lascif s'accommode 
mieux des moelleux édredons que des planches de la scène. 
Celui-ci, celui-là et encore un tel se sont ruinés pour ses beaux 
yeux et c'est à qui présentera à ses insatiables quenottes une 
fortune à dévorer. Elle s'ennuie peut-être, mais royalement et 
son train de maison, ses valets, ses équipages, ses toilettes se 
chiffrent par un million chaque année. 

Le spéculateur — économiste — législateur, le magistrat 
complaisant, le rastaquouère décoré, l'épouseur de dot sont 
publiquement respectés, considérés, flattés, sollicités, enviés, et 



-145- 



La douleur universelle 

si la Courtisane n'est pas l'objet, coram populo, des mêmes 
respects, de la même considération, elle est, en catimini, l'objet 
de plus et mieux que tout cela, puisqu'elle est follement aimée 
et que des hommes se disputent, se battent et parfois se tuent 
pour un regard de ses yeux, un sourire de ses lèvres, un 
serrement de sa main, un frôlement de sa chair voluptueuse. 

« Enrichissez-vous, enrichissez-vous, mes fils,... 
honnêtement si vous le pouvez, mais par tous les moyens 
possibles », c'est le cynique conseil du vertueux Guizot qui 
retentit aux quatre coins de l'horizon social et chacun s'élance, 
avide de posséder, âpre au gain, prêt à tout pour acquérir de 
l'or. 

L'or salit tout ; il flétrit la conscience, le cerveau et le 
cœur ; il souille les relations les plus pures, avilit les plus belles 
actions, déprime les plus brillantes intelligences, dégrade les 
individus les plus dignes. Et c'est pourtant à la conquête de ce 
jaunâtre éblouissement que l'individu sacrifie ses amours et ses 
haines, ses espérances et ses joies, parce que l'or conduit aux 
honneurs, parce qu'il achète les maisons et les consciences, 
parce qu'il fascine les belles, parce qu'il domine les foules, parce 
qu'il donne intelligence, honneur, estime, réputation. 

Par ces considérations, la soif de l'or s'explique, la 
cupidité se conçoit, sans qu'il soit besoin d'en accuser la nature 
humaine. 

* * * 

(6) - L'individu est DOMINATEUR. 

Au sujet de la paresse, j'ai dit qu'il y a deux classes ; celle 
qui travaille et celle qui ne produit pas. Je puis, au sujet de 
l'esprit de domination, dire que la société comprend ceux qui 



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La douleur universelle 



commandent et ceux qui obéissent. Les premiers sont ceux qui, 
dans toutes les branches de l'activité sociale, occupent les 
premiers postes et les meilleures places. Dans l'ordre politique, 
ce sont les gouvernants : ministres ; sénateurs, députés, préfets, 
hauts fonctionnaires dirigeant les principaux services, placés à 
la tête des administrations publiques ; dans l'ordre 
économique, ce sont les privilégiés de la fortune, les 
capitalistes, les propriétaires, les patrons. L'innombrable armée 
des seconds embrasse tous les autres citoyens échelonnés sur 
les gradins de l'amphithéâtre social, chaque gradin recevant ses 
ordres du supérieur et commandant à l'inférieur. De telle sorte 
que, plus on est haut placé, moins on a de lois à subir et plus on 
en a à imposer. 

De telle sorte encore, que plus on est élevé, mieux on 
reçoit les bienfaisants rayons du soleil qui dispense la lumière 
et la chaleur, tandis que, à ceux qui sont placés tout en bas, ne 
parvient que ce que les précédents ont laissé passer. 

Ce bel état de choses est ce que l'on appelle la hiérarchie. 

Au temps jadis, alors que la naissance décidait de la place 
que chacun devait occuper, sa vie durant, et qu'entre les 
diverses castes de la hiérarchie sociale il existait une 
infranchissable distance ; alors que rien ne pouvait abaisser les 
uns ni élever les autres, la compétition était beaucoup moins 
ardente ; mais aujourd'hui que tout soldat porte dans sa 
giberne son « bâton de maréchal », que tout paysan peut 
devenir seigneur, que tout ouvrier peut passer patron, que tout 
citoyen peut occuper la magistrature suprême de la république, 
une incroyable soif de domination dévore nos générations. 

Faut-il s'en étonner ? Certes non ! Commander, c'est non 
seulement suivre les impulsions de sa volonté, mais encore en 
imposer aux autres l'accomplissement ; obéir, c'est non 



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La douleur universelle 



seulement renoncer à faire ce que l'on veut, mais encore 
consentir à exécuter ce qui répugne. L'individu qui ordonne, 
centuple sa personnelle énergie en utilisant celle de ses 
subordonnés ; l'homme qui subit une contrainte se diminue, 
s'affaiblit, se condamne à une sorte de suicide moral. L'un est le 
maître, l'autre l'esclave ; le premier tient le fouet, l'autre en est 
cinglé. À l'un appartiennent tous les droits, toutes les 
prérogatives ; à l'autre incombent tous les devoirs, toutes les 
charges. 

Que quelque bien surgisse, le maître en a le bénéfice et la 
gloire ; mais qu'il se fasse quelque mauvaise action, la 
responsabilité et la honte en rejaillissent sur l'inférieur. 

Celui-ci est à la merci de celui-là ; il ne peut rien contre 
son chef et le supérieur peut tout contre lui. 

Il semble que sur ce champ de foire qu'est la société se 
dresse un énorme mât de cocagne à la cime duquel est perché, 
comme prix à gagner, le bonheur. — Tout autour de ses flancs 
sont accrochés des groupes humains ; malheur à ceux qui sont 
dessous ; leurs épaules meurtries doivent supporter le poids de 
tous ceux qui sont plus haut ; malheur aussi à ceux qui ne se 
cramponnent pas solidement ; on leur passe sur le corps, on 
leur grimpe sur la tête ; on les précipite dans l'espace et la foule 
hurlante, à la dégringolade, pousse des acclamations d'autant 
plus vigoureuses que leur chute est plus retentissante. 

Such is life ! Telle est la vie ! 

Lorsqu'en observateur impartial et sans se demander s'il 
est bien ou mal, nécessaire ou pas qu'il en soit ainsi, on 
comprend tous les avantages attachés au commandement et 
toutes les déconvenues de l'obéissance, lorsqu'on compare la 
condition des humbles au sort des puissants, lorsqu'enfin on 



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La douleur universelle 



envisage cette obstination invincible avec laquelle l'individu 
poursuit le bonheur et fuit la souffrance, on s'explique sans 
difficulté l'acharnement qu'il met à chercher à s'élever au- 
dessus de ses semblables afin de n'avoir plus à s'incliner devant 
eux, afin de posséder le droit et la force de faire courber les 
têtes devant ses injonctions. 

Nature humaine, voilà encore un crime dont on voudrait 
te charger ; mais on n'y réussira pas ; on sait maintenant que le 
coupable est ailleurs ; rassure-toi, il sera trouvé. 

C. - CONCLUSION. 

On me rendra cette justice : que loin de m'évertuer à 
méconnaître les misères morales qui accablent notre humanité, 
j'ai peut-être, péché par l'excès contraire. Certains me 
trouveront bien sévère, je leur répondrai avec le poète : 

« Souvent la peur d'un mal nous jette dans un pire. » 

Je redoutais qu'on ne me taxât de « Panglossisme » 
intéressé et qu'on ne s'imaginât que, disposé à innocenter 
l'individu, j'avais à cœur de ne pas le montrer tel qu'il est. Si 
dans cette crainte je me suis laissé aller à un tantinet 
d'exagération, je ne puis que m'en réjouir, parce que mon 
argumentation ne peut qu'y gagner en vigueur. 

Si j'ai trempé ma plume dans de l'encre trop noire pour 
esquisser l'être humain avec ses défauts, ses vices, ses 
bassesses, ses turpitudes, ses crimes, et si, néanmoins je suis 
parvenu à établir que s'il est paresseux, égoïste, violent, 
menteur, cupide, dominateur, cela s'explique sans qu'il faille 
tenir compte de ses penchants naturels ; si j'ai prouvé en outre, 
comme je me flatte de l'avoir fait, que tout concourt à le pousser 
dans la voie de ces vices, que rien, au contraire ne l'incite vers 



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La douleur universelle 



les vertus opposées, n'ai-je pas surabondamment démontré que 
l'homme, comme tout du reste dans la Nature, s'adapte 
merveilleusement au milieu, qu'il en est le produit dans l'ordre 
moral comme dans le physique, qu'il a dû nécessairement subir, 
à travers les âges, toutes les modifications que comportait 
l'évolution, qu'il se conformera nécessairement aussi dans 
l'avenir aux conditions pouvant résulter d'une phase nouvelle 
de l'éternelle évolution ? 

Je conclus : L'individu social est et ne peut être que ce que 
le font l'hérédité, l'éducation et le milieu. Ce serait perdre son 
temps que de vouloir lutter contre ce fait. Dans un milieu 
antagonique, violent, faux, hiérarchique, il est fatal que l'être 
soit égoïste, batailleur, hypocrite, dominateur. 

Les conseils, les avertissements, les châtiments ne 
prévaudront pas contre cette fatalité. « Tous les systèmes de 
pénalité, dit E. de Girardin 53 , et tous les supplices ont été 
imaginés. À quoi ont-ils abouti, si ce n'est à montrer leur 
impuissance ? » 

Il n'est peut-être pas un seul grand esprit s'étant occupé 
de la question qui n'ait conclu dans le même sens : Platon dit 
que « les crimes sont causés par le défaut de culture, par la 
mauvaise éducation et par la mauvaise organisation de l'État ». 
On lit dans la célèbre Utopie de l'illustre Thomas Morus : « La 
justice d'Angleterre et de bien d'autres pays ressemble à ces 
mauvais maîtres qui battent leurs écoliers au lieu de les 
instruire. Vous faites souffrir aux voleurs des tourments 
affreux ; ne vaudrait-il pas mieux assurer l'existence à tous les 
membres de la société, afin que personne ne se trouvât dans la 
nécessité de voler d'abord, ensuite d'être puni ? Vous 
abandonnez des millions d'enfants aux ravages d'une éducation 
vicieuse et immorale. Que faites-vous donc ? Des voleurs et des 

53 L'Égale de l'Homme, page 131. 



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assassins, pour avoir le plaisir de les pendre ! » 

Dans son magnifique Système de la Nature (chapitre II), 
Helvétius déclare que : « nous ne voyons tant de crimes sur la 
terre que parce que tout conspire à rendre les hommes vicieux 
et criminels ; leurs religions, leur éducation, leurs 
gouvernements les poussent irrésistiblement au mal. Pour lors, 
la morale leur prêche vainement la vertu. » 

Morelli 54 s'exprime ainsi : « j'ai découvert que, de tous 
temps, nos sages, pour chercher à guérir une dépravation qu'ils 
ont, mal à propos, cru un fatal apanage de la condition 
humaine, ont été précisément prendre le poison pour le 
remède. Ils n'ont jamais pensé que leur morale pouvait être la 
cause de la corruption ; les lois humaines paraissent trop 
augustes pour être malfaisantes quelquefois ; ils ont préféré 
accuser la nature. C'est votre éducation corruptrice et votre 
triste morale qui font le mal dont vous accusez la nature ! » 

Jean-Baptiste Say, Say lui-même 55 a laissé tomber de sa 
plume l'aveu que voici : « vous voulez un peuple vertueux, 
donnez-lui de l'aisance et toujours de l'aisance, car il sera 
toujours inutile de vous essouffler à lui prêcher la morale si 
vous ne savez pas rendre la vertu utile et le vice nuisible ». 

« Cendrillon- Vérité, dit Joh Scherr, mal vêtue, mal 
nourrie, est chargée des gros travaux dans la maison de 
l'humanité ; tandis que la duplicité et l'erreur couvertes de 
velours et de soie, fardées et ornées de pierreries, font les 
grandes dames dans le monde et y sont adulées, choyées, 
entourées d'hommages. Aussi tout le monde ment. » 

Le Comte de Cavour qui devait en savoir quelque chose, 

54 Le Code de la Nature. 

55 Albie (1799) 



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affirme que les puissants et les riches sont dépourvus d'une 
« moitié des idées et des sentiments du genre humain ». 

L'illustre auteur de Force et Matière (page 499) déclare 
que : « le défaut d'intelligence, la pauvreté et le manque 
d'éducation sont les trois grands facteurs des crimes. » 

Barni 56 ne craint pas d'appeler l'ignorance ; « la 
principale cause des vices et de tous les désordres qui troublent 
la société. » 

Le fameux explorateur David Livingstone estime que : « la 
faim a une grande influence sur le caractère ; que les enfants, 
les sauvages et, dans certaines conditions les peuples 
prétendument civilisés en fournissent, de fréquents exemples et 
qu'elle est l'origine d'une foule de violences. » 

« Le moyen le plus sûr d'empêcher la perpétuation de 
l'assassinat et du vol, affirme De Greef 57 , c'est préalablement de 
supprimer la misère ; la pauvreté est bien plus destructive de 
l'ordre, de la famille, de la société que les idées condamnées 
comme subversives. » 

Marc Guyau 58 est d'avis que : « ce qui démoralise les 
peuples, ce n'est pas tant l'affaiblissement de la religion que le 
luxe et la paresse des uns, la misère révoltée des autres. » 

L'économiste De Molinari donne au crime un original 
encouragement : « un assassin de profession, écrit-il, court 
moins de risques de mort qu'un mineur. Une compagnie 
d'assurances qui assurerait des assassins et des ouvriers 
mineurs, pourrait demander aux premiers une prime inférieure 



56 Morale dans la Démocratie, page 171. 

57 Introduction à la Sociologie, tome I, page 175. 

58 L'Irréligion de l'Avenir, page 200. 



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La douleur universelle 



à celle qu'elle serait obligée d'exiger des seconds. » 

N'y aurait-il pas lieu de s'écrier avec Aurélien Scholl : « la 
société fabrique des criminels pour prouver son utilité en les 
punissant. » Et ne pourrait-on pas justement définir la société 
avec le fondateur de la Philosophie de l'avenir 59 : « une 
immense machine à fabriquer des coquins. » ? 

* * * 

Allez, prêtres, législateurs et moralistes, faites entendre 
votre voix : prêchez le travail, l'amour du prochain, le culte de la 
vérité, le désintéressement, la bienveillance, l'esprit 
d'obéissance et de résignation. Il est un verbe qui couvrira le 
vôtre, c'est celui qui sort des choses et proclame le triomphe de 
la paresse, du mensonge, de la cupidité, de l'égoïsme. 

Exposer un homme en sueur à un courant d'air et le 
supplier de ne pas s'enrhumer serait ridicule ; condamner un 
individu à absorber coup sur coup dix litres de vin et lui 
enjoindre de ne pas se griser serait absurde. Espérer d'un 
cerisier que, dans nos climats, il portera des fleurs et des fruits 
en décembre, prétendre adoucir un mets avec du sel, jeter sur 
de la neige le plant d'un rosier, attendre de la ciguë qu'elle 
n'empoisonne pas, du feu qu'il ne brûle point, du soleil qu'il 
n'éclaire plus, tout cela serait grotesque, insensé. 

Eh bien ! moralistes, vous n'êtes ni moins grotesques ni 
moins insensés quand vous obsédez le genre humain de vos 
homélies vertueuses, quand vous suppliez les hommes d'être 
doux et compatissants, quand vous les engagez à ne pas souiller 
leurs lèvres de la flétrissure du mensonge, quand vous les 
exhortez au travail pénible, humiliant, dangereux ; quand vous 
leur enseignez les bienfaits de la soumission, du renoncement, 

59 Frédéric Bordes, Philosophie de l'avenir, décembre 1890, page 172. 



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La douleur universelle 



de l'abnégation. 

Et vous êtes tout aussi absurdes, législateurs et 
magistrats, lorsque, pour éloigner l'individu des crimes contre 
lesquels vous sévissez, vous agitez devant lui le spectre de vos 
tribunaux, de vos bastilles, de vos guillotines. 

Mais il est une chose qui me stupéfie beaucoup plus que 
l'attitude et le langage des législateurs et des prêtres — qui, 
après tout, dans l'universelle comédie, ne font que jouer leurs 
odieux personnages — c'est que, en dépit de l'atavisme, de 
l'éducation et du milieu, faits pour étouffer toutes les 
généreuses prédispositions, il se trouve encore — et bien plus 
qu'on ne le pense — des cœurs purs, des consciences droites, 
des natures élevées qui, pour le bien et la justice, bravent 
fièrement la pauvreté ; qui savent, à la face des maîtres, crier 
leurs lassitudes, leurs révoltes, leurs mépris ; qui, au sein de la 
corruption se préservent de tout contact impur ; qui, au milieu 
de la prostitution générale refusent de se rendre ; qui osent dire 
tout haut ce que les autres pensent tout bas ; qui remontant le 
courant de servilisme qui emporte notre siècle, ne se laissent 
pas entraîner par la contagieuse platitude des foules ; qui, 
sachant avec Madame de Staël que « tout comprendre, c'est 
tout pardonner, » ont autant d'indulgence pour les autres que 
de sévérité pour eux-mêmes et qui se font gloire de dire avec 
l'auteur d'une morale sans obligation ni sanction 60 : « J'ai 
deux mains, l'une pour serrer la main de ceux avec qui je 
marche dans la vie ; l'autre pour relever ceux qui tombent. Je 
pourrai même à ceux-ci tendre les deux mains. » 

Ces protestations vivantes contre la dépravation 
universelle ne sont-elles pas la preuve indéniable des 
magnifiques élans, des tendances sublimes qui, malgré tout, 
persistent dans l'humanité ? Ne pourraient-elle pas servir de 

60 Marc Guyau, page 235. 



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La douleur universelle 



réponse victorieuse à ceux qui prennent plaisir à calomnier 
cette dernière ? 

Faut-il qu'ils soient puissants ces ressorts vers le bien 
pour qu'ils aient ainsi résisté à un effort séculaire ! 

Enfin que celui qui ne serait pas encore convaincu, écoute 
un dernier mot. Qu'il consente à descendre en lui-même, à se 
remémorer le passé ; qu'il évoque le frais souvenir de ses vingt 
printemps et qu'il me dise si, à cette époque de sa vie, alors que 
fleurissaient ses illusions, son jeune cœur ne débordait pas des 
généreux enthousiasmes ? Lequel d'entre-nous, à vingt ans, n'a 
pas ressenti la douceur des vivifiantes émotions, des élans 
féconds, des aspirations désintéressées, des ardeurs 
spontanées ; la joie infinie de tout ce qui, sans réflexion ni 
calcul, fait battre le cœur plus vite et circuler plus chaud le 
sang ? 

Le spectacle de l'iniquité nous faisait bondir ; la vue d'un 
malheureux nous apitoyait ; le vieillard et l'enfant, par leur 
faiblesse, nous intéressaient. À un ami notre bourse était 
ouverte pour un service, comme notre cœur pour une 
confidence, un épanchement. 

Mais, peu à peu, une à une, se sont flétries les fleurs de 
nos illusions, de nos enthousiasmes ; nous nous sommes aperçu 
qu'on riait de nos emballements et qu'on se jouait de notre 
« Don Quichottisme » nous avons constaté qu'il est 
fréquemment dangereux de dire ce que l'on pense, que la 
générosité est le plus souvent payée d'ingratitude, qu'on ne peut 
faire ses propres affaires qu'à la condition de nuire à celles 
d'autrui ; que l'existence est un terrible combat où la victoire 
reste au plus implacable, et insensiblement les portes de notre 
cœur se sont fermées ; nous nous sommes surpris à nous 
moquer comme d'une niaiserie, ou à rougir comme d'une faute 



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La douleur universelle 



de tout ce qui avait enrichi le printemps de notre vie des 
végétations vivifiantes du Vrai et du Beau ; et nous sommes 
devenus, sans nous en désoler, ces animaux froids, calculateurs, 
férocement personnels, profondément méchants et dépravés 
que nous sommes presque tous. 

On prétend qu'il existe certaines natures radicalement 
portées au mal. Je n'en connais pas ; mais je ne nie pas le fait ; 
après tout, c'est possible ; il y a bien des sourds-muets, est-ce 
une raison suffisante pour avancer que la nature de l'homme 
est de ne point entendre ou de ne pas parler ? 

Qu'on cesse donc désormais de nous rabâcher que 
l'individu est voué à une fatale perversité et que de là découlent 
tous ses malheurs. Nous savons maintenant qu'il n'en est rien 
et qu'il faut chercher ailleurs la cause de nos maux 6l . 



61 On trouvera peut-être que je me suis trop étendu sur la question de savoir si 
l'homme est, de par sa nature condamné à une incurable perversité ; mais la suite 
de cet ouvrage prouvera que j'ai bien fait d'insister sur ce point délicat. J'ajoute 
qu'il m'a paru indispensable de traiter la chose avec toute l'attention qu'elle 
mérite : i° parce qu'elle est par elle-même des plus importantes ; 2 0 parce que 
naguère il était si constant et de nos jours encore, i ! est si généralement admis que 
l'homme est mauvais, que c'est un fait à peine controversé et sur lequel les plus 
hardis se bornent à dire : « Certes oui, l'homme est méchant et vicieux et 
quoiqu'on fasse, il restera vicieux et méchant ; toutefois, par une éducation 
attentive un code de morale intelligent et un système rationnel de répression, on 
peut diminuer la somme de ses vices » ; 3° parce qu'enfin et surtout tous les 
systèmes sociaux se sont prévalus de cette soi-disant fatale dépravation humaine 
pour brider, réglementer, comprimer, réfréner et punir ; ce qui nécessite et justifie 
gouvernement, lois, tribunaux, prisons, en un mot tout l'appareil coercitif et 
répressif. Étudiez avec soin et sans parti pris l'origine et la raison d'être du 
système social actuel et vous verrez qu'elles se rencontrent dans cette affirmation 
que j'ai démontré être une calomnie intéressée : « l'homme a des penchants innés 
et invincibles au mal. Livré à lui-même, sans une autorité qui réfrène ses passions 
et au besoin en châtie les écarts, il serait plus méchant encore. » 
Si j'ai réussi à prouver que l'individu n'est naturellement ni bon ni mauvais, mais 
susceptible de devenir l'un ou l'autre, puisqu'il est un simple produit, je me flatte 
d'avoir entamé fortement l'idée d'une autorité nécessaire, base et principe de toute 
réglementation sociale. 



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La douleur universelle 



CHAPITRE QUATRIÈME 

CAUSE DE LA DOULEUR 
UNIVERSELLE. 

CAUSES SECONDES ET DIVERSES : 

LES INSTITUTIONS SOCIALES. 
- L INIQUITÉ ÉCONOMIQUE 



Les institutions sociales se divisent en : économiques, politiques, 
morales. 

L'iniquité économique. — « Tout appartient à quelques-uns » 

I. — Appropriation individuelle du sol et du sous-sol — C'est le 
point de départ de toutes les spoliations. La légende révolutionnaire de 
1789. Dangers de la fausse liberté alors proclamée. Servitude et misère 
du prolétariat agricole. Épouvantable existence des ouvriers mineurs. 
Richesse des sociétés houillères. 

II. — Appropriation individuelle des instruments de travail. 
— Tout progrès augmente la misère du peuple. La division du travail : 
ses origines, ses tendances, ses résultats. Loi des salaires. Abaissement 
graduel du taux des salaires. Origine des grèves. La surproduction : 
comment elle se produit, ses conséquences. 

III — Appropriation individuelle des produits. — Dépendance 
absolue du consommateur pour la satisfaction de n'importe quel besoin, 
circulation inutile et coûteuse d'une foule de produits. Chantage 
commercial. Intervention de la concurrence ; ses avantages, ses dangers ; 
sophistication des produits ; invraisemblable gaspillage, voyages, 
publicité, réclame. 

IV. — La Concentration capitaliste. — Conséquence grave de la 
concurrence : (a) sur l'industrie : exemple de concentration industrielle. 



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La douleur universelle 



— (b) sur le commerce : ruine de la boutique ; triomphe des grands 
magasins — (c) sur la propriété terrienne : quelques chiffres concluants. 

Rôle de la haute finance : Condensation des capitaux. Drainage de 
l'épargne, accaparement de la fortune publique, statistiques probantes. 
Conséquence sociale de la concentration capitaliste. 

V. — Quelques autorités. — Marmontel, Smith, Pecqueur, Stuart 
Mill, Adolphe Blanqui, Lamennais, Proudhon, Engels, Bùchner. 

Il est évident que si la cause de la douleur universelle ne 
se trouve ni dans la nature, ni dans l'individu, on doit la 
rencontrer dans l'organisation sociale. Cette opinion gagne 
chaque jour du terrain ; et le temps n'est pas éloigné où presque 
tout le monde étant d'accord sur ce point, on ne sera plus divisé 
que sur la façon de concevoir les maux qui découlent des 
institutions sociales, de rattacher ceux-là à celles-ci, de 
remédier à un si fâcheux état de choses et d'en prévenir à tout 
jamais le retour. 

L'organisation sociale n'est pas, tant s'en faut, un de ces 
organismes tellement simples qu'il suffise de le regarder avec 
un peu de soin pour en bien comprendre le mécanisme. La 
société moderne n'est que le développement étrangement 
complexe et absolument logique des sociétés antérieures ; 
quiconque voudrait se permettre d'en juger sur un simple coup 
d'œil serait à peu près certain de faire erreur ; car il s'arrêterait 
infailliblement à la surface et, dans la recherche d'effet à cause, 
il attribuerait sans aucun doute à l'une ce qui appartient à 
l'autre. 

Tout en outre se tient si étroitement, les phénomènes sont 
si indissolublement liés les uns aux autres, chaque chose a si 
bien son ricochet, sa répercussion et son choc en retour qu'il est 
difficile, même aux plus attentifs, de ne pas perdre leur chemin. 



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La douleur universelle 



Aussi crois-je nécessaire, pour l'intelligence de ce qui va 
suivre, de dissiper le vague qui s'attache à cette expression : « la 
société », de détacher de cet ensemble, pour les examiner 
successivement, les diverses pièces qui le composent. 

Je répartirai donc en trois catégories toutes les 
institutions sociales : économiques, politiques, morales. Je 
n'ignore pas qu'en l'espèce, la classification ne saurait être 
rigoureusement exacte, et je reconnais volontiers qu'étant 
donné l'enchevêtrement inévitable dont j'ai parlé plus haut, il 
sera parfois impossible d'échapper à une certaine confusion ; 
mais cette division aura un double avantage ; celui d'être en 
conformité avec le langage usuel, en sorte qu'elle sera plus 
facilement comprise, et celui de sérier les phénomènes suivant 
une méthode qui me semble la meilleure : en premier lieu, les 
phénomènes économiques qui sont à la fois les plus tangibles et 
les plus connus ; en second lieu, les phénomènes politiques, 
déjà plus subtils et moins étudiés ; enfin les phénomènes 
moraux, les plus complexes et les moins compris. 

La souffrance universelle provient donc, selon moi, d'une 
triple iniquité : économique, politique, morale. 

L'iniquité économique 

Pour tous ceux qui ont étudié l'histoire des sociétés 
humaines, qui, conséquemment, savent que les admirables 
progrès réalisés sont dus à l'enchaînement ininterrompu des 
opiniâtres travaux de toutes les générations qui, depuis des 
milliers d'années, ont précédé la nôtre, c'est un spectacle 
étrange que celui des formes économiques du monde moderne. 

Le sol a été défriché, remué, labouré, travaillé, enrichi par 
des millions de bras ; les arbres ont été plantés par des 



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La douleur universelle 



générations disparues ; des races éteintes ont éclairci les forêts 
et y ont frayé des sentiers ; des populations innombrables de 
travailleurs sont descendues, intrépides, dans les profondeurs 
de la planète et pour doter l'humanité des richesses qu'elles 
contiennent, y ont enfoui leur sueurs, leur sang et même leurs 
os. Ce sont les efforts combinés d'une foule d'individus qui ont 
multiplié les voies de communication et les moyens de 
transport ; chaque fraction du gigantesque outillage mécanique 
que mettent en mouvement les forces multiples de la nature et 
de la science appliquée, synthétise des siècles de recherches, 
d'observations, d'expériences, d'essais, de découvertes 
successives, de perfectionnements additionnés. 

Et toutes ces richesses, fruits incontestables du travail du 
genre humain tout entier, sont accaparées par une poignée 
d'individus qui, par la violence et la ruse, ont réussi à 
déposséder la masse du patrimoine commun : voilà ce que 
j'appelle l'iniquité économique. 

Mais ce n'est pas seulement l'œuvre du passé qui, 
enfantée par tous, devrait profiter à tous ; c'est aussi celle du 
présent. Car pour que l'avoir social se maintienne, a fortiori, 
pour qu'il se développe, le concours de tous est indispensable : 
celui du paysan comme celui de l'ouvrier, celui du penseur 
comme celui du manœuvre, celui du savant comme celui de 
l'artiste ; et il existe une telle et si réciproque pénétration de 
tous les labeurs que nul ne saurait se passer de la collaboration 
d'autrui ; que toutes les manifestations de l'activité individuelle 
ne sont en réalité que des faits collectifs issus du passé et du 
présent ; qu'il est rationnellement impossible de déterminer, 
dans l'effort commun, la part de chacun et non moins 
impossible d'évaluer la part légitime de l'individu dans la 
production sociale. 

Les calculs et les plans de l'ingénieur sont indispensables 



— 160 — 



La douleur universelle 



à l'ouvrier pour jeter ses efforts dans la bonne direction et les 
combiner intelligemment avec ceux de ses camarades ; mais 
sans le concours de ces derniers, les devis du premier 
moisiraient dans les cartons et n'auraient qu'une valeur 
spéculative, conséquemment nulle. 

Les travaux d'un Pasteur sont fort utiles à l'humanité ; 
mais ce qui rend possibles les découvertes d'un Pasteur, ce sont 
non seulement celles d'une foule de chercheurs qui l'ont 
précédé et mis sur la voie mais encore les travaux de tous les 
savants du monde entier vivant à notre époque et s'évertuant en 
commun à trouver le mieux ; ce sont aussi non seulement les 
instruments de travail à l'aide desquels il opère ses 
investigations et sans le secours desquels ses efforts seraient 
vains ; mais encore le travail du cultivateur qui sème le blé, du 
meunier qui le réduit en farine, du boulanger qui le pétrit, de 
tous ceux en un mot, qui contribuent à nourrir, abriter et vêtir 
l'illustre chimiste. 

En sorte que, dans cet immense tout qui embrasse toutes 
les branches de l'activité universelle, personne ne peut 
légitimement prétendre à la possession exclusive de quoi que ce 
soit, ce « quoi que ce soit » étant au fond, le produit d'une foule 
innombrable de collaborateurs aussi indispensables les uns que 
les autres. 

Et pourtant l'air retentit de ces mots : « ceci est à moi » ; 
des titres de propriété consacrent cette prétention et la force 
publique est là pour la défendre. 

Voilà ce que j'appelle l'iniquité économique. 

Pour me résumer, c'est la foule violemment expropriée de 
tout ce qui constitue l'héritage légué par nos ancêtres et 
constamment dépouillée, au bénéfice d'une minorité 



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La douleur universelle 



privilégiée, de toutes les richesses qui, chaque jour, sortent de 
son labeur ; c'est, pour quelques-uns constitués en classe 
possédante, le droit proclamé, reconnu et sanctionné, 
d'accaparer, à leur exclusif profit, sol, sous-sol, machines, 
produits, tout, absolument tout. 

C'est la division fatale de la société en deux classes 
complètement distinctes et aux intérêts nécessairement 
contradictoires : la première comprend ceux qui possèdent les 
instruments de travail et les moyens de production ; la seconde 
ceux qui, n'ayant d'autres possibilités d'existence que leurs 
forces musculaires ou leur puissance cérébrale, sont obligés, 
pour vivre, de vendre l'une et l'autre aux premiers, possesseurs 
de capitaux, détenteurs des instruments de production, en 
échange de ce que l'on appelle « le salaire ». 

Les salariants et les salariés, les employeurs et les 
employés, les capitalistes et les prolétaires, les bourgeois et les 
ouvriers, telles sont les appellations diverses qu'on donne à ces 
deux classes. 

Bref, c'est la mise en pratique de cette détestable formule 
« Tout appartient à quelques-uns». 

Au point de vue qui nous occupe : cause de la douleur 
universelle, les conséquences de cette confiscation qu'on 
appelle « la propriété individuelle » sont innombrables. Je 
m'efforcerai, sinon de les énumérer toutes, du moins d'en 
indiquer le plus grand nombre et les plus saillantes. 



— 162 — 



La douleur universelle 



I. - APPROPRIATION INDIVIDUELLE 62 DU 
SOL ET DU SOUS-SOL. 

Depuis la maison qui nous abrite jusqu'au pain qui nous 
nourrit ; depuis le vêtement que nous portons jusqu'au lit sur 
lequel nous reposons ; depuis la machine qui façonne la matière 
première jusqu'au papier qui porte notre pensée aux quatre 
coins cardinaux, tout nous vient du sol. C'est à sa surface 
qu'apparaissent ou dans ses entrailles que sont enfouis tous les 
produits qui servent à la satisfaction de nos besoins. 

À ce titre on peut soutenir que la possession individuelle 
du sol est le point de départ de toutes les spoliations. 

Nos excellents Jacobins ont mille fois raison de flétrir 
l'esclavage antique qui livrait à quelques maîtres une foule de 
serviteurs et leur conférait le droit d'en trafiquer et d'en 
disposer comme d'un objet quelconque ; ils ont mille fois raison 
de s'insurger contre le servage du moyen âge, sorte d'esclavage 
déguisé qui laissait le vassal à la merci du Seigneur, de ses 
caprices, de ses fantaisies et qui rivait le serf à la glèbe, comme 
autrefois l'esclave au maître. Mais ils ont mille fois tort de 
« dithyramber » sur la nouvelle condition de ce descendant 
direct de l'esclave antique : le prolétaire ; sur les bienfaits de la 
soi-disant liberté dont il jouit depuis cent ans. 

Enfiler des phrases indignées sur l'horrible situation de 
ces millions d'êtres humains traînés autrefois sur les marchés 
comme des bêtes de somme, maltraités, fouettés, mis à mort 
par leurs maîtres, c'est bien. Aujourd'hui surtout que nous 
avons une toute autre conception du droit naturel, écrire ou 
déclamer de ronflantes périodes contre l'oppression, l'insolence 

62 J'entends par appropriation individuelle celle qui se fait par une personne ou un 
groupe plus ou moins nombreux de personnes, associées sous les vocables 
d'actionnaires ou d'obligataires, à l'exclusion du reste des hommes. 



- 163- 



La douleur universelle 



et les insatiables exigences de la noblesse « moyenâgeuse » 
c'est parfait ; et ce n'est certes pas en moi que ces abominations 
trouveront jamais un apologiste. 

Mais enfin, tout en stigmatisant les horreurs du passé 
encore faut-il, pour glorifier les bienfaits du présent, voir en 
quoi consistent ces derniers et s'il sont bien réels. 

« Désormais tu es libre, entièrement libre ; la loi a 
proclamé l'affranchissement intégral et l'égalité de tous les 
êtres. Tu n'appartiens plus à ton Seigneur ; tu n'es plus tenu de 
travailler pour son compte, de cultiver ses terres, de faire mûrir 
ses fruits ; tu pourras posséder ces champs fertiles, ces riantes 
prairies, ces vergers luxuriants, ces vastes forêts et les 
transmettre à ta descendance aussi bien que lui à la sienne. À 
dater de ce jour, tu ne relèves que de toi, tu n'appartiens qu'à 
toi-même ; tu n'es le serviteur de personne. Vas, tu es libre ! » 

Voilà ce que la retentissante déclaration — j'allais écrire 
« déclamation » — des droits de l'homme a dit au serf, au 
vassal, au paysan. Et celui-ci, débarrassé de ses chaînes, 
exonéré de la dîme, de la corvée et autres redevances qui 
l'accablaient, a battu joyeusement des mains d'abord et s'est 
ensuite demandé comment il utiliserait celles-ci. 

Libre, enfin il était libre ! Mais il fallait songer à profiter 
de cette liberté si précieuse. Sans doute, il avait des muscles 
habitués au travail. Elles auraient pu rendre témoignage de sa 
vigueur et de son habileté, ces terres au milieu desquelles il 
avait toujours vécu. 

Mais si la nouvelle constitution lui avait donne la liberté, 
si elle l'avait arraché au joug pesant de la noblesse et du clergé, 
si elle l'avait mis théoriquement en possession des droits 
imprescriptibles que comportait sa qualité d'homme, imitant le 



— 164 — 



La douleur universelle 



singe qui, montrant la lanterne magique, n'avait oublié qu'un 
seul point : celui d'éclairer sa lanterne. La Constitution 
républicaine n'avait oublié qu'une seule chose, mais la plus 
importante : de lui assurer les moyens, de lui garantir la faculté 
de mettre à profit son émancipation, faculté sans laquelle 
s'effondrait l'échafaudage tout entier. 

Aujourd'hui, le prolétaire n'est plus roué de coups comme 
l'esclave, s'il ne travaille pas ; il est tout simplement laissé sans 
ressources et torturé par la faim ; il ne peut plus comme le serf, 
être vendu avec la terre à laquelle celui-ci était attaché ; on vend 
cette dernière et notre homme se trouve à la merci du nouveau 
propriétaire qui est libre, lui, de l'en expulser et d'en confier à 
d'autres la culture. 

Enfin, il n'est plus tenu, comme le vassal, d'apporter à son 
seigneur une partie de ses récoltes et de son temps de travail ; 
mais, fermier, il paie à son Monsieur une redevance 
considérable ; métayer, il lui abandonne la moitié de ses 
produits ; journalier, il lui vend ses bras pour un salaire 
dérisoire ; contribuable, il doit l'impôt au fisc. 

Les besoins de l'appropriation moderne du sol, l'aisance 
et la mobilité avec lesquelles ce dernier doit pouvoir passer des 
mains de l'un dans celles de l'autre ont forcement brisé les liens 
qui l'unissaient aux individus destinés à le cultiver et en 
faisaient pour ainsi dire, une seule et même chose ; mais cette 
nouvelle forme de propriété, aliénable, souple, divisible, 
engendre infailliblement pour quiconque est non possédant les 
mêmes conséquences que l'ancienne : l'esclavage, la pauvreté. 

Pauvreté, esclavage, tels sont les deux pôles entre lesquels 
oscille, en France, la vie de plusieurs millions d'individus 
cultivant le sol, mais ne le possédant pas : soumis quand ils ont 
la bonne fortune de travailler, à la volonté absolue du 



- 165- 



La douleur universelle 



propriétaire ; exposés, quand cette chance vient à leur 
manquer, à vivre en vagabonds et à mourir faute de nourriture. 
Il n'est pas rare de voir les deux pôles se rapprocher et même se 
confondre. J'ai connu, à la campagne, des fermiers auxquels, 
une fois le propriétaire payé, il ne restait aucune ressource : j'en 
ai vu qui ne parvenaient seulement pas à désintéresser leur 
maître. 

Que dire des simples journaliers ? J'en ai tracé plus haut 
le portrait sommaire et leur vie toute entière est un supplice si 
connu que point n'est besoin, je crois, d'insister. 

* * * 

La possession individuelle des richesses emmagasinées 
dans le sous-sol est, pour ceux qui travaillent à les en extraire, 
la source de tant de duretés et, pour les propriétaires, celle de 
tant d'opulence, qu'elle constitue une des iniquités qui ont le 
plus frappé les esprits. 

Que n'a-t-on pas dit sur le sort lamentable des infortunés 
qui passent la moitié de leur existence à plusieurs centaines de 
pieds sous terre, les membres brisés par une posture 
suppliciante, la plupart du temps vautrés dans la boue et 
l'humidité, en perpétuel danger de mort violente ! Eh bien, 
qu'on en parle encore, on n'en dira jamais trop, jamais assez ! 

On ne racontera jamais assez avec l'émotionnante 
sensation de la réalité, ces existences de forçats, commencées à 
l'âge de 12 ans, à l'âge auquel l'enfant ressent un impérieux 
besoin de grand air et de soleil, pour se continuer, 
désespérément monotone et douloureuse jusqu'à la vieillesse, à 
moins qu'un éboulement, une explosion de grisou, une 
inondation, un cataclysme quelconque — et ils sont fréquents 
— ne vienne brusquement mettre fin à cette lente agonie. 



-166- 



La douleur universelle 



La vieillesse, du reste, ne se fait pas attendre 6s . À 
quarante ans, le mineur voûté, rhumatisant, sans souplesse, 
sans vigueur, ressent les atteintes de la décrépitude. 

Voulez-vous savoir quelle est entre ces deux extrêmes : 
l'enfance et la vieillesse, la vie de ces travailleurs ? Vous qui ne 
connaissez de la houille que le gai flamboiement et la douce 
chaleur qu'elle procure, voulez-vous savoir ce qu'elle coûte aux 
parias du pays noir ? Écoutez Séverine ; elle va vous le dire, 
après avoir vu, examiné, pris en quelque sorte une leçon de 
choses 64 : 

« Celui qui extrait le charbon — le piqueur — descend 
dans le puits à quatre heures du matin, hiver comme été. Il y 
descend par la fendue, qui n'existe que dans les exploitations 
peu profondes, et qui est, comme son nom l'indique, une 
déclivité plus ou moins douce, plus ou moins raide ; inégale 
comme niveau de sol ; pleine de bosses, où l'on s'écorche le 
front ; pleine de trous, où l'on se déchire les pieds ; pleine, 
surtout, d'une eau glaciale qui tombe du plafond, fait marais 
par terre, gèle les épaules harassées et les pattes meurtries. Il 
faut quarante ou cinquante minutes de ce trajet pour arriver à 
la mine et entreprendre la journée. 

« Ce voyage là n'est que l'apéritif du travail. 

« Ceux qui ne se résignent pas à la fendue ou dont la 
besogne est située trop profond pour qu'ils puissent s'en servir, 
ont les cages et les échelles. 

« Les échelles mettent à vif la plante des pieds — et si un 



63 II résulte d'une statistique dressée par le docteur Popper que la vie moyenne chez 
les mineurs, n'est que de 33 ans. 

64 Séverine : Pages rouges, page 135 et suivantes. 



— 167 — 



La douleur universelle 



échelon est pourri, c'est la mort ! La vie du mineur n'est faite 
que d'occasions de mourir. 

« Une fois en bas, le piqueur s'engage dans le boyau qui 
fait communiquer les galeries (les belles, les superbes, les 
admirables galeries !) avec les innombrables trous où il doit 
séjourner. 

« Ces trous là ont, en général, soixante centimètres de 
haut. Le mineur s'y engage à plat ventre, sa lampe au poing. 
Arrivé au fond de cette impasse de taupe, il se retourne, 
accroche son lumignon à la voûte, glisse sous sa nuque une 
petite planche qui empêche son crâne d'enfoncer dans la boue 
glacée — et, le dos, les reins, les jambes étendus tout du long 
dans l'eau, pique, au-dessus de sa tête, le charbon dont les blocs 
lui heurtent la poitrine, dont les miettes l'aveuglent, dont la 
poussière lui dessèche les poumons ! 

« Il fait ce métier là 14 heures durant, à Bessèges ; 12 à 
Decazeville — sauf une heure qu'il prend pour manger, et ce 
métier là — lui rapporte 3 fr. 29 dans les mines de Bert ; 3 fr. 80 
dans la Loire, 4 fr. dans le Pas-de-calais. 

« Attendez ! 

« Sur ce salaire il y a à payer le boisage, c'est à-dire cette 
opération qui consiste à étayer la voûte, au fur et à mesure 
qu'avance la trouée. Non-seulement il achète de sa poche le 
matériel nécessaire, que lui vend la Compagnie, mais il est tenu 
d'aller chercher les bois à l'entrée de la mine et de les appliquer 
lui-même. Or comme il travaille à la tâche, temps perdu, argent 
perdu ! 

« Comptons 50 centimes par jour, ce qui est bien minime. 
Sur le salaire le plus élevé : soit 4 fr. Reste 3 fr. 50. 



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La douleur universelle 



« Sur ce salaire il a à payer le rouleur ; c'est-à-dire le 
jeune homme ou l'enfant, ou la femme qui transporte le 
charbon du lieu de l'extraction au lieu de l'enlèvement. Le 
rouleurgagne 1 fr. 33 par jour. Reste donc sur les 3 fr.50 
précédents, 2 fr. 17 au piqueur. 

« Sur ce salaire — ne vous récriez pas, c'est la fin ! — il y a 
à payer la poudre qui lui est nécessaire pour faire sauter les 
quartiers de roc que son pic ne peut entamer. Si bien que dans 
les mines du Nord, on a vu ce fait-ci : quatre mineurs, en quinze 
jours, avaient gagné 200 fr., et il y avait à défalquer là-dessus 
180 fr. de poudre ! Cela faisait 20 fr. de résultat, soit 5 fr., par 
homme, POUR DEUX SEMAINES DE TRAVAIL. 

« Et il faut au mineur trente ans de ce labeur — trente ans 
de cette misère — pour avoir sa retraite ; une retraite si minime 
que les employés de chemin de fer, eux-même, n'en voudraient 
pas. 

« Mais ils sont rares les retraités de la mine ! 

« Et ceux qui meurent ont, à la minute suprême, cette 
consolation de penser que leur veuve et leurs trois ou quatre 
orphelins, toucheront de 40 à 50 fr. d'indemnité. 

« Je n'ai parlé que du sort des hommes. 

« Les femmes, là-dedans, pour des courses qui feraient 
reculer un cheval de fiacre, attelées à des bennes, dans la boue 
jusqu'aux cuisses, les reins ployés, misérables femelles ravalées 
au niveau des bêtes de somme, gagnent 1 fr. 33 centimes ! 

« Et les enfants, des pauvres petits à peine formés, avec 
leurs visages souffreteux, leurs membres grêles, leur rachitisme 



— 169 — 



La douleur universelle 



et leur anémie, savez-vous pour le même taux, à quel régime ils 
sont soumis ?... 

« Eh ! bien, dans les Bouches-du-Rhône, ces gamins, 
après avoir entassé le charbon dans des sacs de paille tressée 
qui s'appellent des couffins, passent le bridon qui s'y attache à 
leur col ; et, la voûte étant trop basse, s'en vont, genoux en terre 
et des semelles de bois sous les mains, à quatre pattes, comme 
des chiens, traînant derrière eux leur trop pesant fardeau ! Et le 
trajet est long, et ce va et vient dure douze heures — pas une de 
plus, pas une de moins ! 

« Puis, en surcroît de cette détresse, pour les femmes 
comme pour les hommes, pour les enfants comme pour les 
femmes, le grisou qui épie, embusqué derrière la paroi... et que 
la cupidité d'une Compagnie, la fatigue d'un ouvrier, la 
négligence d'un contre-maître peut, tout-à-coup, déchaîner sur 
la mine ! 

« Voilà ce que coûte ce beau feu où nous regardons 
scintiller nos rêveries, s'allumer nos espoirs, s'embraser nos 
colères. Et quand nous avons bien chaud, que nous sommes 
bien à l'aise, calfeutrés dans notre égoïsme d'heureux, voilà 
quelle est la vie de ceux qui nous donnent ce bien-être, cette 
flamme de chaleur et de gaieté ! » 

J'ai tenu à citer le passage tout entier ; je n'aurais jamais 
pu dire aussi bien. 

Maintenant vous plaît-il de savoir à qui servent ces tonnes 
de houille qui, sur tous les marchés, se convertissent en lingots 
d'or ? 

Retenez bien ces quelques chiffres et vous serez édifiés. 
Mines d'Anzin, 28.800 titres émis à 97 fr. et valant en mars 



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La douleur universelle 



1891, 5.200 fr. : près de 54 fois le prix d'émission. Mines de 
Courrières : 2.008 titres, émis à 600 fr. et valant en mars 1891, 
44.000 fr. plus de 73 fois le prix d'émission. Mines de Lens, 
6.000 actions émises à 300 fr. et valant à la même époque 
27.025 fr, 90 fois le prix d'émission. 

En sorte que, tandis que des générations de producteurs 
s'anémiaient dans le jeûne et l'extrême fatigue, les heureux 
possesseurs du sous-sol encaissaient, à chaque exercice, 
d'énormes dividendes et voyaient monter, chaque année, le 
cours de leur trésor en portefeuille. 

Plusieurs centaines de millions de tonnes de houille sont 
arrachées annuellement aux entrailles de la terre et ils vivent 
chichement, et meurent à 33 ans, les prolétaires dont le pic 
extrait le combustible qui alimente l'industrie, met en 
mouvement la locomotive, éclaire nos cités, cuit nos aliments et 
entretient dans nos demeures une douce température. 



IL - APPROPRIATION INDIVIDUELLE DES 
INSTRUMENTS DE TRAVAIL. 

Le droit de propriété s'étend aux instruments de travail. 
Grâce aux applications infinies de la science à l'industrie, notre 
siècle est à la tête d'un outillage mécanique colossal. Et celui-ci, 
qui s'est développé lentement et graduellement perfectionné 
sous la poussée des besoins grandissant d'une population 
toujours plus dense, bien loin d'appartenir aux prolétaires qui 
le mettent en œuvre, est aux mains de quelques détenteurs 
particuliers appelés patrons et d'un nombre de plus en plus 
important de collectivités restreintes formant des sociétés 
anonymes, civiles ou en commandite. 



-171- 



La douleur universelle 



Tandis que l'accaparement du sol met sous le joug et 
réduit à la pauvreté le prolétariat des campagnes, celui du 
machinisme condamne à la servitude et à la misère la 
population ouvrière des villes. 

Lorsque, il y a seize fois cent ans, le moulin à vent en 
usage dans l'Orient, fit son apparition en Occident, le poète grec 
Antiparos chanta magnifiquement, dans la strophe suivante, 
l'ère de repos relatif, de loisir et de joie que semblait devoir 
ouvrir l'utilisation des forces naturelles : 

« Esclaves qui faites tourner la meule, épargnez vos mains 
et dormez en paix. C'est en vain que la voix retentissante du coq 
annonce le matin. Dormez ! D'après l'ordre de Demeter, la 
besogne des jeunes filles est faite par les nymphes des champs, 
et maintenant celles-ci bondissent, brillantes et légères, sur la 
roue qui tourne. Elles entraînent l'axe avec ses rayons et 
mettent en mouvement la lourde meule qui tourne en rond. 
Vivons une vie plus joyeuse que nos pères et jouissons, sans 
travailler, des bienfaits dont la déesse nous comble 65 ». 

Ils sont rares, aujourd'hui, les poètes qui entonnent un 
triomphant alléluia lorsque entre en scène un de ces appareils 
qui, révolutionnant les conditions de la production, devraient 
parallèlement transformer celles du travail. La flamme de 
l'enthousiasme brille encore en eux : mais pour si haut que 
Pégase les emporte dans les enchanteresses régions de l'idéal, 
ils n'échappent jamais assez à la décevante réalité pour ignorer 
que toute machine nouvelle ou tout perfectionnement apporté à 
un outillage existant déjà peut contribuer à accroître la force 
d'enrichissement du possédant, mais ne diminue pas la 
pauvreté du non-possédant. 

Que dis-je ? toute amélioration mécanique ajoute à celle- 

65 Anthologie grecque, t. IL 



— 172 — 



La douleur universelle 



ci parce que, d'une part elle intensifie la puissance de 
production de la classe ouvrière et que, d'autre part, elle 
diminue sa puissance de consommation. Ce résultat est 
tellement exorbitant que la preuve en demande quelques 
explications. 

Un exemple me fera plus facilement comprendre. 

Supposons un atelier dans lequel travaillent 
régulièrement 200 ouvriers : chaque ouvrier produisant I, la 
production sera de 200. Une machine applicable à l'industrie 
de cet atelier y pénètre ; elle permet d'obtenir avec ces 200 
hommes une production quadruple, soit de 800 ; ou bien il 
suffira de 50 hommes pour produire 200 à l'aide de cette 
machine. 

Que va-t-il se passer ? 

De trois choses l'une : ou le propriétaire de l'atelier et par 
conséquent de la machine gardera le même nombre d'ouvriers 
et les fera travailler régulièrement comme par le passé ; ou 
bien, conservant à sa disposition le même nombre de bras mais 
ne voulant pas trop produire, il réduira le nombre des heures et 
des jours du travail ; ou bien enfin, il ne gardera plus à son 
service que 50 travailleurs pour produire 200 comme 
auparavant. 

Premier cas. — Dans le premier cas, la production est 
quatre fois plus forte ; mais le salaire des ouvriers, salaire qui, 
d'après les économistes de l'ordre capitaliste eux-mêmes, « ne 
saurait normalement dépasser le tantum de subsistance 
nécessaire dans un temps et dans un milieu donnés, pour que 
l'ouvrier puisse vivre et se reproduire », le salaire n'est pas 
augmenté d'un centime ; donc, la condition matérielle d'un 
salarié ne bénéficie pas de sa productivité rendue quatre fois 



-173- 



La douleur universelle 



supérieure. La puissance de consommation du prolétaire 
déterminée par son salaire n'ayant pas bougé, la production va, 
marche, se multiplie, et la consommation ne suit pas une 
marche parallèle. Alors, les produits ne s'écoulent plus ; ils 
s'emmagasinent, s'entassent, sont avariés souvent, dépréciés 
toujours ; le marché s'engorge, et la production diminue 
notablement, s'arrête presque totalement. Cette diminution, cet 
arrêt de production, c'est à brève échéance le chômage, les 
privations, la faim, la misère pour le monde des producteurs. 

Second cas. — L'application du second cas, éminemment 
favorable à l'industriel, est atrocement préjudiciable aux 
prolétaires. Il est en effet certain que si, sous le fallacieux 
prétexte de répartir équitablement entre tous le travail à 
exécuter et de ne congédier personne, mais en réalité dans le 
but de conserver à sa disposition, pour les moments de presse, 
son outillage humain, le capitaliste ne veut cependant pas 
augmenter sa production autant que le permettrait l'emploi de 
sa machine, il sera contraint de réduire d'un quart, d'un tiers ou 
de moitié le nombre des heures ou des jours de travail. Mais 
opérer cette réduction, c'est la faire supporter aux salaires. Or, 
réduire le salaire des ouvriers, c'est, d'une part, les condamner 
aux privations de toute nature ; d'autre part, réduire dans la 
même proportion leur puissance de consommation. Cette 
puissance diminuée, c'est l'accumulation plus ou moins rapide 
des produits, l'engorgement du marché et, par suite, comme 
dans le cas précédent, le chômage et ses conséquences 
douloureuses. 

Troisième cas. — Dans ce cas, le résultat est le même mais 
se fait attendre moins longtemps. Si, sur 200 ouvriers, 50 
seulement sont conservés pour mettre en œuvre le machinisme 
introduit dans l'atelier, il est évident que les 150 autres rejetés 
dans la rue, privés de leur salaire, leur seul moyen d'existence, 
ces 150 sont condamnés fatalement à toutes les horreurs de la 



-174- 



La douleur universelle 



plus désespérante détresse. 

Mais ce n'est point assez : envahissant le marché du 
travail ces bras rendus inutiles par la mécanique viennent 
concurrencer les 50 camarades restés à l'atelier et font 
infailliblement baisser leur salaire. 

Autre conséquence inéluctable : cette production de 200 
avant l'apparition de la machine suffisait à peine à la 
consommation, cette suffisance nécessitant un travail constant, 
conjurait tout chômage ; or, avec le nouveau mode de 
production, ce rapport entre la production et la consommation 
disparaît, et voici pourquoi : chaque producteur est en même 
temps un consommateur, et la puissance de consommation 
d'un salarié est, nous le savons, déterminée par son salaire : or, 
dans le cas qui nous occupe, 150 producteurs sur 200 étant 
privés de leur travail, le sont de leur salaire, et, partant de leur 
possibilité de consommer. Les 50 autres leur salaire ayant 
baissé par suite de la quantité considérable de bras inutilisés, 
voient diminuer à leur tour leur puissance de consommation ; 
l'équilibre entre la production et la consommation est rompu ; 
la première est trop abondante, elle doit diminuer, peut-être 
s'arrêter, et les 50 prolétaires privilégiés qui dans ce second cas 
ont été gardés à l'atelier, commencent à leur tour, à subir les 
conséquences de la crise et à être réduits à l'inactivité, c'est-à- 
dire à la misère. 

En résumé, dans les trois cas, et, pour être dans le 
premier moins immédiat que dans les deux autres, il n'en est 
pas moins fatal, le résultat est le même sur le monde des 
prolétaires : c'est le chômage forcé avec son cortège de 
conséquences terribles : gêne, privation, faim, maladie, misère 
sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations 66 . 

66 Si je n'ai pas voulu dans cet exemple, préciser une machine, ou déterminer une 
industrie quelconque, c'est parce que les applications de la science à l'industrie 



-175- 



La douleur universelle 



Ce qu'il faut conclure de la démonstration qui précède, est 
que, sous régime de propriété personnelle tout progrès est un 
mal ! La chose est pénible à dire, plus dure encore à constater, 
mais elle est strictement exacte. Que d'autres s'extasient sur les 
merveilleuses inventions du génie humain ; que les orateurs 
officiels et les publicistes bornés ou vendus se pâment devant le 
nombre, la puissance et le fini de nos instruments de travail, 
gloire de notre XIX e siècle ; que les croyants fassent entendre 
un Te Deum, pour chanter cette étincelle divine que la « Toute- 
Bonté » du Créateur a jetée dans l'homme et sans laquelle sa 
prétendue stupidité bestiale eût été toujours impuissante à 
poursuivre de telles réalisations ! 

À cet immense concert de louanges vaines, à ces ridicules 
infatuations d'un spiritualisme traditionnel, je refuse 
catégoriquement ma voix. 

Je prétends que l'introuvable étincelle divine aurait 
mieux fait d'indiquer aux hommes le moyen de faire servir au 
bien-être de tous, les admirables enfantements du machinisme 
moderne que de doter l'humanité d'un présent aussi funeste. Je 
dis qu'il y a plus à pleurer sur les larmes, les privations, les 
détresses sorties des flancs du monstre de fer, qu'à se réjouir de 
l'ampleur de ses proportions, de la majesté de son allure. 

Je déclare enfin que sont désastreuses ces adaptations de 
la science à l'industrie, si elles doivent avoir pour résultat 
d'intensifier la misère de la classe la plus nombreuse. 

Que m'importent et la facilité avec laquelle on tord, casse 

ayant d'ores et déjà pénétré dans toutes les branches de cette dernière, cet 
exemple doit être considéré comme se produisant ou appelé à se produire partout. 
Les deux cents prolétaires dont je parle, c'est le prolétariat tout entier, 
concurrencé, exproprié, condamné de plus en plus à la misère par la science au 
service et au profit de la classe salariante. 



— 176 — 



La douleur universelle 



et façonne le métal le plus résistant, et la régularité avec 
laquelle on tisse et brode la soie, et la précision mathématique 
qui préside au glissement, déclenchement ou engrenage de tous 
les rouages d'un organisme compliqué, si toutes ces merveilles 
ne font pas éclore un sourire de plus, ne tarissent pas une seule 
larme ! 

La bête est souple, forte, admirablement charpentée, 
éblouissamment belle ; et après ?... puisque de cette souplesse, 
elle se sert pour bondir sur sa proie, de cette force pour mordre 
sa victime ? 

Si c'est là ce qu'on appelle les « beautés du Progrès » 
celles-ci me semblent hideusement laides. 

Que la somme des dépenses musculaires communes à 
s'imposer soit en décroissance et que celle des loisirs et des 
satisfactions pour tous progresse, voilà ce qui me tient au cœur 
et voilà ce qui importe. Le progrès n'est que là. Tout pas fait 
dans un sens qui n'est pas celui-là constitue un recul. La 
prétention contraire ne repose que sur des illusions ignorantes 
ou des sophismes intéressés. 

L'accaparement des outils de production a poussé 
jusqu'aux extrêmes limites la division du travail. Celle-ci se 
produit en deux directions bien distinctes : l'une concernant les 
groupes, l'autre les individus 

Au premier titre, elle sépare les prolétaires en deux 
camps, les salariés intellectuels, les manuels. 

Je n'ai pas à parler ici du premier résultat ; au deuxième 
titre, elle cantonne si bien chaque individualité travailleuse 



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La douleur universelle 



qu'elle la rive à une spécialité, de laquelle il lui est difficile — je 
pourrais dire : presque impossible — de sortir. 

Ce phénomène en partie double est la source de bien des 
maux. Les bras qui s'offrent sur le marché du travail sont en 
telle abondance que les employeurs n'ont qu'à choisir dans le 
nombre ; il va sans dire que leur choix se porte de préférence 
sur les ouvriers les plus habiles et que c'est sur le rendement 
— aux pièces ou à la journée — des meilleurs parmi cette élite 
qu'ils se basent pour l'évaluation du salaire. 

Du temps de l'artisanat, le même homme, après un long 
et minutieux apprentissage, confectionnait un produit 
manufacturé depuis la première jusqu'à la dernière pièce ; le 
travail tout entier lui passait par les mains. 

Aujourd'hui, il ne saurait en être ainsi, sauf quelques 
exceptions fort rares et qui, du reste, tendent à disparaître : la 
mécanique a pénétré dans toutes les industries et y a introduit 
un outillage si complexe et si complet que, pour parachever le 
moindre produit, le concours de plusieurs appareils distincts 
est aussi nécessaire que la collaboration d'une foule de 
travailleurs spéciaux. 

Les dix pièces d'un même produit sont confectionnées par 
dix producteurs différents attachés à autant d'outils ou 
instruments divers, pour être ajustées ensuite par un onzième 
ouvrier armé d'un onzième appareil. 

Les phases successives par lesquelles passe la matière 
première pour arriver à son point de mise en vente 
correspondent au même nombre de corporations ou de 
spécialités. 

Cette division du travail s'accentue de plus en plus, parce 



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La douleur universelle 



qu'elle entraîne pour le salariant un double et précieux 
avantage : celui de placer comme on va le voir, le salarié sous 
une dépendance chaque jour plus étroite et celui d'exiger de lui, 
pour le même salaire, un rendement supérieur en quantité et en 
qualité. 

J'ai dit plus haut que la moyenne du rendement exigée 
par le patron est évaluée en tenant compte de la production des 
plus habiles. Il en résulte que, pour atteindre à cette moyenne, 
il faut parvenir également à un degré supérieur de vitesse au 
point de vue quantitatif, de dextérité au point de vue qualitatif. 
Eh bien, on n'y arrive qu'à la condition absolue — je ne parle 
pas des exceptions — de s'isoler dans une spécialité et de s'y 
développer sans cesse. 

N'est-ce pas un horrible supplice que de faire toujours la 
même besogne, de tenir constamment entre les doigts le même 
outil ou la même matière, de condamner ses yeux à voir sans 
cesse les mêmes objets, ses oreilles à entendre les mêmes 
grincements, d'habituer son corps aux mêmes penchements ou 
renversements, ses bras aux efforts invariés ; de faire 
aujourd'hui ce qu'on a fait hier, ce qu'on fera demain ; non pas, 
entendez-moi bien, dix choses différentes dans la même 
journée, comme le Monsieur qui va à ses affaires, parle, écrit, se 
rend à la Bourse, au café, à son bureau, reçoit et fait des visites, 
non ; mais la même besogne depuis le matin jusqu'au soir, à 
toute heure et à toute minute du jour. Cela ne rappelle -t-il pas 
ces pauvres vieux chevaux auxquels on met des œillères — afin 
qu'ils tournent plus docilement dans le même cercle ? 

Cette torture, c'est celle de presque tous les travailleurs 
industriels, et il devient de plus en plus difficile de s'y 
soustraire ; d'abord, parce que c'est en s'astreignant toujours à 
la même tâche que l'ouvrier conquiert et développe l'adresse 
expéditive qui lui assure du travail et un salaire normal ; 



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La douleur universelle 



ensuite parce que cette spécialisation ne nécessite qu'un 
apprentissage relativement court et que, de ce fait comme de 
celui de l'abondance des bras qui s'offrent, nul n'est 
indispensable et quiconque perd sa place est bien vite remplacé. 

Par contre, le partant ou le congédié ne trouvera pas 
facilement une nouvelle occupation : ayant dû, de toute 
nécessité se cantonner dans sa spécialité, il n'a de valeur qu'en 
restant dans celle-ci et, en toute autre tâche, il est frappé 
d'infériorité. 

Enfin la division du travail a pour conséquence 
d'augmenter sans cesse l'aptitude professionnelle du 
producteur qui faisant une seule et même chose, s'y 
perfectionne, tandis que sous ses mains se multiplient les 
produits, tandis que chaque jour s'élève à son côté un tas plus 
gros que celui de la veille, son salaire tend plutôt à diminuer. 

Étrange résultat de l'appropriation individuelle des 
instruments de travail ! L'ouvrier produit de plus en plus pour 
son patron et son salaire reste tout au plus stationnaire. Le 
patron qui demandait 10 il y a dix ans, 15 il y en a 5, exige 20 
aujourd'hui, et ces 20, il ne les paie pas plus que les 15, pas plus 
que les 10 d'autrefois ; le prolétaire est fait pour rapporter le 
plus possible au détenteur des machines et, pourvu qu'il puisse 
vivre pour continuer à produire, cela suffit 67 . 



67 Quand je dis que l'ouvrier d'aujourd'hui, bien que produisant beaucoup plus que 
son prédécesseur, ne gagne pas davantage, je ne veux pas dire que son salaire est 
le même au sens absolu et que s'il gagnait 3 fr. 50 par exemple il y a 20, 30 ou 40 
ans, il ne gagne pas davantage aujourd'hui. Mais il ne faut pas perdre de vue que le 
salaire ne doit être supputé qu'à titre tout à fait relatif en ce sens qu'il n'est pas fait 
pour rester dans la poche de l'ouvrier, mais qu'il a pour unique destination de 
procurer à celui-ci la possibilité d'acheter ce dont il a besoin. En d'autres termes, 
ce salaire est appelé à être chaque jour converti en objets de toute nature, depuis le 
logement jusqu'à la chaussure et il est évident que si le salaire ayant augmenté de 
25 pour 100 par exemple les besoins de la vie ont subi une augmentation parallèle 
de 25 pour 100 ; on peut hardiment et justement affirmer que le salaire n'a pas 



- 180- 



La douleur universelle 



* * * 

Cette navrante vérité, il n'est pas un économiste tant soit 
peu socialiste qui ne l'ait proclamée ; s'il fallait citer tous ceux 
qui se sont prononcés en ce sens, il y aurait lieu de n'en oublier 
aucun. Mais les pontifes de l'économie politique eux-mêmes, 
ont pour la plupart reconnu — tel un aveu arraché à un 
coupable — que normalement le salaire de l'ouvrier ne dépasse 
pas le tantum de ce qui lui est strictement nécessaire pour vivre 
et se reproduire. 

Ce fait s'appuie sur de telles autorités, il est confirmé par 
une expérience si constante qu'on n'a pas craint d'en induire 
une loi dite des salaires. Cette « loi des salaires », le lecteur en 
trouvera la démonstration complète au chapitre premier du 
tome second de cet ouvrage 68 . 

Il suffit, pour le moment, qu'on reconnaisse, sans même 
se demander pourquoi il en est ainsi et pourquoi il n'en saurait 
être différemment, que le taux moyen du salaire correspond à la 
somme indispensable à l'ouvrier pour parer rigoureusement 
aux besoins de son existence. 

C'est là un fait d'une réalité si frappante et d'une 
constatation si facile que personne, j'aime à le croire, ne 
songera à le contester. Oui, quand il travaille, le salarié gagne 
tout juste sa vie ; c'est dire que, ne pouvant mettre de côté nul 
argent quand il a la chance d'aller à l'atelier, il se trouve dénué 
de toute ressource aussitôt qu'il a le malheur d'en être expulsé. 



bougé puisqu'en fait, il est simplement l'expression d'un rapport entre les moyens 
de l'existence et la faculté de se les procurer et que ce rapport ne s'est pas modifié. 
68 Cette première partie n'est qu'un exposé théorique ; la seconde est réservée à la 
pratique et paraîtra prochainement. 



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La douleur universelle 



J'ai établi, par un exemple, que le développement de 
l'industrialisme pousse hors de l'usine un nombre de 
travailleurs de plus en plus considérable, et il faudrait 
méconnaître les conséquences de la loi de l'offre et de la 
demande pour ne pas voir que l'armée des « sans travail, » 
grossissant fatalement chaque jour, pèse de plus en plus 
lourdement sur le salaire normal et le fait nécessairement 
baisser. 

* * * 

La multiplicité, la violence, et le caractère collectif des 
grèves n'a pas d'autre origine. Il arrive forcément dans cette 
diminution graduelle du prix de la marchandise-travail que les 
prolétaires, contraints d'opérer la vente de cette marchandise, 
la seule qui leur soit laissée par la classe capitaliste, n'y trouvent 
plus leur compte, se fatiguent de produire de plus en plus pour 
recevoir de moins en moins, et plutôt que de s'incliner devant 
une réduction nouvelle ou de travailler plus longtemps dans 
d'aussi désavantageuses conditions, conviennent de déposer 
l'outil pour prendre en main la seule arme que leur accorde la 
loi : la grève. 

Arme à deux tranchants, il faut bien le dire et qui, le plus 
souvent, blesse plus grièvement ceux qui s'en servent que ceux 
qu'elle semble menacer. Mais lorsque des hommes en sont 
réduits à un certain degré de découragement, de rage 
concentrée, de désespoir, et qu'ils ne connaissent qu'un moyen 
d'exprimer ce désespoir, d'exhaler cette rage, de manifester ce 
découragement, faut-il s'étonner qu'ils aient recours à ce 
moyen, dussent-ils en souffrir eux-mêmes ? 

Car il ne faut pas s'y tromper, c'est la misère qui fait les 
grèves, c'est le mécontentement qui fait les grévistes. 



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La douleur universelle 



Je sais bien qu'invariablement les gouvernants et les 
patrons attribuent ces mouvements de révolte aux sourdes 
menées de quelques agitateurs, et je n'ignore point qu'il se 
rencontre pas mal de gens pour les croire sur parole. Mais c'est 
là une odieuse calomnie et si un premier ministre 69 a pu parler 
de ceux qu'il a appelés « les professionnels de l'émeute » 
— (drôle de profession tout de même et je ne vois guère le 
bénéfice qu'on en peut tirer — ) il est aujourd'hui bien certain 
qu'il n'existe pas de « professionnels de la grève ». 

Pour ma part je n'en connais qu'un : c'est une vieille 
femme à la figure hâve et décharnée, aux membres grêles, au 
corps efflanqué ; elle est couverte de sordides haillons ; sa voix 
siffle, donnant l'illusion d'un râle ; ses yeux sont ternes et 
hagards ; son buste se courbe sous le poids de la honte autant 
que sous le faix des ans. Elle a d'innombrables enfants, des 
bébés et des vieillards, des jeunes filles et des mères ; 
constamment traquée par les gendarmes et les policiers, elle 
comparaît chaque jour sur la sellette des accusés et ses pauvres 
loques suffisent à la faire impitoyablement condamner. Depuis 
des siècles, nouveau juif-errant, elle parcourt tous les pays du 
monde, mais cette femme n'a pas cinq sous en poche ; car son 
nom est : Misère. 

C'est elle qui souffle la révolte, allume le flambeau de la 
colère et brandit le noir drapeau de la grève. 

Voilà le « professionnel de la grève. » N'en cherchez pas 
d'autres 70 ! 

* * * 

Progrès à rebours, meurtrière division du travail, 

69 M. Charles Dupuy, Président du Conseil. 

70 Voir ce qui concerne les grèves dans mon prochain volume. 



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La douleur universelle 



insuffisance des salaires, grèves de plus en plus fréquentes ; est- 
ce là tout le bilan douloureux de l'accaparement des 
instruments de travail ? Non ! Il me reste encore à parler d'un 
phénomène bien étrange et souvent mal compris : la 
surproduction. 

Quand un travailleur produit 20, le salariant lui laisse 
4 71 ; en d'autres termes, lorsque, par son travail, il ajoute à la 
matière sur laquelle il fait effort une plus value de vingt francs, 
le patron lui abandonne quatre francs comme rétribution. Cette 
petite somme limite, nous le savons, la puissance de 
consommation du salarié ; ce dernier, alors qu'il ajoute à la 
production générale une quantité correspondante à la valeur de 
vingt francs, ne peut demander à celle-ci qu'une quantité 
maxima représentant une somme de quatre francs. Le rapport 
de sa consommation à la production est de 1 à 5 et l'écart de 
seize francs. 

Si ces deux termes : 20 et 4 représentent par exemple, la 
quotité journalière, il est évident que, dans le cas où ce salarié 
travaillerait 300 jours par an, cet écart de seize francs par jour 
s'élèverait au joli total de 300 X 16 = 4.800 fr. par année 

Il est non moins évident que, l'outillage mécanique se 
perfectionnant et se multipliant sans trêve, l'écart indiqué 
progressera dans la même proportion et que si, par suite de ce 
fait, la productivité du travailleur monte à 40 fr. par jour, son 
salaire restant stationnaire, le rapport entre les 2 termes qui 
nous occupent : production et consommation, deviendra de 4 à 
40 fr. soit de 1 à 18 et l'excédent de production s'élèvera 
quotidiennement à 36 francs, annuellement à 



71 Ces chiffres sont hypothétiques et le lecteur comprendra qu'ils sont forcément 
variables non-seulement avec la nature et le mode de production, mais encore, 
pour la même production, avec le temps qui améliore les outils de travail et 
modifie les besoins de la vie et le prix d'achat des choses. 



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La douleur universelle 



36X300 = 10.800 fr. 

Il ne faut pas se dissimuler que c'est dans le sens de cette 
progression que se produit l'évolution et que dans les industries 
où cet excédent n'est pas encore atteint, il ne tardera pas à 
l'être. 

Or, il y a, rien qu'en France, des millions de producteurs, 
en sorte que si l'on multiplie par trois millions, chiffre 
approximatif des ouvriers de la grande et de la petite 
industrie 72 cette somme de 10.000 fr., on aboutit à un excédent 
global de trente milliards par année, rien que pour la 
production industrielle. 

Il est vrai que s'il y a quelques millions de personnes qui, 
produisant 40, ne peuvent consommer que 4, il y en a d'autres 
qui produisent zéro et consomment 40 et plus. Mais ces 
dernières ne sont qu'une minorité. 

En évaluant le nombre de ces consommateurs 
improductifs à deux millions 73 auxquels j'attribuerai 
généreusement une dépense (produits industriels) de 10.000 fr. 
par tête 74 nous arrivons à une absorption de vingt milliards sur 
trente. 



72 Ce chiffre est exactement (statistique de 1891) de 3.151.581 personnes se 
décomposant comme suit : 

Grande industrie : 

— Hommes : 837.145. 

— Femmes : 468.773 
Petite industrie : 

— Hommes : 1.024.001 

— Femmes : 821.662 
Ensemble : 3.151.381. 

73 Ce chiffre est évidemment forcé, mais je l'exagère à dessein pour donner à mon 
argumentation plus de force. 

74 On conviendra que je ne lésine pas. 



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La douleur universelle 



II est vrai également que notre industrie nationale, en 
quête de débouchés, s'efforce de déverser son trop plein sur les 
marchés étrangers, mais on n'ignore pas que cet effort n'aboutit 
guère qu'à environ 1.200 millions par an 75 et l'on voit que pour 
aller à 30 milliards la marge est encore grande. 

À première vue il semblerait que cet excès de production 
industrielle dût créer dans le pays un enviable état de 
prospérité publique, un bien-être général. 

Eh bien ! grâce à la forme économique de notre société, à 
cet excès de richesse correspond une excessive misère. J'insiste 
sur ce point capital parce qu'il explique bien des choses et jette 
sur l'incohérence des institutions économiques de notre 
chaotique civilisation un jour tout particulier. 

On comprend aisément qu'à ce jeu là les produits ouvrés 
affluent sur le marché. Les demandes du monde commercial se 
ralentissent parce que tout équilibre entre la production et la 
consommation est rompu. 

La première marche à toute vapeur et la seconde se 
ralentit. Or, on ne produit pas pour produire, mais pour vendre. 
C'est l'écoulement d'une marchandise qui détermine une 
nouvelle création de celle-ci. Le vendeur voit les produits 
s'entasser dans son magasin, s'accumuler dans ses dépôts, et en 
présence de la stagnation de la clientèle consommatrice, il se 
garde bien de faire au fabricant de nouvelles commandes, avant 
d'avoir écoulé la plus grande partie de ses stocks. 



75 Voici les chiffres émanant des statistiques officielles pour le mouvement 
industriel en 1891 : 
Objets fabriqués : 

Exportations françaises... 1.816.033.000. 
Importations - 657.728.. 000. 
Différence : 1.159.205.000. 

Onze cent cinquante neuf millions deux cent cinq mille francs ! 



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La douleur universelle 



L'industriel, à son tour, en l'absence de nouveaux ordres, 
ou en présence de marchés de moins en moins importants se 
voit contraint de ralentir sa production et d'aviser. Celui-ci ne 
résiste pas à la crise, liquide ou fait faillite et ferme son usine ; 
celui-là congédie une partie de ses ouvriers ; cet autre les garde 
tous, mais réduit les heures ou les journées de travail ; cet autre 
enfin, périodiquement, ralentit la production. 

Dans tous ces cas différents, le résultat ne varie pas pour 
le prolétariat industriel ; c'est la diminution lente mais 
graduelle du salaire, c'est la morte-saison tous les deux, trois ou 
quatre mois ; c'est le chômage imposé ; c'est en dernière 
analyse, cette série de convulsions périodiques, de soubresauts, 
de secousses faisant passer la classe ouvrière de l'extrême 
surtravail au repos absolu, de la production fiévreuse et 
prolongée aux bras croisés. 

L'illustre tribun du socialisme allemand, Lassalle, a 
merveilleusement résumé en quelques lignes ces épouvantables 
effets de ce que j'appelle la surproduction : 

« Le travail antérieur, le capital, étouffe le travail vivant. 
Les propres produits du travailleur étranglent le travailleur ! 
Son travail d'hier se soulève contre lui, le terrasse et le dépouille 
de son productif travail d'aujourd'hui. » 

Voilà ce qui explique la possibilité de ce spectacle à la 
réalité duquel on se refuserait à croire s'il ne crevait les yeux ; 
des bandes de va-nu-pieds, de loqueteux, d'affamés, de sans 
gîte, tombant d'inanition et mourant littéralement de froid et de 
dénuement au milieu d'un inénarrable amoncellement de 
richesses, fruits de leurs travaux ! 

Cet état de crise, considérablement aggravé par 



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La douleur universelle 



l'extension du machinisme, est depuis de longues années pour 
ainsi dire permanent ; mais tous les 9 ou 10 ans, il atteint son 
apogée et détermine un surcroît de misère qui correspond 
souvent à un redoublement de grèves, de soulèvements, de 
bagarres, de révoltes, d'insurrections. 

1804, 1810, 1818, 1826, 1830-31, 1836-39, 1846-49, 1857, 
1860-63, 1871-73, 1885-86, 1891-92 sont les dates des grandes 
crises économiques qui, depuis le commencement du siècle, ont 
douloureusement convulsé l'Angleterre, la France, la Belgique, 
l'Allemagne, les États-Unis. 



III. - APPROPRIATION INDIVIDUELLE 
DES PRODUITS 

Les détenteurs du sol, du sous-sol et des instruments de 
travail sont aussi propriétaires des produits de toute nature qui 
résultent de la mise en œuvre de ces moyens de production. Par 
ce fait, ils tiennent sous leur dépendance absolue la population 
toute entière, car s'il se trouve dans la masse un certain nombre 
de personnes leur échappant comme salariées, il n'est au 
pouvoir de personne de se soustraire aux besoins de nutrition, 
d'habitat, de vêtement. 

Voulez vous vous abriter ? il faut vous adresser à ceux qui 
possèdent les immeubles et payer, souvent à un prix fort élevé 
et non sans se soumettre à des restrictions, des défenses et des 
responsabilités vexatoires, un logement exigu, sale, noir et 
insalubre. 

Voulez-vous, dans les quelques pièces qui vous sont ainsi 
louées, placer les meubles nécessaires ? Il faut, argent en poche, 
discuter le prix de vos lits, de vos chaises, de vos tables, de votre 



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La douleur universelle 

batterie de cuisine, de votre vaisselle, de vos « indispensables. » 

Pour vous habiller, c'est la même chose : vêtements, 
chapeaux, chaussures, linge, tous ces objets vous sont livrés au 
plus haut prix possible et, pour celui-ci, de qualité aussi 
inférieure que faire se peut. 

Pour vous nourrir, même histoire : pain, vin, viande, 
épices légumes, beurre, œufs, fromages, il faut, pour être moins 
volé, tâter, examiner, peser, compter et marchander. 

Bref, tous ces mille objets dont on ne saurait se passer, 
depuis le plus cher jusqu'au meilleur marché sont classés, 
étiquetés, tarifés et, dans de petites boutiques ou d'immenses 
magasins, dans des docks ou des entrepôts, s'embusquent, 
guettant l'acheteur. 

Des esprits simplistes s'imagineraient volontiers que celui 
qui a besoin d'un objet quelconque n'a qu'à l'aller chercher où il 
est récolté, cueilli, obtenu ou fabriqué. 

Eh bien ! pas du tout. Dans notre société on affectionne 
les choses compliquées. Alors qu'il serait assez aisé d'organiser 
un peu partout la production agricole et industrielle, de façon à 
multiplier les milieux à même de se suffire ou à peu près et, par 
ainsi, éviter une circulation inutile et souvent préjudiciable, en 
tous cas coûteuse, il semble qu'on s'ingénie — autre 
conséquence de la division du travail que je préfère signaler ici 
parce qu'elle se rapporte à l'idée que je développe présentement 
— à élever des obstacles entre la production des marchandises 
et les populations appelées à s'en servir. 

Dans cet ordre d'idées, la division du travail a spécialisé 
les régions, comme elle a spécialisé les individus. 



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La douleur universelle 



Telle région monopolise telle industrie, centralise telle 
production et il faut que tous les marchés viennent s'alimenter 
à cette source, fussent-ils distants de plusieurs milliers de 
lieues. L'industrie du transport et surtout le commerce s'en 
trouvent bien. Que seraient celui-ci et celle-là sans cette 
heureuse coïncidence ! Presque rien du tout. Mais l'immense 
population qui consomme en souffre. 

Ici ce sont des frais de douane, là des droits d'octroi, 
ailleurs le coût du transport, partout la majoration fatalisée par 
les prélèvements successifs de cette foule d'intermédiaires par 
les mains desquels passe la marchandise, en sorte qu'un objet 
qui vaut deux francs à l'usine en vaut 4, 5, 6, 10 chez le 
détaillant. Si encore cette plus-value se justifiait par l'addition 
au produit d'une qualité quelconque ! Mais c'est exactement le 
contraire qui arrive. Ces voyages, souvent fort longs, nuisent 
forcément à l'objet consommable. 

Avez-vous vu parfois des fillettes et des gamins, près 
d'une source cristalline, s'occuper à construire de minuscules 
barrages en terre, à tracer des rigoles boueuses pour aller 
ingurgiter ensuite, maculée, indigeste, cette eau qu'ils auraient 
pu boire si pure, si saine, si fraîche ? 

Ainsi font les hommes aujourd'hui : encore les bébés 
auraient-ils pour excuse que ce jeu les amuse et qu'ils gagnent 
en plaisir ce qu'ils perdent d'un autre côté ; tandis que je vois 
bien ce que le consommateur, c'est-à-dire Monsieur tout le 
monde, perd à la folie que je signale, mais je me demande en 
vain ce qu'il y gagne. 

* * * 

Ce qu'il y a de plus fort, c'est que les capitalistes qui 
tarifient toutes choses et sont seuls à en établir la valeur 



— 190 — 



La douleur universelle 



marchande, abusent de ce qu'ils imposent aux pauvres diables 
leurs lois, comme leurs prix, pour les mettre dans l'obligation 
de passer par leurs fourches caudines, les traitant ainsi comme 
de simples naturels du Tonkin, du Dahomey ou du Siam. 

« Quiconque se trouvera sans domicile sera condamné 
comme vagabond. » 

« Quiconque s'exhibera en insuffisante toilette sera 
condamné pour outrages aux bonnes mœurs. » 

N'y a-t-il pas là une sorte de monstrueux chantage ayant 
pour conséquence d'obliger les gens, sous peine de prison, à se 
loger et à se vêtir, c'est-à-dire à constituer des rentes aux 
propriétaires et des bénéfices aux commerçants ? 

Quelques lecteurs souriront peut-être et prétendront non 
sans raison, que point ne serait besoin, pour contraindre les 
gens à s'abriter et à se vêtir, de les menacer de la détention, la 
pudeur, l'amour propre et le sentiment du bien-être suffisant 
largement à porter chaque individu à se procurer un couvert et 
un costume. 

Eh bien ! soit. Mais alors, que penser de l'inique férocité 
de cette loi qui frappe des malheureux sans défense puisqu'ils 
ont pas les moyens d'éviter ses coups ? 

* * * 

Les possédants étant les uniques détenteurs des produits 
indispensables à la vie, ils pourraient, sans conteste, fixer la 
valeur de ces produits à des prix inabordables et condamner par 
suite à la plus horrible détresse une partie de l'humanité. Je n'ai 
pas besoin de dire que si l'on a pensé à édicter des lois contre 
les sans-gîte, on n'a pas songé un instant à fixer le prix 



-191- 



La douleur universelle 



maximum de toutes choses, et la société repose sur le principe 
de la liberté absolue du commerce, laissant aux négociants le 
soin de vendre le plus cher possible et aux consommateurs celui 
d'acheter le meilleur marché possible 76 . 

Mais la propriété individuelle des produits est comme 
toute médaille : elle a deux faces ; elle porte en soi son correctif. 
Si elle divise la société en deux classes aux intérêts en conflit, 
elle divise également les possédants entre eux et déchaîne la 
guerre aussi bien entre les unités qui composent chaque classe, 
qu'entre les classes elles-mêmes. 

À cette lutte de tous les instants on a donné le nom de 
concurrence. Celle-ci met chaque industriel en quête de 
débouchés dans la nécessité d'abaisser ses prétentions, de 
restreindre ses bénéfices, sous peine de se condamner à voir les 
produits de ses concurrents préférés aux siens, partant, vendus, 
tandis que les siens lui resteraient pour compte. Cette même 
concurrence produit dans le monde commercial, un effet 
identique et c'est la foule consommatrice qui profite de ce 
combat au rabais. 

Voilà l'endroit de la médaille, voyons-en maintenant le 
revers. Car tout s'enchaîne si rigoureusement dans cette 
question, il y existe une série si indissoluble de causes à effets et 
d'effets à causes, il s'y produit une telle pénétration mutuelle 
d'actions et de réactions que ce qui est l'antidote d'une chose 
devient le poison d'une autre, que ce qui est ici effet, là se 
manifeste cause. 

C'est ainsi que la concurrence qui entraîne l'heureux 
résultat que je viens de marquer, en comporte d'autres 
véritablement néfastes. 

76 II existe bien en fait quelques dérogations particulières à ce principe général, mais 
ces exceptions n'infirment pas la règle. 



— 192 — 



La douleur universelle 



* * * 

Ces résultats sont multiples ; je n'en signalerai que les 
plus décisifs par rapport à ce qui nous occupe : la souffrance 
sociale. 

Je mets en première ligne la sophistication des produits et 
j'entends par là ces mille ruses auxquelles recourent industriels 
et commerçants pour tromper le client sur la valeur, la qualité 
et la provenance de la marchandise. 

On vend des imitations pour du vrai, des copies pour des 
originaux, de l'imprimé pour de la broderie, du tramé coton 
pour du pur soie, du doublé pour de l'or, du stras pour du 
diamant ; on croit manger des champignons et ce sont des 
concombres desséchés ; on ingurgite des œufs qui sont venus 
sans poule ; on absorbe de la margarine pour du beurre ; de la 
terre glaise pour du café ; du chocolat contenant d'autant plus 
de farine qu'il y entre moins de cacao ; des feuilles ordinaires 
pour du thé, des résidus épurés pour de l'huile ; pour du lait, 
une mixture dont nulle goutte n'a été tirée du pis de la vache ; 
on croit boire du pur jus de la treille et on avale un compose 
malsain de sucre, alcool, tanin, acide tartrique et colorant ; on 
vend des vins de Bordeaux qui sont nés à Bercy et des 
Bourgognes qui ont vu le jour quai de la Râpée. Enfin dans les 
bouges où les malheureux vont se désaltérer, on débite sous le 
nom d'absinthes, rhums, eaux-de-vie, sirops, liqueurs etc., des 
boissons qui, à la longue empoisonnent la classe ouvrière. 

Je n'en finirais pas si je voulais énumérer 
complaisamment les mille tours que jouent aux 
consommateurs, et surtout à ceux qui ne peuvent y mettre le 
prix, les trafiquants coalisés contre la santé et la bourse de leurs 
infortunés clients. L'imagination mercantile a trouvé là son 



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La douleur universelle 



champ d'expérience le plus fertile, le plus étendu. 

Ce vol organisé rentre, du reste, dans la catégorie de faits 
si connus que je rougirais de m'arrêter plus longtemps à le 
décrire. 

Je ne me sens nulle tendresse pour les filous qui 
exploitent aussi indignement l'ignorance et la pauvreté 
populaires, mais je ne puis, non plus, les accabler de mes 
imprécations et je réserve tout mon mépris pour cette 
conséquence de la propriété individuelle : la concurrence, qui 
pousse irrésistiblement les cupides dans la voie de cette 
universelle sophistication. 

Lorsqu'on se met dans les affaires ce n'est pas pour 
pratiquer la philanthropie, mais pour y faire fortune. Les plus 
habiles, lisez : les plus coquins vont à la prospérité d'un pas 
aussi rapide que les probes à la ruine. Il importe donc de vendre 
le faux au prix du vrai, le frelaté au prix du pur, la camelote au 
prix du beau, l'apparence au prix de la réalité. Ce faisant, on 
empoisonne et vole le client ; mais chaque commerçant a pour 
excuse que tous ses concurrents le font et qu'il faut absolument 
choisir entre la ruine honnête et la richesse malhonnête. 
L'option est tout indiquée. 

* * * 

Le commerce et son âme : la concurrence donnent en 
outre naissance à un invraisemblable gaspillage. 

Si l'on additionnait les objets de consommation et plus 
spécialement les denrées alimentaires que chaque jour, 
volontairement ou sur l'ordre des inspecteurs ad hoc, les 
particuliers et les commerçants jettent ou anéantissent, on 
arriverait à des chiffres fantastiques. C'est par centaines de 



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La douleur universelle 



milliers de kilog, que se comptent la viande, le poisson, le 
gibier, les fruits, les légumes, le lait, les œufs, etc. etc., qui, 
chaque jour, sont ainsi gaspillés, rien que sur l'étendue du 
territoire français. 

Au surplus, il arrive parfois que certaines denrées qui ne 
peuvent se garder vendables plusieurs jours sont 
accidentellement en surabondance. On pourrait croire que le 
prix va en être abaissé proportionnellement et que le 
consommateur profitera de cette aubaine. Il n'en est rien, on 
préfère jeter, brûler, détruire, faire disparaître la quantité qui 
dépasse la norme ordinaire. C'est incontestablement se priver, 
de gaieté de cœur, d'un bénéfice immédiat ; mais le négociant 
calcule que ce sacrifice momentané et exceptionnel lui permet 
de maintenir ses cours que la surabondance des produits 
affaisserait sûrement ; il comprend que, malgré sa flexibilité, la 
cote régulière sur laquelle l'excès aurait pesé ne se relèverait 
pas de suite, il comprend enfin qu'il a intérêt à jeter 5 pour 
garder 10 et comme sa conscience de marchand n'a pas d'autre 
critérium que son bénéfice, il n'hésite pas. 

Et pendant que des denrées fraîches et saines sont 
stérilisées de la sorte, des bandes d'affamés se ruent sur de 
dégoûtants détritus, cherchent, comme des chiens, leur pitance 
dans les balayures des halles 77 ou ramassent furtivement la 
croûte de pain abandonnée qui prolongera leur agonie. 

* * * 

Dois-je parler du gaspillage incalculable de produits et 
d'activités qu'entraîne la concurrence et que l'industrie et le 
commerce cataloguent dans leurs livres de comptabilité sous la 
rubrique de frais généraux — ? Envoi à domicile et distribution 
dans la rue de mirifiques prospectus, annonces alléchantes 

77 J'ai vu le fait aux halles centrales de Paris. Je puis le certifier. 



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La douleur universelle 



dans les journaux, affiches superbement illustrées tapissant les 
murs, voyageurs colportant les produits jusque dans les coins 
les plus reculés etc. etc 

Sans doute, un partisan de ce qui est objectera que ce que 
je signale comme une plaie, il le considère comme un bien ; que 
cette circulation de voyageurs, ce placardage sur les murailles, 
ces annonces dans les journaux, ces distributions de 
prospectus, ces millions de kilog. de papier imprimé jettent 
dans la circulation des sommes colossales et font vivre une 
foule de gens. 

À cet adepte du statu quo, je répondrai que si l'on accepte 
le principe de la propriété individuelle, il faut en accepter toutes 
les conséquences et qu'à ce point de vue son raisonnement est 
inattaquable. Mais j'ajouterai qu'il n'en est pas moins 
déplorable, abstraction faite de ce principe lui-même, que tant 
d'activités et d'intelligences se dépensent en pure perte, puisque 
toutes ces énergies ne répondent à aucune utilité réelle et que 
cette somme inestimable d'efforts n'aboutit qu'à assurer la 
clientèle à Paul qui peut dépenser 100.000 fr. par an en 
voyages, réclame et publicité, au détriment de Pierre qui n'en 
peut dépenser que 10.000. J'ajouterai encore qu'il n'en est pas 
moins triste de constater que l'existence de tant de gens se 
consume dans ces occupations improductives, puisqu'elles 
n'ajoutent pas une gerbe de blé à la richesse sociale, alors que 
ces labeurs pourraient se consacrer à diminuer de moitié les 
heures de travail de ceux qui produisent, en doublant le nombre 
de ceux-ci, et à accroître prodigieusement la production totale, 
au bénéfice de tous. 

Eh oui ! sans doute, puisque les produits sont la propriété 
exclusive de quelques-uns, il faut bien que ces quelques-uns qui 
ne peuvent les garder pour eux seuls, cherchent à les écouler 
aux meilleures conditions : de là, le commerce, et puisque la 



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La douleur universelle 



concurrence existe, il faut bien aussi se soumettre à ses 
conséquences. Je n'ai jamais prétendu le contraire et bien fou 
serait celui qui s'inscrirait en faux contre la rigueur 
mathématique de ces déductions ; mais, encore une fois, ces 
conséquences sont lamentables ; elles engendrent mille maux 
sociaux et j'en accuse la forme de propriété. 

Enfin, de la concurrence résulte une conséquence 
générale s'appliquant aussi bien aux détenteurs du sol, du sous- 
sol et des instruments de travail qu'aux propriétaires des 
produits. Cette conséquence est le trait distinctif qui caractérise 
la phase historique du développement économique des sociétés 
contemporaines. Elle est trop grave pour que je ne lui consacre 
pas quelques pages spéciales : c'est la concentration capitaliste. 



IV. - LA CONCENTRATION CAPITALISTE. 

La concentration capitaliste est ce phénomène en vertu 
duquel toute la fortune tend à se condenser, s'accumuler, se 
centraliser, dans des mains de moins en moins nombreuses et 
de plus en plus riches. Or, c'est sous la poussée toute puissante 
des fatalités concurrentielles que le phénomène a lieu. 

Cette loi terrible de la concurrence qui, assurant la 
victoire aux plus forts, aux mieux armés, met les salariants, 
sous peine de mort industrielle ou commerciale, dans l'absolue 
nécessité de restreindre le plus possible le salaire de ceux qu'ils 
emploient, cette loi exerce d'effrayants ravages dans les rangs 
des capitalistes eux-mêmes. 

La concurrence existait certes bien avant que les machines 
ne fussent inventées et utilisées ; mais il est incontestable 
qu'avec l'apparition et le développement du machinisme 
moderne, elle a revêtu un caractère inouï d'intensité et de 



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La douleur universelle 



généralisation. À une production trop abondante pour les 
besoins intérieurs et que ne suffisaient plus à alimenter les 
matières premières récoltées dans la région, a dû correspondre 
une extension rapide et colossale du marché. Cette extension 
nécessaire a donné naissance à une série ininterrompue de 
transactions reliant entre elles non-seulement les diverses 
parties d'une nation ou d'un continent, mais les diverses 
nations et même les divers continents les uns avec les autres. 

Le champ de la concurrence, subissant les mêmes 
nécessités, s'est élargi dans les mêmes proportions, de telle 
sorte que ce combat incessant pour la prompte fabrication, le 
bon marché, les moyens rapides de transport et de circulation, 
grâce à l'envahissement de la vapeur, de l'électricité, de l'air 
comprimé et des autres forces naturelles utilisées, est devenu 
plus meurtrier que jamais. 

Ainsi la concurrence jette les uns contre les autres les 
capitalistes de toutes tailles, de toutes nations, de toutes races. 
Dans ce choc sans cesse répété et qui chaque jour devient plus 
violent, les vaincus sont de plus en plus nombreux et ce n'est 
qu'en piétinant sur des cadavres s'amoncelant sans trêve ni 
merci, que les « Five-Lille » et les « Creusot » pour l'industrie 
en France, et les « Louvre » et les « Bon Marché » pour le petit 
commerce parisien et même français, peuvent donner à leurs 
propriétaires ou actionnaires les bénéfices qu'ils attendent. 

Le champ de bataille jonché de morts et de mourants 
reste donc à ceux qui disposent des bataillons les plus 
nombreux, des engins les plus terribles, des moyens de 
transports les plus expéditifs, des munitions les plus 
abondantes ; or, sur le champ de bataille de la concurrence, les 
munitions, les moyens de transports, les engins destructeurs et 
les bataillons, c'est l'agglomération ouvrière, c'est la 
condensation industrielle et commerciale, c'est enfin la 



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La douleur universelle 



concentration des capitaux de toutes natures. 

Et maintenant, est-il besoin de se demander quels seront 
fatalement les vaincus de cette lutte à outrance ? 

Les petits capitalistes sont déjà condamnés ; ils 
disparaissent de plus en plus ; chaque jour amène la ruine d'un 
nombre plus grand de petits industriels et de petits 
commerçants : écrasés par l'impitoyable concurrence. Que peut 
l'intelligence, l'habileté, le travail d'un petit portefeuille contre 
la bêtise, l'ignorance et la paresse d'un coffre-fort crevant de 
bank-notes, de chèques et de valeurs ? Et pour mieux faire 
toucher du doigt les conséquences de l'ordre nouveau enfanté 
par le capitalisme, sur le monde des salariants eux-mêmes, 
procédons comme précédemment et étudions un exemple. 

Telle industrie, la minoterie 78 par exemple, comprend en 
France 79 je suppose, dix mille industriels ; six mille ont des 
moulins à vent, trois mille des moulins hydrauliques et mille 
des moulins à vapeur. 

Ces chiffres sont hypothétiques, mais qu'importe. Le 
raisonnement n'y perd rien et conserve toute sa vigueur. 

Les possesseurs des moulins à vent sont tous de petits 
capitalistes dont la fortune est si restreinte qu'elle ne leur 
permet pas d'acheter ou de faire construire un moulin sur un 
cours d'eau ; les propriétaires de moulins hydrauliques sont 
également des industriels dont les capitaux, pour être moins 



78 Je prends la minoterie comme toute autre industrie le fer, le sucre, le coton, les 
tissus, la soie, la laine, le papier, etc., etc. Ce qui est applicable à cette industrie est 
évidemment applicable à toutes les autres. 

79 Je limite cet exemple à notre pays pour ne pas arriver à des chiffres trop élevés ou 
invraisemblables. Il est également évident que cet exemple doit être généralisé, et 
que, la concurrence étant, comme le marché, absolument internationale, ses 
résultats seront non pas locaux ou nationaux mais universels. 



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La douleur universelle 



restreints que ceux des premiers, ne sont pas assez étendus 
pour faire face aux dépenses que nécessite l'installation d'une 
minoterie à vapeur ; en sorte qu'il est permis d'incarner la 
classe capitaliste toute entière dans cet exemple et de dire que : 
le moulin à vent, c'est la petite industrie ; le moulin 
hydraulique, c'est l'industrie moyenne ; le moulin à vapeur, 
c'est la grande industrie. 

(A) . — L'air est une force capricieuse et essentiellement 
limitée ; limitée aussi, quoique moins restreinte et en tous cas 
moins capricieuse est la force demandée à un cours d'eau. Mais 
que sont ces deux forces comparées à celle de la vapeur ? Celle- 
ci alimentée sans cesse, peut être régularisée et poussée jusqu'à 
la plus extrême limite. Que le vent cesse de souffler ou ne 
souffle que légèrement, que par un temps de sécheresse ou de 
pluies répétées, le cours d'eau soit trop ou trop peu abondant et 
le grain n'est pas changé en poudre et le minotier est réduit au 
chômage ; la machine à vapeur, elle, pourvu que sa ration de 
combustible lui soit donnée, fonctionne toujours, mettant en 
mouvement les meules puissantes et multiples appelées à 
moudre le grain. 

(B) . — Le moulin à vent ne pouvant mettre en mouvement 
qu'une seule meule, ne demande qu'un outillage élémentaire ; 
le moulin hydraulique réclame un mécanisme plus complexe ; 
mais le moulin à vapeur commande à un outillage infiniment 
plus compliqué, car la machine à vapeur est appelée à faire 
mouvoir un arbre de couche qui peut commander à une série 
considérable de meules et d'organes mécaniques. 

(C) . — Le petit meunier, n'engageant dans son installation 
primitive qu'un petit capital, son outillage étant peu développé, 
et la force dont il dispose étant relativement faible et 
nécessairement indocile et irrégulière, est obligé de limiter sa 
production à un chiffre très modeste ; le meunier qui utilise la 



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La douleur universelle 



force hydraulique ayant mis dans son industrie un capital plus 
élevé, disposant d'un outillage et d'un personnel plus 
important, bénéficiant d'une force plus grande et soumise à des 
irrégularités moins fréquentes, doit atteindre une production 
beaucoup plus abondante ; le minotier dernier système, celui 
qui se sert de la force vapeur, ayant engagé dans son 
installation un capital qui serait une fortune, commandant à un 
outillage formidable et à un personnel nombreux, maître d'une 
force douée d'une régularité de puissance et de facilité 
d'extension, pour faire fructifier ses capitaux, pour utiliser son 
outillage, occuper son personnel et employer sa force motrice, 
est dans l'absolue nécessité de faire un chiffre d'affaire énorme. 

Or, s'il est actuellement une vérité qui saute aux yeux et 
que personne ne saurait mettre en doute, c'est que, pour 
acheter, produire et vendre dans de bonnes conditions, c'est-à- 
dire avec bénéfices il faut acheter, produire et vendre en grand. 

Mais pour acheter grandement, il faut de grands capitaux 
qui, vous permettant de payer comptant, vous mettent à même 
de profiter d'un cours favorable, de traiter une affaire ronde, 
d'accaparer un produit sur un marché ; pour produire en grand, 
il faut encore de grands capitaux qui seuls vous rendent maîtres 
d'un outillage perfectionné, quelque coûteux qu'il soit, quelque 
emplacement qu'il exige, quelque installation qu'il réclame ; 
enfin pour vendre avec profit (et n'oublions pas que l'achat des 
matières premières et la fabrication des produits ne sont faits 
qu'en vue de la vente) il faut encore de grands capitaux, tant 
pour conserver et ne vendre qu'à la hausse des matières ou des 
produits momentanément en baisse, que pour influencer les 
cours par l'énorme quantité de marchandises dont on peut 
inonder le marché et pouvoir faire à la clientèle solvable un 
crédit qu'on lui fait chèrement payer. 

Dès lors, est-il besoin d'indiquer par le menu de quelle 



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façon agira, dans l'exemple qui nous occupe, l'inflexible loi de la 
concurrence ? Qu'il nous suffise d'ouvrir les yeux et nous 
constaterons (a) que les moulins à vent désertés de plus en plus 
n'existent d'ores et déjà qu'en nombre de plus en plus restreint ; 
ruinés, expropriés, refoulés dans le prolétariat des villes et des 
campagnes, les six mille petits meuniers qui ont voulu lutter 
contre leurs rivaux mieux armés, mieux outillés, c'est-à-dire 
plus riches ; (b). Le beau temps des moulins hydrauliques est 
sur son déclin ; comme ils ont dévoré les moulins à vent, ils 
seront engloutis par les minoteries à vapeur arrondissant de 
plus en plus leurs flancs ; ruinés à leur tour, abandonnés ou sur 
le point de l'être, les trois mille moulins que font marcher nos 
rivières et nos fleuves. 

(C). —Alors se trouveront en présence les mille 
minoteries à vapeur, et la lutte, pour être circonscrite entre un 
nombre moindre de combattants, n'en sera que plus ardente et 
meurtrière. Les moins riches, les moins bien outillés, les moins 
bien installés, feront place, peu à peu, aux mieux installés, aux 
mieux outillés et aux plus riches ; jusqu'à ce que dans chaque 
région subsistera un de ces monstres, un seul, repu du sang de 
tous les autres, gavé de leurs os et gonflé de leur chair. 

Or, il est de toute évidence que les nécessités de la lutte 
entraînent et entraîneront de plus en plus la création de ces 
immenses ateliers dans lesquels les masses ouvrières 
agglomérées accourent au son de la cloche ou au coup de sifflet 
de la machine. La classe prolétarienne déjà fort nombreuse voit 
et verra ses bataillons renforcés chaque jour par la faillite et la 
ruine de la petite bourgeoisie d'abord, plus tard, de la 
bourgeoisie moyenne. 

Ce travail d'élimination des plus faibles par les plus forts, 
de concentration de l'outillage mécanique, d'extension des 
forces productives, de condensation de toutes les richesses 



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La douleur universelle 



sociales, ce travail est précédé, accompagné et suivi de crises 
périodiques, de reprises et d'arrêts dans le travail, de 
soubresauts, de convulsions répétées, présentant les mêmes 
symptômes, se produisant avec une intensité croissante et 
engendrant les mêmes résultats que les crises dont j'ai parlé 
plus haut et qui, depuis plus d'un demi siècle, se reproduisent 
tous les dix ans environ avec une régularité désespérante. 

Ces crises, qui sont de véritables combats, ont pour 
conséquence d'écraser encore la masse des vaincus, 
d'augmenter le nombre des victimes, et, par suite, de diminuer 
celui des vainqueurs. 

Après chaque lutte le vaincu se trouve plus misérable, 
plus amoindri, plus exténué, plus opprimé ; le vainqueur plus 
fort, plus maître que jamais ; ainsi sous tous les rapports, la 
distance entre le capitaliste et le prolétaire devient plus 
considérable, le fossé grandit, se creuse et devient abîme. Toute 
égalité, même apparente, entre le salariant et le salarié s'efface ; 
l'inégalité apparaît, s'accuse, devient de plus en plus révoltante. 

Et le nombre des non-possédants s'accroît tandis que 
celui des accapareurs diminue dans les mêmes proportions ; les 
chefs deviennent plus rares à mesure que plus nombreux sont 
les soldats ; la richesse et la puissance des maîtres grandissent 
en raison inverse de leurs forces numériques, et en raison 
directe des mêmes forces s'intensifient la faiblesse et le 
dénuement des esclaves. 

* * * 

Tout ce qui précède peut s'appliquer strictement au 
commerce grand, moyen et petit. La petite boutique se meurt. 
Le modeste détaillant attend vainement une clientèle que toutes 
les séductions attirent dans ces immenses magasins où le 



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ruissellement de l'or, le chatoiement de la soie, l'installation 
luxueuse de comptoirs bondés de marchandises, la variété 
extraordinaire des produits, l'empressement des vendeurs, la 
gracieuseté des vendeuses, une exposition savante et sans cesse 
renouvelée de ces mille bibelots qu'on aime, exercent une 
irrésistible fascination sur le public en général et en particulier 
sur la femme dont la coquetterie se plaît tant aux fanfreluches 
et aux chiffons. 

Tous les quartiers de Paris et toutes les villes un peu 
importantes de province sont aujourd'hui la proie de ces 
« mondes » commerciaux. On se croirait encore au moyen-âge, 
au temps où, tapis dans leur sombre manoir perché sur un roc 
commandant la région circonvoisine, les bandits- 
gentilshommes, suivis de leurs mercenaires, fondaient sur les 
malheureux égarés, d'aventure, dans leurs parages et, frappant 
d'estoc et de taille, arrachaient aux infortunés et la bourse et la 
vie. 

Aujourd'hui les grands magasins —les bandits- 
gentilshommes et leurs mercenaires — leurs nombreux 
employés — laissent la vie aux voyageurs — le public — et se 
contentent de la bourse. 

Tout autour de ces capharnaums modernes, le petit 
commerce râle et s'éteint ; tel, nous dit la légende, le sort de ces 
mortels qui commettent l'imprudence de s'endormir dans le 
rayon du mancenillier ! 

Que de larmes, de ruines, de faillites, de désespoirs, de 
suicides représentent les deux cents millions qu'une Boucicault 
laisse à son décès ! 

* * * 



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II n'est pas jusqu'à la propriété terrienne qui ne se 
ressente des épouvantables effets de cette concentration 
capitaliste. 

Écrasées par l'impôt, rongées par l'usure, déchiquetées 
par l'hypothèque, les petites propriétés tendent à disparaître, 
absorbées par les vastes exploitations agricoles, les seules qui se 
prêtent à la culture scientifique moderne. 

Les ventes se multiplient ; les études de notaires 
contiendront bientôt autant d'actes hypothécaires que de titres 
de propriété. 

Rudolf Meyer et Gabriel Ardent {Le Mouvement agraire ) 
donnent les chiffres suivants : 

Dette hypothécaire en 1820 : 8 Milliards 
Dette « « 1840 : 12 Milliards 

Dette « « 1868 : 16 Milliards 

Dette « « 1887 : 20 Milliards 

À lui seul, le Crédit Foncier détient une bonne partie de la 
propriété terrienne et bâtie, et l'on sait déjà que la grande 
propriété possède les trois cinquièmes du territoire français 8o . 

80 II est juste pourtant de remarquer que, grâce à la confiscation révolutionnaire du 
siècle dernier, le sol français est encore beaucoup plus morcelé que celui de la 
plupart des autres nations. 

En Angleterre et dans le pays de Galles, 100 individus possèdent à eux seuls 4 
millions d'acres de terrain (1 million 600.000 hectares environ). 
En 1887, deux tiers environ de toute la richesse nationale de l'Angleterre se 
trouvaient entre les mains des 13% de sa population. 

B. Malon (Socialisme Intégral, t. 1, p. 277) dit qu'en Angleterre, le duc de 
Northumberland, propriétaire de 186.397 acres, possède plus à lui tout seul que 
les 703.289 petits propriétaires. 

La moitié de l'Écosse appartient à 70 propriétaires ; neuf dixièmes du sol 
appartiennent à 17.000 individus ; une douzaine de propriétaires y possèdent à 
eux seuls, 4.366.000 acres (2.000.000 d'hectares environ). Moitié du sol de 
l'Irlande est la propriété de 800 individus environ. 



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D'après M. Coste {Étude statistique sur la richesse 
comparative des départements de la France) le sol en France a 
une valeur d'environ 90 milliards. 

Or si, d'une part, la grande propriété en accapare les trois 
cinquièmes, soit 54 milliards et si d'autre part, la petite 
propriété est grevée d'une dette hypothécaire de 20 milliards, 
ce qui fait qu'en réalité, jusqu'à concurrence de ces 20 
milliards, la terre ne lui appartient que de nom, on voit qu'elle 
ne possède en fait que 90 — 74 (54 + 20) = 16 milliards. 

Que devient le lopin de terre auquel est si attaché le 
paysan de France... et même de partout ? 

* * * 

Enfin au dessus de la propriété foncière, commerciale et 
industrielle, et comme le vautour prêt à fondre sur sa proie, 
plane la haute finance. Celle-là est la condensatrice par 
excellence de tous les capitaux ; et, comme si les frontières la 
gênaient dans son œuvre spoliatrice, son cachet spécial est le 
cosmopolitisme. 

Par le lancement de toutes les grosses affaires, par les 

Aux États-Unis le spectacle est le même. Le terrain sur lequel la ville de New York 
est bâtie appartient à 10.000 individus seulement. New- York compte 2 millions 
d'habitants. A Chicago (1.200.000 habitants) la propriété du sol appartient à 
5.000 personnes. D'après les chiffres officiels publiés dernièrement, la dette 
hypothécaire aux États-Unis dépasse 45 milliards de fr. ; les débiteurs 
hypothécaires sont au nombre de neuf millions, le septième de la population. 
On pourrait, pour chaque pays, produire des chiffres à peu près aussi éloquents. 
J'ai tenu à noter tout spécialement ce qui se rapporte à la Grande-Bretagne, et aux 
États-Unis, parce que ce sont les pays les plus industrialisés, ceux qui possèdent la 
force mécanique la plus considérable, ceux par conséquent dans lesquels la 
concentration industrielle et commerciale s'est le plus développée et le lecteur 
pourra inférer de ces chiffres que la propriété agricole, elle-même, n'échappe pas à 
la loi générale de concentration capitaliste. 



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La douleur universelle 



emprunts publics, par sa participation à toutes les entreprises 
importantes, par l'élasticité avec laquelle elle déplace les 
capitaux, par la souplesse dont elle est susceptible quand il 
s'agit de faire volte-face ; par les intérêts énormes qu'elle 
domine, par la toute puissance des capitaux qu'elle peut mettre 
en mouvement ; par l'influence décisive qu'elle exerce sur la 
presse, par le prestige dont elle jouit et les mille ressorts qu'elle 
peut faire mouvoir, la haute Banque domine les opérations de 
toute nature qui marquent dans les annales de notre époque. 

Ils sont quelques richissimes banquiers, grands 
établissements de crédit et spéculateurs effrénés, qui, se 
constituant en syndicats peuvent, à leur gré et sans effort, 
ruiner l'entreprise la plus prospère ou faire affluer des 
centaines de millions dans les caisses les plus louches. 

Leur rôle consiste à drainer périodiquement l'épargne 
publique, à accaparer toutes les bonnes affaires et à se 
débarrasser sur les gogos de toutes les mauvaises. 

Il consiste encore à fînanciariser toutes sortes 
d'opérations en multipliant les sociétés anonymes, dans le but 
de mettre la main sur la plupart des entreprises commerciales 
et industrielles, en tous cas sur les plus importantes et de se 
rendre maître ensuite, par le mouvement des actions et des 
obligations et la centralisation du papier valeur et du papier 
crédit, de la vie économique des sociétés humaines. 

Maîtres du marché, libres d'y faire la pluie et le beau 
temps, y provoquer, suivant leur intérêt du moment, la hausse 
ou la baisse, de jeter la panique en répandant des nouvelles 
alarmantes, ou d'élever à des hauteurs fantastiques des valeurs 
sans consistance, en créant sur ces valeurs un marché fictif ou 
en les faisant appuyer par les journaux à leur solde, ils mettent, 
par ces coups de bourse, des centaines de millions dans leur 



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La douleur universelle 



escarcelle. 

C'est par ces procédés d'agiotage auxquels se laissent 
toujours prendre les simples et même les roublards qui n'ont 
pas la chance d'être dans le secret des combinaisons qui se 
trament, qu'une oligarchie se trouve, sans avoir jamais fait 
œuvre de ses dix doigts, posséder une bonne partie de la 
fortune publique et être maîtresse absolue de nos chemins de 
fer, de nos compagnies de navigation, de l'éclairage de nos cités, 
de nos sociétés houillères, de nos grands établissements 
financiers, de notre crédit. 

Aussi M. le comte de Mun a-t-il pu, du haut de la tribune 
française, sans faire naître la moindre protestation, prononcer 
ces paroles mémorables 81 « Le peuple voit partout l'injustice 
triomphante et impunie ; les scandales financiers, la 
spéculation et l'agiotage élevant des fortunes scandaleuses 
imméritées et creusant autour d'elles des abîmes de misère ! » 

* * * 

Dès la première moitié de ce siècle, les précurseurs du 
socialisme : les Saint-Simon, les Owen, les Fourier, les Cabet, 
avaient annoncé en termes précis cette tendance particulière à 
notre époque : la division de la société en deux classes de plus 
en plus distinctes, la bourgeoisie et le prolétariat, l'une allant à 
l'extrême richesse, l'autre au dénuement extrême. 

« Tous les progrès des sciences et des arts, dit Vidal, 
aboutissent à rendre le travail inutile, à faire accomplir la 
production par des moteurs inanimés, à rendre les riches 
toujours plus riches et le reste de la population de plus en plus 
misérable. » 



81 Chambre des Députés. Séance du mercredi 16 novembre 1892. 



- 208 - 



La douleur universelle 



À son tour Proudhon écrit : « Comme l'avouait naguère 
devant le parlement anglais, un illustre ministre, le progrès de 
la misère est parallèle et adéquat au progrès de la richesse. » 

Dans son Socialisme utopique et socialisme scientifique, 
Engels s'exprime ainsi : « Il existe une corrélation fatale entre 
l'accumulation du capital et l'accumulation de la misère, de telle 
façon que l'accumulation des richesses à un pôle, c'est une égale 
accumulation de souffrance, de pauvreté, d'ignorance, 
d'abrutissement, de dégradation du côté de la classe qui 
produit ». 

Voici l'opinion de Lange dans son Histoire du 
matérialisme : « Accumuler à la hâte des moyens de jouissance, 
pour les employer, en majeure partie, non à la jouissance, mais 
à l'agrandissement de la fortune déjà acquise, voilà le trait 
caractéristique de notre époque. » 

Enfin, voici celle du sympathique auteur du Précis du 
Socialisme 82 Benoît Malon : « Le mécanisme capitaliste 
accélère son action dévoratrice des petits capitaux : petits 
patrons, petits commerçants, petits propriétaires, sont 
actuellement dépossédés par millions dans le rayonnement 
européo-américain. Le monstre les saisit par l'usure ou par la 
concurrence dans ses griffes de fer, les dépouille, les ruine et les 
jette, désespérés, dans les rangs du prolétariat de la sorte 
continuellement grossi et rendu toujours plus formidable et 
plus mécontent. » 

* * * 

Au point de vue que je développe en ces pages rapides, on 
peut admettre que le monde social se compose de trois couches 
superposées : en bas, la classe pauvre, le prolétariat 

82 Pages 136 et 137. 



— 209 — 



La douleur universelle 



comprenant ces millions de déshérités qui ne possèdent pas 
autre chose que leur intelligence ou leurs bras ; au milieu, la 
classe moyenne, intermédiaire entre les deux autres dont les 
membres ont, pour la plupart, des origines prolétariennes mais 
aspirent à s'élever jusqu'à la classe riche ; dans ce groupe 
d'individus figure tout ce qui vit de petite propriété, de petit 
commerce, de petite industrie ; c'est, en somme, la bourgeoisie 
petite et moyenne ayant un pied dans l'aristocratie financière, 
un autre dans la plèbe appauvrie ; enfin, en haut, la classe riche 
composée du gros commerce, de la haute industrie, de la vaste 
propriété, de la haute finance. 

Le nombre des individus appartenant à chacun de ces 
groupes est en raison inverse de leur situation de fortune. Les 
pauvres sont les plus nombreux ; les riches ne sont qu'une 
poignée. 

Le processus capitaliste a pour effet de créer à travers ces 
classes comme un gigantesque mouvement de pompe aspirante 
et foulante : tandis que les biens, les fortunes, les capitaux de 
toutes sortes de la classe moyenne sont pompés, aspirés par en 
haut, les individus sont refoulés par en bas, discrédités, faillis, 
ruinés. 

Cette petite et moyenne bourgeoisie me fait l'effet de ces 
joueurs éprouvés par la déveine qui, rangés autour de 
l'immense tapis vert s'entêtent à ponter contre un banquier 
devant lequel s'entassent les monceaux d'or et les billets de 
banque. En vain tout leur crie qu'ils perdront jusqu'à leur 
dernier sou, que des cartes habilement préparées et ce que dans 
le monde des cercles on appelle « la force de l'argent » assurent 
au banquier la victoire. Un « je ne sais quoi » les retient autour 
du fatal tapis ; ils espèrent toujours que la chance finira par leur 
sourire et que quelque hasard inespéré les fera rentrer dans 
leurs fonds et même être en gain ; et cette espérance insensée 



— 210 — 



La douleur universelle 



ne les quitte que lorsque, leur dernière mise ayant été raflée, ils 
retournent, une à une, toutes leurs poches, comme s'ils allaient 
y découvrir une dernière ressource et finalement s'aperçoivent 
qu'ils sont complètement décavés. 

Que de découragement, que de colère, que d'exaspération 
et de souffrance chez ces gens qui ont connu et l'indépendance 
que donne une modeste aisance et la joie d'un intérieur 
confortable et la considération qui s'attache à tous ceux qui font 
bonne figure dans la société, quand, par la force des choses, 
malgré leur assiduité au travail, malgré leurs connaissances 
techniques et professionnelles, malgré l'énergie tenace qu'un 
indomptable espoir a su leur inspirer, ils se voient brusquement 
— et pour toujours — dépossédés, expulsés, saisis, ruinés, 
déshonorés parfois ! 

La voilà bien la triste réalisation de cette prophétique 
parole de J-B. Say : « La richesse et la misère s'avancent en 
ligne parallèle » ce qui signifie que tandis que les uns 
deviennent de moins en moins nombreux et de plus en plus 
riches, les autres deviennent de plus en plus pauvres et de plus 
en plus nombreux. 

En sorte que le moment n'est pas loin, si l'on n'avise pas, 
où l'humanité offrira à nos regards ce spectacle étrange : d'un 
côte, une poignée d'individus scandaleusement riches, se 
torturant l'imagination à la recherche de folles extravagances 
pour dépenser leur argent ; de l'autre, une innombrable foule 
de miséreux devant lesquels se dressera, sinistre et farouche, le 
problème de l'existence à résoudre chaque jour : multitude 
formidable de désespérés qui hurleront la faim. 

Oui, d'ici, et dans le calme et le recueillement qui 
conviennent à celui qui écrit et, de sa plume, soulève le voile qui 
nous cache l'avenir, mais avec cette angoisse qui étreint tout 



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La douleur universelle 



homme de cœur en face de quelque chose de monstrueux, 
j'assiste à ce spectacle et je me demande si ces masses torturées 
par les affres de la misère, n'ayant plus devant elles la petite et 
moyenne bourgeoisie pour les empêcher de voir ceux qui les 
dépouillent, une fois face à face avec leurs détrousseurs, auront 
la lâcheté de courber la tête, de se croiser les bras ou le courage 
de se ruer sur leurs bourreaux. 

V. - QUELQUES AUTORITÉS 

Depuis longtemps tous ces désastreux résultats de la 
propriété individuelle ont été prévus, dénoncés, flétris. Il 
faudrait, pour les nier, être de ceux qui ont des yeux et ne 
veulent point voir, des oreilles et ne veulent pas entendre. 

« Quiconque attend un salaire, dit Marmontel, est 
esclave. » 

Le célèbre auteur de Recherches sur la nature et les 
causes delà richesse des nations 83 reconnaît que « aussitôt que 
la terre devient une propriété privée, le propriétaire demande, 
pour sa part, presque tout le produit que le travailleur peut y 
faire croître ou y recueillir. 

« Quand, pour des raisons qu'il est inutile d'exposer ici, la 
domination du capital a remplacé celle des détenteurs du sol, 
c'est-à-dire quand le système bourgeois a remplacé le système 
féodal, nobiliaire — ce qui existe dans une grande partie de 
l'Europe — alors, ce n'est plus le propriétaire du sol qui est le 
maître, c'est le capitaliste et tous ceux qui n'ont rien, ou les 
prolétaires sont ses esclaves. » 



83 Adam Smith, économiste écossais. 



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La douleur universelle 



Dans un ouvrage couronné par l'Institut, Pecqueur 
s'exprime ainsi : « La combinaison qui se pratique actuellement 
par toute la terre est celle qui fait des maîtres et des ouvriers, 
des capitalistes et des travailleurs. Ce mode est loin d'être un 
semblant d'association, il est bien plutôt la négation de toute 
association. Ici le capital est un seigneur qui engloutit tous les 
bénéfices et le travail un esclave qu'on force à soulever des 
montagnes. Ici, l'inégalité des biens et des jouissances est forcée 
et toujours à son maximum. Il suffit d'avoir la propriété d'un 
instrument de travail, la disposition ou la possession d'un 
capital pour s'approprier de plus en plus les instruments du 
bien-être et de la liberté positive. Il est d'ailleurs infaillible que 
dans ce mode de propriété, un petit nombre s'approprie, 
s'inféode presque tous les revenus. » 

Stuart Mill constate que «jusqu'à présent les machines 
n'ont pas abrégé d'une heure le travail d'un seul être humain. » 

Adolphe Blanqui, le propre frère du farouche 
révolutionnaire qui passa en prison ou en exil la moitié de sa 
longue existence, dans son Histoire de l'Economie politique, 
déclare que : « la misère publique est un grand fait social 
particulier aux temps modernes et qui se manifeste de plus en 
plus à mesure que la civilisation se répand. » 

Écoutez Lamennais : « qu'est aujourd'hui le prolétaire à 
l'égard du capitaliste ? un instrument de travail. 

« Affranchi par le droit actuel, légalement libre de sa 
personne, il n'est point, il est vrai, la propriété vendable, 
achetable de celui qui l'emploie. Mais cette liberté n'est que 
fictive. Le corps n'est point esclave, mais la volonté l'est. Dira-t- 
on que ce soit une véritable volonté que celle qui n'a le choix 
qu'entre une mort affreuse, inévitable et l'acceptation d'une loi 
imposée ? 



-213- 



La douleur universelle 



« Les chaînes et les verges de l'esclave moderne, c'est la 
faim ! » 

En deux lignes, Proudhon a merveilleusement caractérisé 
la situation : « Les machines, de même que la division du 
travail, sont tout à la fois, dans le système actuel de l'économie 
sociale, et une source de richesse et une cause permanente et 
fatale de misère. » 

« L'esclavage auquel la bourgeoisie a soumis le prolétariat 
se présente sous son véritable jour dans la fabrique, » dit 
Frédéric Engels. 

Depuis plus de 30 ans, il n'est pas un écrivain, penseur ou 
philosophe socialiste qui n'ait hautement proclamé que nous 
sommes menacés d'un retour à la féodalité par l'accumulation 
des richesses entre les mains de quelques-uns et la misère 
exténuante du plus grand nombre. 

J'ai voulu garder pour la fin cette magnifique citation que 
j'ai détachée d'un livre qui fit naguère un bruit énorme 84 et qui 
émane d'un des maîtres les plus respectés du matérialisme 
scientifique, le docteur L. Bùchner. « L'excès de pauvreté et 
l'excès de richesse, l'excès de force et l'excès d'impuissance, 
l'excès de bonheur et l'excès de misère, l'excès du superflu et 
l'excès du dénuement, une fabuleuse science et une ignorance 
fabuleuse, le travail le plus pénible et la jouissance sans effort, 
tous les genres de beauté et de splendeur et la plus profonde 
dégradation de l'existence et de l'être, ce sont là les traits qui 
caractérisent notre société actuelle qui, par la grandeur de ses 
contrastes, surpasse les pires époques d'oppression politique et 
d'esclavage. » 



84 L'homme selon la Science, page 220. 



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La douleur universelle 



Je ne dirai rien de plus, pour le moment, sur l'iniquité 
économique. 

Tels sont les abîmes de souffrance et de servitude dans 
lesquels roule l'humanité pour s'être soumise à cette exécrable 
formule: Tout appartient à quelques-uns!» 



-215- 



La douleur universelle 



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La douleur universelle 



CHAPITRE CINQUIÈME 

CAUSES DE LA DOULEUR 
UNIVERSELLE 

CAUSES SECONDES ET DIVERSES : 

LES INSTITUTIONS SOCIALES (SUITE) 
- L'INIQUITÉ POLITIQUE 



I. — Considérations générales. — L'iniquité politique se résume 
dans le mot « Gouvernement » et la formule : « tous obéissent à 
quelques uns ». Rapports chronologiques de la propriété et du pouvoir. 
Origines de celui-ci. Son histoire en France. 

II. — Le mécanisme gouvernemental. — L'idée de Gouvernement 
implique l'idée de Droit et de Force. Lien nécessaire et constant de ces 
trois idées. Aperçu historique : Droit de la force brutale ; Droit divin ; 
Droit humain. 

III. — Le Droit contemporain. A. Théorie. — Les diverses formes 
de Gouvernement se résument en deux types : monarchie et république. 
Fausseté de la liberté politique. Cette liberté est annulée en même temps 
que la souveraineté populaire par le système de la délégation ou 
représentation. Déléguer son pouvoir c'est le perdre. Réponse aux divers 
sophismes ayant pour objet de faire croire que la délégation n'est pas 
incompatible avec l'exercice de la souveraineté individuelle. 
Identification irréalisable entre les sentiments et les idées du mandataire 
et des mandants. Cet accord idéal ne peut exister que sur le terrain des 
sciences exactes et positives. L'unanimité des convictions ne peut pas se 
produire sur les questions qu'un député est appelé à résoudre. Le Droit 
contemporain n'est donc qu'une odieuse tromperie. Le Droit actuel ne 
pouvant émaner de tous est censé reposer sur le plus rand nombre. Le 
plus grand nombre ne représente ni la science ni la vérité. L'histoire 
démontre la certitude du contraire. Le Droit et la justice se trouvent 
presque toujours du côté de la minorité. Ce qu'il faut penser de l'égalité 



— 217 — 



La douleur universelle 



devant la loi. Toutes les lois sont faites au bénéfice exclusif d'une 
collectivité restreinte. Elles ont pour objet la sauvegarde du capital et du 
gouvernement. En tous cas ce serait l'Égalité dans la servitude. Toute loi 
a un caractère nécessairement oppressif. Incompatibilité de la loi et du 
Droit naturel. Différence essentielle entre les lois naturelles et les lois 
codifiées toutes artificielles. Nécessité de l'ignorance dans les masses 
populaires. 

B. Pratique. — La loi des majorités aboutit en pratique, à la loi des 
minorités, chiffres probants à l'appui de cette vérité. Le système 
parlementaire amène fatalement le retour au Césarisme, au pouvoir 
personnel. Spectacle d'un pays « en mal d'élections » : Comités, agents, 
courtiers électoraux, manifestes et professions de foi, courbettes au 
suffrage universel, tournées, promesses, flagorneries du candidat, 
campagne odieuse de manœuvres et calomnies contre les adversaires. 
Après les élections : le système représentatif a pour traits distinctifs : 
l'absolutisme, l'irresponsabilité, l'incompétence, la stérilité, la 
corruption. Monographie de l'électeur. La scrutomanie. 

IV. — La Force. — Nécessité de la force pour réprimer la révolte. 
Deux sortes de révolte : la révolte individuelle et la révolte collective. 
Contre la première : magistrature, police, gendarmerie, système 
pénitentiaire. Psychologie du magistrat. Le droit de juger et de 
condamner. Contre la seconde : l'armée. Le patriotisme n'est qu'un 
masque. Discipline abrutissante. Véritable rôle du soldat. Impuissance 
des armées permanente à sauvegarder l'intégrité des frontières. 
Supériorité sur ce point de la nation armée. Comment on éduque les 
jeunes générations dans la religion de la patrie et la haine de l'étranger. 
Les horreurs de la guerre. Le coût de la gloire. La politique n'est qu'une 
série de mensonges et d'hypocrisies. 



I. - CONSIDERATIONS GENERALES 

De même que l'iniquité économique se traduit en une 
simple expression : « la propriété individuelle », de même 
l'iniquité politique peut se résumer en un mot : gouvernement. 
La grande injustice « propriété » est celle qui a soulevé jusqu'à 



-218 - 



La douleur universelle 



ce jour et sur tous les points du globe, le plus d'imprécations 
parce que, d'une part les besoins du ventre sont ceux qui 
réclament satisfaction sous la forme la plus violente et la plus 
universelle ; parce que, d'autre part la tyrannie propriétaire 
produit les inégalités les plus révoltantes, les plus meurtrières 
et les plus difficiles à abriter sous un masque quelconque. 

Mais pour avoir été dénoncée avec moins d'éclat, pour 
soulever peut-être moins de colère, l'iniquité politique n'en est 
pas moins la cause de maux cruels, de souffrances aussi 
profondes. 

Grand est le tort de la foule qui se laisse lâchement 
dépouiller par une poignée de riches ; non moins grande est 
l'erreur de la masse qui se laisse dominer par une bande de 
despotes. 

À cette formule économique : « tout appartient à quelques 
uns », dont je viens d'exposer les terribles conséquences, il 
convient d'ajouter celle-ci : « tous obéissent à quelques uns » 
dont il me reste à faire connaître les déplorables résultats. 

Les origines du pouvoir ne sont pas plus respectables que 
celles de la fortune privée. On a épilogué bien longtemps et on 
ergote encore beaucoup sur le point de savoir sous quelle 
forme : économique ou politique, l'autorité a fait au sein des 
sociétés humaines sa première apparition. La question reste 
pendante. Les uns affirment que, des premières guerres contre 
les animaux féroces et contre les autres groupements a surgi 
dans chaque tribu ou peuplade l'autorité absolue que les plus 
forts ou les plus expérimentés se sont attribuée sous le titre de 
chefs ; que la conquête, faisant tomber sous la puissance 
tyrannique de ces maîtres primitifs les peuplades défaites et les 
territoires par elle occupés, ces guerriers victorieux se sont 
arrogé le droit de faire travailler les vaincus et de confisquer, en 



— 219 — 



La douleur universelle 



même temps que leurs terres, le produit de leurs labeurs ; que 
par la suite, et pour que nul ne songe à leur en contester le 
profit, ces maîtres, avec la complicité des législateurs et des 
prêtres, ont peu à peu fortifié leur suprématie et consolidé les 
bases de leurs usurpations par des législations et des préceptes 
religieux. 

Les autres enseignent que la propriété individuelle 
remonte à des origines plus anciennes que le pouvoir ; qu'aux 
temps antiques les hommes furent chasseurs et pécheurs 
d'abord, ensuite pasteurs et agriculteurs. Que les guerres 
proprement dites de tribu à tribu n'eurent pour point de départ 
que l'état de prospérité plus ou moins avancée des peuplades 
voisines, la guerre n'ayant en ces époques reculées, d'autre 
objet que la dépossession des plus faibles et leur réduction en 
esclavage ; que ce développement de la culture ne saurait 
s'allier à l'absence de propriété privée ; que celle-ci a donc dû 
nécessairement précéder le pouvoir, l'engendrer par la suite, 
afin de trouver en lui un protecteur, un défenseur, un soutien 
contre les revendications suscitées par les convoitises voisine. 

Or, il ne me semble pas que les uns ni les autres aient 
apporté à l'appui de leurs dires de décisives preuves, des faits 
indiscutables. 

Est-ce le droit de commander qui a précédé et amené 
celui de posséder, ou bien est-ce le droit de posséder qui a 
précédé et amené celui de commander? L'autorité s'est-elle 
affirmée d'abord sur les choses, ensuite sur les individus ? est- 
ce l'opposé qui a eu lieu ? Je ne me prononcerai pas 
catégoriquement sur ce fait historique vraisemblablement 
condamné selon moi, à rester, en l'absence de documents 
précis, enveloppé d'incertitude. 

Mais cela n'a qu'une importance secondaire ; ce qui 



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La douleur universelle 



résulte de l'examen minutieux de ce qui a été autrefois et de ce 
qui est à notre époque, ce qu'il importe d'observer, c'est que 
depuis une suite déjà longue de siècles, le pouvoir et la 
propriété marchent de front ; l'un consolidant l'autre ; que la 
genèse du premier ressemble à s'y méprendre à celle de la 
seconde ; que ces deux formes de l'autorité semblent avoir 
toujours cheminé côte à côte ; qu'il paraît impossible de faire du 
mal à celle-ci sans nuire à celle-là, qu'elles sont aujourd'hui si 
solidement rivées que le sort de l'une est indissolublement lié 
au sort de l'autre. 

Ce lien est si étroit qu'on le retrouve jusque dans les 
diverses transformations et manières d'être du pouvoir et de la 
propriété. Pour ne parler que de la France, l'histoire de 
l'accaparement gouvernemental peut, tout comme celle de 
l'extension des richesses, être réduite aux trois phases 
suivantes : 

Avant 1789 : guerre, violence, rapine, superstition 
religieuse, captation des cerveaux — C'est l'opinion de Guizot : 
« il est impossible, dit-il, de ne pas reconnaître que la force a 
souillé le berceau de tous les pouvoirs du monde, quelles 
qu'aient été leur nature et leur forme. » 

Pendant la période révolutionnaire : dépossession de la 
noblesse et du clergé, et déchéance de la royauté, au bénéfice de 
la classe bourgeoise, après cette époque, sauf quelques 
mouvements nous ramenant par intermittence aux anciens 
régimes un peu modernisés ; l'exploitation de l'ignorance 
soigneusement entretenue par d'habiles sophismes dans l'esprit 
populaire. 

Il n'entre pas dans le cadre de cette étude que je m'arrête 
aux deux premières phases. Ceci n'est pas un essai d'histoire 
mais de philosophie. Par contre, pour faire saisir 



— 221 — 



La douleur universelle 



l'enchaînement qui relie l'iniquité politique au malheur 
universel, je dois porter tout l'effort de cette recherche sur les 
conditions dans lesquelles s'exerce le pouvoir à notre époque. 

Cette question est, à mon sens, à peu près inconnue ou, 
plus exactement, fort mal comprise. Car si les économistes 
officiels se sont ingéniés à compliquer les problèmes si simples 
au fond et si limpides concernant la propriété, les politiciens 
— et pour cause — se sont appliqués à embrouiller et obscurcir 
ceux qui touchent au pouvoir gouvernemental. 

Les préjugés ici pullulent, tous reposant plus ou moins sur 
des malentendus, de fausses interprétations et une 
« mescience » complète de ce qu'est cette machine en 
apparence si compliquée : un gouvernement ; je ne dis pas une 
royauté absolue ou institutionnelle, un empire ou une 
république, mais un gouvernement tout court, c'est-à-dire quel 
qu'il soit, quelles que soient sa forme et son étiquette, quels que 
soient son principe et son personnel. 

IL LE MÉCANISME GOUVERNEMENTAL 

L'idée de gouvernement renferme, de toute nécessité, les 
deux idées suivantes : Droit et Force. 

À l'idée de droit correspondent les considérations de toute 
nature qui s'attachent au titre auquel on gouverne, à la base sur 
laquelle repose l'autorité, au principe au nom duquel on édicté 
la loi. 

À l'idée de force se rattache tout ce qui assure 
matériellement le respect de la loi, sa stricte exécution : sa 
sanction si elle est violée, sa défense, si elle est menacée. 



— 222 — 



La douleur universelle 



Tout ce qui a trait à l'une ou à l'autre de ces idées de force 
ou de droit, se groupe autour de ce centre : le gouvernement. 

Il est impossible en effet de concevoir un système 
gouvernemental quelconque, sans avoir instantanément l'idée 
d'une règle de conduite imposée à tous les êtres sur lesquels il 
étend son pouvoir ; et il n'est pas plus possible d'imaginer cette 
règle des actions — quelle qu'elle soit du reste ; bonne ou 
mauvaise, juste ou inique, rationnelle ou fausse, indulgente ou 
sévère — sans songer concurremment à la nécessite de garantir, 
par tous les moyens possibles, l'observance de cette règle par 
ceux auxquels elle s'applique. 

Ce fait est si évident que je ne m'y arrête pas davantage. 

Or, historiquement, l'idée du droit et de la force qui 
caractérise tout gouvernement s'est modifiée en même temps, 
dans le même sens et dans la même mesure que celle de 
gouvernement, tant il est vrai que qui dit ceci dit cela et qu'il est 
absolument impossible de détacher quoi que ce soit de ce bloc. 

À l'origine, le gouvernement a pour base la force brutale ; 
le droit est nécessairement le droit du plus fort et, le droit se 
confondant alors avec la force, celui-là est subi comme celle-ci. 
Peu ou point d'appareil législatif, judiciaire, policier. C'est par la 
brutalité expéditive des muscles et des armes que sont tranchés 
tous les différents, réprimés tous les délits, punies toutes les 
révoltes contre l'autorité souveraine. 

Plus tard, lorsque les esprits se furent suffisamment 
teintés de religiosité, lorsque les cosmogonies spiritualistes 
eurent persuadé à l'homme qu'il n'était entre les mains du 
créateur qu'un frêle roseau que sa colère pouvait briser sans le 
moindre effort, quand sur l'idée du Dieu créateur vint 
logiquement se greffer celle du Dieu révélateur des destinées 



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La douleur universelle 



humaines et indiquant la voie à suivre, lorsqu'enfin la religion 
chrétienne se fut acclimatée dans une grande partie de notre 
monde civilisé, courbant les têtes sous le même dogme et les 
consciences sous les mêmes commandements issus d'un Être 
suprême se manifestant à Moïse au milieu des éclairs du Sinaï, 
ce jour là, le droit de la force brutale fut remplacé par le Droit 
divin. Le gouvernement alors, c'est la délégation sur la terre 
d'êtres appartenant à une race d'élection, de créatures 
marquées par Dieu lui-même du sceau de la puissance des 
maîtres, donnés aux peuples par la Providence pour leur servir 
de pasteurs et de guides. Leurs ordres, leurs prescriptions, leurs 
défenses, inspirés par le Monarque Éternel lui-même doivent 
être partout et par tous respectés. Quiconque méconnaît ce 
droit d'essence divine s'expose, de son vivant, aux pires 
châtiments, juste peine de la faute commise, et si la justice 
humaine l'épargne, le juge suprême devant lequel 
comparaissent tous les mortels un jour, le condamnera à des 
supplices éternels dont le moindre dépasse l'imagination. 

À ce concept particulier du Droit, correspond un état 
d'esprit tout spécial, fait de crainte, de soumission et même 
d'amour, en tous cas de fatalité résignante. Le Droit est 
consenti, accepté. 

C'est l'époque à laquelle la puissance des Grands revêt une 
allure majestueuse et s'enveloppe d'un certain mystère. Les 
souverains sont des êtres surhumains, auréolés d'une sorte de 
Divinité. Les Individus leur appartiennent comme leurs 
richesses. Au-dessus de ces têtes couronnées, et les dominant 
de toute la distance qui le rapproche du Très-Haut, le 
successeur de Saint-Pierre, de la ville dite Éternelle, distribue 
ses Bénédictions ou ses Excommunications ; sa voix de 
tonnerre frappe d'épouvante et ses ordres inclinent les fronts 
les plus altiers. 



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La douleur universelle 



Le législateur et le savant se confondent alors avec le 
précepteur et le confesseur des princes. L'Église omnipotente a 
l'oreille des monarques et c'est sous l'inspiration de ses 
ministres occupant, parfois officiellement, le rang le plus élevé 
dans le temporel, que le Droit s'élabore et que la Loi se formule. 

La Force elle-même revêt un caractère religieux ; ses 
muscles portent soutane ; les tribunaux sont composés de 
moines ; le crime le plus abominable est l'hérésie ou le 
schisme ; les bûchers s'allument et flambent pour le téméraire 
qui doute ou nie. 

Gouvernement, Droit et Force, tout a une origine et des 
attaches surnaturelles ; tout descend du ciel, tout a une mission 
qui vient d'en haut. 

Mais, pour que cet état de choses se maintienne !e plus 
possible, il faut que la base n'en soit pas même discutée aussi 
est-il rigoureusement interdit de réfléchir, de penser, de 
critiquer. Le doute, le doute lui-même est une faute grave. 
Toute objection est mal vue ; toute affirmation contraire aux 
saintes Écritures est poursuivie, toute réfutation condamnée et 
la torture ne paraît pas une pénalité excessive pour l'audacieux 
qui ose s'insurger contre les textes ou la doctrine. 

Mais l'esprit humain cherche malgré tout sa voie ; son 
invincible besoin de savoir le pousse à approfondir les 
problèmes ; ses aspirations naturelles vers le démontrable et 
« le cogniscible » l'incitent irrésistiblement à l'étude du 
comment et du pourquoi ; les connaissances peu à peu se 
développent : la matière se décide à se laisser pénétrer ; une 
série de phénomènes encore inexpliqués est comprise ; en 
promenant à travers les déserts de l'espace leurs appareils 
d'investigations les savants ne trouvent nulle part la présence 
de l'âme immortelle ; la donnée matérialiste se précise ; l'esprit 



- 225 - 



La douleur universelle 



philosophique intervient ; les sciences exactes disent leur mot ; 
la découverte de l'imprimerie, la multiplication des livres et 
l'extension de la presse vulgarisent rapidement l'idée nouvelle ; 
il se produit enfin un si colossal mouvement d'opinion que le 
monde, basé sur le Droit divin, en est emporté. 

Alors apparaît la troisième forme du Droit ; je l'appellerai 
le Droit humain, par opposition à celui qui l'a précédé. 

Celui-ci ne vient pas d'en haut, mais d'en bas ; il ne 
descend pas du ciel, il surgit de la terre ; il ne procède pas de 
Dieu, il émane des hommes. L'être humain n'est plus une 
marionnette dont le Tout-Puissant tient les fils ; il est un 
individu libre, pensant, raisonnable auquel appartiennent le 
droit et la puissance de fixer ses propres destinées et de 
déterminer les conditions dans lesquelles il lui plaît de vivre en 
société. Le gouvernement n'est plus aux mains des 
représentants de Dieu sur la terre, il échoit aux représentants 
du peuple. Du coup, la souveraineté du citoyen est reconnue, 
proclamée, il ne subit plus les lois édictées par le caprice d'un 
despote, la volonté d'un tyran ; il confectionne lui-même les lois 
appelées à le régir ; d'accord avec ses semblables, il discute la 
loi et celle-ci ne devient exécutoire qu'autant qu'elle a été 
élaborée en commun et consentie par tous. Le Droit est 
l'expression sincère, formelle et indépendante de la volonté 
nationale résumée en une série de codes et règlements faits par 
tous, applicables à tous. Tel est le nouveau concept du Droit. 

La Force suit tout naturellement une parallèle évolution. 
Elle ne se résout plus en une troupe de mercenaires, satellites 
du plus fort, comme aux temps antiques ; elle ne se montre plus 
sous la forme d'une sanction ultravitale ; elle ne se manifeste 
plus par des tribunaux d'inquisiteurs secondés par le bras 
séculier, comme au moyen-âge. Elle s'affirme sous les espèces 
et apparences d'une magistrature nationale, d'une police et 



— 226 — 



La douleur universelle 



d'une gendarmerie nationales, d'une armée nationale, de 
prisons nationales, de guillotine nationale, en sorte que 
gardiens de prison, soldats, gendarmes, policiers, bourreaux et 
magistrats ont un caractère aussi démocratique que le Droit et 
le Gouvernement eux-mêmes. 

La souveraineté, on le voit, s'est ainsi successivement 
déplacée ; ayant, à l'origine, un cachet exclusivement personnel, 
elle s'attacha à celui dont la haute stature, la force herculéenne 
et la cruauté surent en imposer aux autres ; sous l'influence 
prépondérante de l'idée religieuse, elle s'incarna dans une caste 
comprenant ceux que Dieu marqua de son sceau ; de nos jours 
enfin, elle a perdu son caractère de privilège et embrasse 
l'universalité des humains. 

Le guerrier, le noble, le citoyen, voilà la trilogie 
souveraine dans l'ordre chronologique. 

Et maintenant que j'ai démontré, m'appuyant sur la 
raison et sur l'histoire, l'imbrisable lien qui unit l'idée de Droit 
et de Force à celle de Gouvernement ; maintenant que j'ai 
établi, irréfragablement je crois, que tout Gouvernement, quel 
qu'il soit : antique, moderne ou contemporain ; monarchique 
ou républicain ; aristocratique ou démocratique, ne peut exister 
sans un Droit qui le justifie et sans une Force qui le sauvegarde, 
je vais faire voir ce qu'il faut penser du Droit contemporain et 
de la Force qui l'accompagne. 

III. - LE DROIT CONTEMPORAIN 

A.— Théorie. 

Toutes les formes du gouvernement peuvent être 



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La douleur universelle 



ramenées à deux types fondamentaux : le type monarchique, le 
type républicain. Ce qui caractérise le premier, c'est le pouvoir 
personnel conférant à un individu le droit de faire la loi et de 
l'imposer à tous ses sujets. Quand une nation parvient à un 
certain degré de développement et que la pensée s'est 
affranchie de certains jougs, le pouvoir absolu du prince 
régnant est tempéré par celui de son peuple auquel est 
concédée une partie de la souveraineté. Mais il n'en reste pas 
moins à l'avantage du monarque quelques prérogatives qui lui 
assurent la suprématie. 

Ce qui distingue le second, c'est le remplacement du 
pouvoir personnel par une ou plusieurs assemblées 
délibérantes composées de délégués de la nation représentant 
la synthèse des intérêts et des aspirations d'un pays. C'est la 
substitution de la souveraineté populaire, c'est-à-dire de tous et 
de chacun à la souveraineté d'un seul ou d'une oligarchie. Ces 
parlements, mandataires, en principe, du peuple tout entier ont 
pour rôle d'élaborer les lois et, par le gouvernement, d'en 
assurer l'exécution. 

Théoriquement, ce régime représentatif correspond à 
l'idée d'un corps social se gouvernant lui-même, sans 
l'ingérence d'une volonté étrangère à celle de ses membres, 
chaque individualité étant appelée à exprimer son opinion sur 
toute règle de conduite, n'ayant à subir la volonté d'aucune 
autre, restant libre de se diriger suivant les aspirations propres 
de son intellect et de sa conscience, ne se soumettant, en 
somme, qu'à ce qu'il lui a plu d'accepter parce qu'elle l'a 
reconnu juste et raisonnable ; conservant la possibilité de 
réparer ses erreurs, de chercher le mieux, d'annuler une 
résolution antérieure, d'abroger une loi défectueuse, de 
modifier la Constitution. 

De prime abord, et surtout comparé à l'arbitraire des 



- 228 - 



La douleur universelle 



régimes monarchiques, ce système gouvernemental séduit. 
Aussi, n'a-t-on pas de peine à s'expliquer la sorte de fascination 
qu'exercèrent et qu'exercent encore sur les esprits simples et 
confiants ces expressions magiques : souveraineté du peuple, 
représentation nationale, république, suffrage universel. 

Mais ce qui s'est passé au sujet de la liberté économique et 
dont j'ai parlé plus haut, s'est reproduit fidèlement au sujet de 
la liberté politique : 

La constitution républicaine dit à chaque citoyen : 
« Désormais, tu es libre, entièrement libre ; la loi a proclamé 
l'affranchissement intégral et l'égalité de tous les êtres. Tu 
n'appartiens plus au roi ; tu n'es plus tenu de t 'incliner devant 
ses caprices, de supporter ses injonctions, de payer son luxe ; 
cette souveraineté qu'il a, jusqu'à ce jour, exercé sans conteste, 
tu la posséderas dorénavant et la transmettras à tes 
descendants. À dater de ce jour, tu ne relèves que de toi-même ; 
tu n'es le serviteur de personne. Va, tu es libre ! » 

Malheureusement cette Liberté a subi le sort de toutes 
celles qu'édicté la loi ; aussitôt reconnue, proclamée, elle a été 
escamotée par un habile subterfuge qui a eu pour effet de 
l'annuler complètement. 

Voici, en effet, ce qu'ajoute la constitution républicaine : 

« Le droit social résidant dans l'ensemble des êtres 
humains formant un groupe national, la loi qui n'en est que 
l'expression fidèle sera l'émanation synthétique de la volonté 
populaire ; mais, comme, pour sa formulation, il est impossible 
d'assembler sur un point unique tous les citoyens d'une même 
nation, de les amener à prendre part à une délibération 
politique et universelle, de consacrer par leurs suffrages une 
décision générale, les individus devront s'entendre, par région, 



— 229 — 



La douleur universelle 



pour élire des délégués chargés de les représenter au sein de 
l'assemblée souveraine, d'y faire prévaloir leurs desiderata, d'y 
prendre part en leur nom aux délibérations, d'y exprimer par 
leurs votes, la volonté de leurs « électeurs ». C'est ainsi que la 
souveraineté individuelle ne « pouvant directement s'exercer, 
se pratiquera par voie de délégation. » 

Du coup le gouvernement représentatif était fondé. Du 
coup aussi la souveraineté populaire était foulée aux pieds, 
violée la liberté du citoyen. Ce point essentiel demande à être 
expliqué. Il est de toute évidence que la représentation est et ne 
peut être que la négation complète de la souveraineté 
individuelle, un escamotage plus ou moins habile de la volonté 
nationale. Quiconque délègue sa souveraineté à autrui s'en 
dépouille. On ne peut pas plus confier à quelqu'un la mission de 
fabriquer des lois et garder la prétention de rester son maître, 
qu'on ne ne peut à la fois donner et conserver un objet. Celui 
qui nomme un mandataire avec rôle bien défini de se concerter 
avec d'autres mandataires à l'effet de légiférer, prend d'honneur 
et d'avance l'engagement de se soumettre aux volontés de ces 
législateurs et abdique, ipso-facto, tout droit à la révolte. Donc 
il cesse d'être libre et, bon gré, mal gré, il redevient esclave. 
C'est la servitude consentie, voulue, cherchée. Il y a 
incompatibilité absolue entre la souveraineté du peuple et la 
représentation de cette souveraineté. 

« N'y a-t-il pas contradiction, dit Proudhon, entre tous ces 
termes : gouvernement, représentation, intérêts, libertés, 
rapports ? 85 » 

Et il ajoute 86 : « Sur tous les points, le représentant des 
libertés et des intérêts est en contradiction avec la liberté, en 
révolte contre les intérêts, le seul rapport qu'il exprime, c'est la 

85 Le coup d'État prouvé par la Révolution sociale, page 269. 

86 Idem page 276. 



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La douleur universelle 



servitude commune. » 

En deux mots, Élisée Reclus a exprimé l'idée que je 
développe : « Déléguer son pouvoir c'est le perdre ». Oui, c'est 
le perdre, car c'est dire à celui qu'on délègue : « Je vous confie 
le soin de penser, de discuter, de voter et d'agir pour moi. Je 
m'en remets absolument à vous. Ce que vous direz sera bien dit, 
ce que vous ferez sera bien fait ; je le considérerai comme fait et 
dit par moi-même. C'est par votre bouche que ma pensée se 
développera, par votre suffrage que s'affirmera ma volonté. » 

Et le même écrivain ajoute : « Voter, c'est s'avilir ! » 
Parole aussi juste que belle. Eh quoi ! l'on vous dit que vous 
n'êtes plus mineur, on reconnaît votre majorité avec tous les 
droits qu'elle comporte : celui de vous considérer comme l'égal 
de tous et de chacun, celui de prendre part librement aux 
discussions qui ont pour but de rechercher le meilleur moyen 
de vivre heureux en société, celui de gérer vous-même vos 
propres intérêts ; celui de résister à quiconque voudrait 
empiéter sur vos attributions d'homme libre ; celui de 
développer vos facultés en tous sens, de vivre à votre guise, 
d'arranger votre existence selon qu'il vous plaît. Et voilà que par 
une supercherie très subtile on vient vous proposer ni plus ni 
moins que de vous priver volontairement de tous ces droits si 
longtemps contestés, si chèrement acquis ; on vient vous 
engager à vous débarrasser sur autrui du soin d'étudier et de 
décider ce qui est le plus conforme à vos intérêts, ce qui répond 
le mieux à vos besoins, ce qui contribue le plus sûrement à 
votre bonheur, ce qui garantit le mieux le jeu de vos facultés ; 
on vient vous exhorter à remettre entre les mains d'un tiers le 
souci de tout ce qui vous concerne, vous, votre femme, vos 
enfants, vos biens ? Eh bien, oui ! si vous avez la faiblesse 
d'écouter ces exhortations, de vous ranger à ces fallacieux 
conseils, de vous prêter à cette perfide mystification ; si vous 
avez la lâcheté de consentir à jouer votre rôle dans cette indigne 



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La douleur universelle 



comédie, vous vous avilissez ; vous cessez d'être un individu 
libre, vous vous plongez volontairement dans l'esclavage et vous 
aurez d'autant moins le courage de briser vos chaînes et la 
sensation des blessures qu'elles vous feront, que ces chaînes, 
vous les aurez forgées et vous aurez tendu les bras pour qu'on 
vous en accable ! 

Cette considération d'ordre purement philosophique peut 
ne pas frapper les esprits matérialistes de notre époque ; mais 
c'est un point trop important pour qu'on ne se donne pas la 
peine d'y réfléchir, et il fixe une vérité si simple que, pour 
qu'elle ait besoin de démonstration, il faut que l'habitude de se 
payer de mots et d'accepter, sans les comprendre, des 
expressions vides de sens, ait jeté dans nos générations de 
puissantes racines. 

Je sais que sur ce point les essais de réfutation sont 
nombreux. Un des plus en vogue, c'est celui qui consiste à 
prétendre que le mandataire, bien loin d'être un maître qu'on se 
donne, n'est qu'une sorte d'ambassadeur aux gages du peuple- 
roi ; que l'élu, devant puiser ses inspirations dans le groupe qui 
le choisit, n'est qu'un porte parole, pas autre chose ; que la voie 
dans laquelle il doit avancer lui étant étroitement tracée par ses 
mandants, il n'a pas autre chose à faire qu'à y marcher 
résolument et, comme frayant le chemin, facilitant ainsi le 
passage à tous ceux qui le suivent ; que ce n'est pas sa volonté 
qu'il va exprimer au parlement ni ses intérêts qu'il y va 
défendre, mais les intérêts et la volonté des électeurs ; et ceux 
qui vont jusqu'au bout, ne craignent pas d'affirmer que le 
député n'est, en fait, que le domestique de ceux qui l'ont choisi. 

À ces prétentions, je répondrai par un simple dilemme ; 
de deux choses l'une : ou bien c'est l'élu qui se soumet à la 
volonté de l'électeur, cesse de penser avec son propre cerveau, 
de voir avec ses yeux, d'entendre avec ses oreilles, de raisonner 



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La douleur universelle 



avec ses intérêts, pour raisonner, entendre, voir et penser avec 
les intérêts, les oreilles, les yeux et le cerveau de ses mandants. 
Dans ce cas, il n'est plus libre et le voilà à l'entière disposition 
du corps électoral devenu son maître, le voilà contraint de dire 
même ce qu'il ne pense pas, de sacrifier ses intérêts à ceux 
d'autrui, de voter, au besoin, contre sa conscience. La 
souveraineté universelle est violée en lui. 

Ou bien au contraire, sans tenir compte de ceux qui l'ont 
nommé, autrement que pour rester en place et assurer sa 
réélection, le représentant ne se soucie que de ses propres 
intérêts, se conduit d'après ses vues personnelles, prend pour 
guide sa raison, s'inspire de sa seule conscience et alors, ceux 
qui l'ont délégué cessent à leur tour d'être libres, ne comptent 
que fort peu dans les votes de l'élu et s'ils ont pour ressource 
ultérieure de le frapper de déchéance, ils ont pour devoir 
immédiat de se soumettre aux lois qu'il a faites, blessassent- 
elles leurs intérêts ou leur indépendance. 

Je n'ai pas besoin de faire remarquer que dans la 
pratique, c'est de cette dernière manière que les choses se 
passent toujours. Mais, pour mon raisonnement, que ce soit de 
cette façon ou de l'autre, cela indiffère. Dans les deux cas, il y a 
tels individus qui commandent, tels autres qui sont tenus 
d'obéir ; que ce soient ceux-ci ou ceux-là, la chose importe peu ; 
il n'en reste pas moins certain que pour le plus petit ou le plus 
grand nombre, la souveraineté est supprimée. 

"X* "X* 

Mais, dira-t-on, il peut, il doit arriver que le délégué soit 
en communion constante d'idées et d'intérêts avec ses 
commettants ; quand il en est ainsi, la volonté de ces derniers 
s'identifiant avec celle du premier, nul n'a à se soumettre à une 
décision de nature à choquer ses sentiments ou blesser ses 



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La douleur universelle 



intérêts. 

Je réponds : 

Cette entente absolue ne saurait exister pour au moins 
quatre motifs : i° parce que le nombre de ceux qui forment un 
même collège électoral est beaucoup trop considérable pour 
que tous ceux qui composent cette foule hétérogène au sein de 
laquelle s'agitent, parallèlement à des intérêts d'ordre général et 
communs beaucoup d'intérêts particuliers presque toujours 
contradictoires, puissent former un tout compact, uni, 
identique à lui-même en ses différents points. Il est 
matériellement impossible qu'une masse plus ou moins 
considérable de particuliers, ayant chacun sa nature, son 
tempérament, son caractère, ses affinités, ses goûts, puisse 
sentir, raisonner, vouloir de la même manière, et avec la même 
puissance. La même intensité de volition se rencontrât-elle au 
total, par un hasard fabuleux, chez tous ces individus, ces 
équivalences, tout en arrivant à se compenser, se 
différencieraient à l'analyse, au détail : celui-ci ayant plus de 
sentiment que de raison, celui-là plus de raison que de 
sentiment. 

2° Cet accord parfait pourrait peut-être s'obtenir sur un 
point, un seul, nettement circonscrit, scrupuleusement limité. 
Mais qui oserait prétendre et même penser qu'il puisse se 
produire sur les questions si nombreuses et parfois si 
étrangères les unes aux autres, qu'un mandataire doit résoudre 
et sur lesquelles il doit se prononcer ? 

3° Cette entente entre le représentant et ses électeurs fût- 
elle complète et absolue sur toutes les questions au moment du 
choix à faire, il est certain qu'elle ne saurait durer et que les 
divergences de vues ne tarderaient pas à éclater. Car si l'on peut 
admettre — ce qui déjà est incompatible avec la variété et le 



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La douleur universelle 



contraste des organismes individuels — que le sentir, le vouloir, 
le concevoir soient, à un moment donné, et sur une foule de 
points, absolument identiques chez tous les membres d'une 
même agglomération humaine, il serait absurde de croire que 
ce phénomène pût être autre chose qu'un cas éminemment 
éphémère. Nombre d'impressions et de circonstances viennent 
à chaque instant modifier dans un sens ou dans l'autre nos 
besoins et nos désirs ; non seulement ces circonstances et ces 
sensations varient à l'infini avec l'individu, en sorte que celle 
qui frappe l'un épargne l'autre, mais encore la même 
circonstance et la même sensation agissent de façon diverse 
dans le même temps sur plusieurs individus et, sur le même 
individu, mais en des temps différents, pèsent de diverses 
manières. 

4° Enfin a-t-on jamais rencontré dix personnes 
présentant physiologiquement une identité continue de formes, 
de traits, de taille, de force ? et croit-on que cette identité 
persistante se trouve plus facilement dans le monde moral qui 
forme les idées et les sentiments ? 

Cet accord idéal des commettants entre eux d'une part et 
d'autre part entre les électeurs et leur chargé d'affaires, peut-il 
du moins être espéré ? 

Je viens de démontrer que cette espérance est utopique, 
que ce rêve est irréalisable. Mais comme c'est sur cette donnée 
absolument erronée qu'est bâti le système représentatif 
s'appuyant sur la souveraineté du peuple, trouvant son 
expression dans le suffrage universel, je vais insister pour que, 
sur le système lui-même, sur sa valeur au point de vue 
rationnel, il ne subsiste aucun doute. 



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La douleur universelle 



L'entente peut se faire entre les hommes, complète, 
définitive et raisonnée ; oui certes ; mais seulement sur les 
questions d'ordre scientifique ; et encore, dans le champ si 
vaste de la science, les connaissances exactes sont-elles 
actuellement les seules qui, par leur caractère de certitude 
absolument démontrable, puissent grouper autour d'elles 
l'unanimité des convictions. C'est du reste ce qui arrive. « Deux 
et deux font quatre ; la terre tourne ; les corps lancés dans 
l'espace s'y meuvent en chute ou en ascension suivant qu'ils 
sont plus ou moins denses que l'air ; pour vivre, tout animal, 
l'homme compris, a besoin d'aliments ; tout être organisé est 
périssable. » 

Il y a là une série de propositions qu'on pourrait 
multiplier indéfiniment et que, de nos jours, personne ne songe 
à contester sérieusement. A-t-il fallu, pour que ces vérités 
groupent autour d'elles toutes les adhésions, qu'une délégation 
de mathématiciens, de physiciens, de physiologues se réunisse 
et formule ces propositions ? Qui a jamais songé à 
confectionner un code avec les « deux fois trois font six ; le 
soleil est chaud et lumineux ; la chaleur dilate les corps, le froid 
les contracte ; l'eau est un composé d'hydrogène et d'oxygène 
condensés ; l'homme voit parce qu'il a des yeux, entend parce 
qu'il a des oreilles ; l'eau de la mer est salée ; un bâton a deux 
bouts ? » etc., etc 

S'est-il jamais rencontré quelqu'un pour proposer que soit 
punie toute personne osant dire qu'un bâton n'a qu'un bout, 
que l'eau de la mer est sucrée, que l'homme voit grâce à son 
estomac et entend grâce à ses cheveux ? 

Évidemment non ! Et pourquoi ? 

Parce que tout d'abord la réalité des faits est démontrée 
de façon si péremptoire qu'il ne peut s'élever sur elle aucune 



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La douleur universelle 



contestation ; parce qu'ensuite quiconque soutiendrait qu'un 
bâton n'a qu'un bout ou qu'il en a trois serait considéré comme 
un insensé et qu'il n'y a pas lieu de réprimer la folie. 

L'unanimité des convictions ne peut se faire que sur cette 
catégorie de questions ; elle ne se produit pas, elle ne se 
produira jamais sur celles qu'un représentant du peuple est 
appelé à résoudre. 

Je n'ignore pas que d'aucuns, peut-être, trouveront 
oiseuse cette dissertation et, lisant ces pages, s'écrieront ; 
« Mais tout cela est connu, archi-connu et nul ne pense à dire le 
contraire. » 

Parfait, mais alors concluons : Eh bien ! s'il est 
universellement admis qu'il n'est pas un seul point soumis aux 
délibérations des assemblées légiférantes, sur lequel tous soient 
d'accord, pas un seul qui ne donne lieu à mille opinions 
diverses et opposées, qu'est donc la valeur véritable de ce Droit 
ayant ses racines dans la volonté de l'individu proclamé libre et 
dont l'expression condensée dans la loi ne serait, pour ainsi 
dire, que le Verbe universel ? 

Cette législation peut être l'œuvre de quelques-uns ou de 
beaucoup ; elle peut refléter les tendances d'une fraction plus 
ou moins considérable de la nation ; elle peut assurer l'exercice 
d'une quantité plus ou moins forte de droits et d'intérêts ; mais 
puisqu'elle ne répond pas, puisqu'elle ne peut pas répondre aux 
droits, aux intérêts et aux tendances de tous, absolument tous, 
puisqu'elle n'est pas et ne peut pas être l'œuvre de tous, 
absolument tous, il est évident qu'elle froisse certains intérêts, 
qu'elle viole certains droits, qu'elle heurte certaines tendances. 

Où est-elle, je vous prie, la souveraineté de ces méconnus, 
de ces « inécoutés », de tous ceux à l'encontre desquels le Code 



-237- 



La douleur universelle 



se prononce ? 

Ne sont-ils pas autorisés à se dire opprimés et contraints ? 
Qui donc pourrait soutenir que ceux-là sont libres ? 

Pour la dernière fois je le répète : si la loi est la résultante 
des sentiments et des idées unanimes, elle est inutile ; inutile 
est aussi la représentation nationale chargée de la formuler en 
textes précis ; si au contraire elle n'est conforme qu'aux idées et 
aux sentiments d'une partie — grande ou petite, peu importe 
— de ceux qu'elle régit, les sentiments et les idées de tous les 
autres sont méconnus ; ceux-là sont astreints à subir une 
volonté qui n'est pas la leur ; il sont asservis, esclaves. La 
souveraineté nationale et la liberté individuelle sont violées en 
eux ; par suite, le Droit contemporain est attaqué dans son 
principes, miné dans sa base ; de lui il ne reste plus rien qu'une 
odieuse tromperie. Impossible de sortir de là. 

Mais l'esprit de nos dirigeants est fertile en subtilités. 

Sachant bien que l'unanimité des volontés est un beau 
rêve condamné à vivre toujours dans la région des séduisantes 
utopies, persuadé que le « quot capita, tôt sensus », ne trouve 
nulle part une application aussi juste que dans les questions 
politiques, le Droit humain renonçant à être l'émanation de la 
volonté de tous, se contente d'être l'expression de celle du 
« plus grand nombre ». 

Ce n'est déjà plus le peuple se gouvernant par lui même, 
se concertant, délibérant et se mettant d'accord sur tel point 
controversé ; c'est, au sein de la nation, la majorité dictant la 
loi à la minorité ; c'est cent individus imposant leur volonté à 



-238- 



La douleur universelle 



quatre-vingt dix-neuf de leurs concitoyens 87 . C'est la scission 
fatale de la société en deux classes : celle qui ordonne et celle 
qui obéit. 

Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets ; 
l'autorité économique (propriété individuelle) partage 
l'humanité en deux : les riches et les pauvres ; l'autorité 
politique (gouvernement) aboutit au même résultat : d'un côté, 
les oppresseurs, c'est la majorité ; de l'autre les opprimés, c'est 
la minorité. 

Le Droit des majorités, le Droit du nombre, voilà le 
principe. Je ferai voir plus loin que ce principe lui-même n'est 
pas respecté dans la pratique et que son application aboutit 
précisément au renversement des deux termes. On constatera 
ainsi que nous nous trouvons emprisonnés dans un réseau serré 
de contradictions, de sophismes et de mensonges, mais puisque 
ces considérations ne se rapportent qu'à la mise en pratique du 
régime représentatif et que, présentement j'étudie le système au 
point de vue théorique et intrinsèque, il convient de supposer 
que le gouvernement représentatif est réellement celui du plus 
grand nombre et d'examiner ce que, comme tel, il vaut. 

Que représente le plus grand nombre ? 

Représente-t-il la science et peut-on espérer que c'est du 
côté des plus nombreux que se trouvent le savoir et la vérité ? 

Est-il besoin de répondre longuement à une telle 
question ? Ne sait-on pas que le paupérisme économique 
entraîne fatalement le paupérisme intellectuel ? que 

87 On sait par exemple que la Constitution de 1875 qui depuis 20 ans nous régit, n'a 
été votée qu'à une voix de majorité. 



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La douleur universelle 



l'instruction — je ne parle pas de celle qui se borne à apprendre 
aux enfants à lire, à écrire, à compter, mais de celle qui 
enseigne à l'homme ce qu'il lui importe de savoir dans la vie 
— ne sait-on pas, dis-je, que cette instruction qui éclaire 
l'individu sur la réalité des choses, dissipe ses préjugés, lui 
permet de discerner le juste, d'apprécier le beau, de contrôler le 
vrai, de ne pas se méprendre sur ses droits, ses intérêts et ses 
devoirs, n'est donnée qu'avec une avaricieuse parcimonie ? Cet 
enseignement, le vrai, le seul, au fond, qui serait utile au regard 
de ce que je discute ici, ce n'est pas l'Université qui le répand 
dans ses écoles primaires, secondaires ou même supérieures. Il 
semble au contraire que les instituteurs et professeurs, 
enfermés qu'ils sont dans un programme d'études aux 
tendances rétrogrades et armés d'auteurs classiques dont la 
doctrine ne s'éloigne pas des conceptions dûment autorisées 
par le gouvernement, ont à cœur de conformer les intelligences 
et les cœurs dont la culture leur est confiée aux idées et aux 
sentiments qu'un passé de superstition et d'ignorance a légués à 
nos générations. Il semble que le mot d'ordre est donné pour 
que du haut des chaires civiles et religieuses, des lèvres du 
professeur comme de celles du prêtre, tombent, avec l'autorité 
attachée par l'esprit populaire à tout ce qui vient du pouvoir 
terrestre ou surnaturel, des affirmations erronées, des 
raisonnements à-prioriques , des doctrines fausses, des thèses 
controuvées. 

Et s'il se rencontre, par hasard, un esprit hardi, une 
conscience droite, un caractère mâle, une volonté énergique 
pour opposer la vérité au mensonge, la réalité à l'apparence, on 
a vite fait de dénoncer ce clairvoyant courageux comme un 
dangereux perturbateur, de condamner sans examen ses idées 
comme subversives, ou d'ourdir contre lui la conspiration du 
silence. Sa voix c'est le « vox clamantis in deserto. » Que peut 
l'apostolat de ce réprouvé contre la propagande aux cent mille 
bouches des Docteurs officiels et patronnés, porteurs de 



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La douleur universelle 



soutanes, de robes ou de redingotes ? 

Aussi le plus grand nombre ne saurait logiquement, dans 
l'état actuel des esprits, représenter la science ni la vérité. 

Les ignorants sont légion, les instruits ne forment qu'une 
infime minorité. Les notions élémentaires elles-mêmes font 
défaut à l'immense majorité des hommes, et l'esprit de ceux qui 
les possèdent est si soigneusement saturé de raisonnements 
captieux, de préjugés perfides, qu'il leur est bien difficile, au 
travers de ce voile, de distinguer la vérité, et, au point de vue 
social, de déduire de leurs connaissances des conséquences 
justes. 

« Comment concevoir, s'écrie Lamennais, que l'on décide 
à la pluralité des voix, du vrai et du faux, du juste et de 
l'injuste ? » 

Étrange point de départ en effet dans l'appréciation d'une 
idée que celle qui repose sur ce fait : que, soumise à une 
collectivité, une proposition passe pour un article de foi, non 
point parce qu'il a été apporté un faisceau irrésistible 
d'arguments en sa faveur, mais parce qu'il a plu à trois cents 
imbéciles sur cinq cents individus de s'y rallier ! 

Une chose est vraie, une chose est juste, non parce que le 
plus grand nombre le proclame, mais parce qu'il en est ainsi, et, 
si elle est injuste ou fausse, ce n'est pas l'adhésion d'une 
majorité d'ignorants ou d'intéressés qui réussira à la rendre 
moins fausse ou moins injuste. 

Si, par exemple, je dis : « Dieu n'existe pas. » Cette 
proposition sera-t-elle exacte parce que mille individus sur 



— 241 — 



La douleur universelle 



quinze cent se seront prononcés en sa faveur ? Sera-t-elle fausse 
parce que le contraire se sera produit ? Non, elle est conforme 
au contraire, à la vérité quel que soit le nombre des voix pour 
ou contre. 

Si je te dis : « l'acte de se prostituer est immoral » cette 
opinion sera-t-elle juste ou non, suivant qu'elle réunira la 
majorité ou la minorité des suffrages ? 

L'unanimité des suffrages elle-même, dans un cas 
particulier, serait-elle un critérium ? Le consensus omnium, a- 
t-il un autre caractère que celui de probabilité et n'a-t-on pas 
vu, sur une infinité de questions, ce consentement universel 
s'égarer ? 

Non, l'unanimité ne signifierait rien comme certitude. 

Eh ! bien, prenez n'importe laquelle des questions posées 
au corps électoral, n'importe lequel des projets de loi soumis 
aux assemblées législatives. Il n'en est pas qui ne donne lieu à 
des réponses, interprétations ou votes contradictoires. Et c'est 
parce que la pluralité des voix aura adopté telle question ou tel 
projet de loi que cette loi devrait être conforme à la vérité, à la 
justice ! Quelle folie ! 

Folie au point de vue philosophique ! Erreur au point de 
vue de l'histoire ! 

Qu'on se donne la peine de feuilleter celle-ci et on 
trouvera presque à chaque page la preuve de cette erreur. 

On verra que, comme toutes choses, la vérité a procédé 
par successifs développements ; que le progrès s'est poursuivi à 
travers mille difficultés, mille résistances, mille persécutions ; 
que la vérité, entrevue tout d'abord par quelques clairvoyants, a 



— 242 — 



La douleur universelle 



été combattue avec une rage féroce par tous ceux dont elle 
heurtait les croyances ou choquait les intérêts. Ceux-là, les gens 
en place, les riches et les dirigeants formèrent toujours contre 
elle une sauvage coalition et il n'est sorte de calomnie et de 
torture qui n'ait été mise en œuvre pour la décourager ou la 
vaincre. 

Je ne sais plus qui a dit : « Tout progrès est la négation du 
point de départ. » Cette assertion ne justifie pas mais explique 
cette guerre acharnée que le pouvoir spirituel ou temporel fit 
constamment à la pensée en quête de progrès et de pistes 
nouvelles. 

Dans « l'Égale de l'homme, 88 » E. de Girardin écrit : « Il 
semblerait que l'erreur seule devrait avoir des ennemis et que la 
vérité ne devrait compter que des amis ; or c'est le contraire qui 
a lieu. Les militants pour l'erreur sont aussi nombreux que le 
sont peu les militants pour la vérité. Cela s'explique : la Vérité 
isole. Pour la défendre, un contre des millions d'aveugles et de 
sourds, au risque de leur ignorance, au risque de leur 
intolérance, au risque de passer pour fou, au risque de sa 
fortune, au risque de sa liberté, au risque même de sa vie, il faut 
du courage, il faut de l'audace. » 

Je lis dans Helvétius 89 : « Qu'est-ce qu'une vérité 
nouvelle ? un nouveau moyen d'accroître ou d'assurer le 
bonheur des peuples. Que résulte-t-il de cette définition ? Que 
la vérité ne peut-être nuisible. Un auteur fait-il en ce genre une 
découverte ? Quels sont donc ses ennemis ? 

» 1° Ceux qu'il contredit ; 

» 2° Les envieux de sa réputation ; 

» 3 0 Ceux dont les intérêts sont contraires à l'intérêt 

88 Page 139. 

89 De l'homme, son éducation. Section IX, chapitre V. 



-243- 



La douleur universelle 



public. » 

Faye déclare que « ce ne sont pas les contemporains qui 
acceptent la vérité mais leurs successeurs ». 

L'auteur trop peu connu de la Science Sociale, le 
fondateur du socialisme rationnel, Colins est d'avis que « plus 
une opinion est universelle, plus elle est stupide. » 

Rien de plus facile à concevoir. Une idée nouvelle ne fait 
jamais bien vite son chemin dans l'opinion publique. 

Avant de gagner les esprits, il faut qu'elle puisse être 
répandue, discutée. Or toute vérité profitable à la masse dirigée 
et, partant, nuisible à la minorité dirigeante, se heurte 
nécessairement au mauvais vouloir de celle-ci qui se sert, pour 
la combattre, l'étouffer et l'empêcher de se répandre, de toutes 
les ressources dont elle dispose : pouvoir, influence, richesse, 
enseignement, presse. 

L'infatigable apostolat du penseur finit pourtant par faire 
partager ses convictions à un groupe. Ce groupe peu à peu 
grossit. Il n'y a plus seulement une bouche pour clamer l'idée 
nouvelle ; il y en a dix, puis cent, puis mille. Des cercles se 
fondent, des clubs s'organisent, la propagande se multiplie : 
lentement, mais sûrement, l'évolution se produit et finalement 
l'idée nouvelle triomphe. Elle se vulgarise alors avec une 
prodigieuse rapidité. C'est la lave qui, pendant des années, a 
sourdement grondé au fond du volcan, qui a produit des 
tressaillements de plus en plus répétés et vigoureux et qui, 
jaillissant enfin du cratère, vomit ses feux sur tous les 
alentours. 

Agassiz explique que « toutes les fois qu'un fait nouveau 
et saisissant se produit au jour dans la science, les gens disent 



-244- 



La douleur universelle 



d'abord : ce n'est pas vrai ; ensuite c'est contraire à l'ordre, à la 
religion ; et à la fin : il y a longtemps que tout le monde le 
savait ! » 

N'est-ce pas exact ? 

On peut encore dire que toute idée parcourt trois phases 
principales : la phase du ridicule ; chacun s'écrie « c'est insensé, 
çà ne tient pas debout ! » celle de l'examen, de la critique : 
« pourtant il y a peut-être du bon et du vrai ; voyons ; » enfin 
celle du triomphe ; « il y a longtemps que j'ai compris tout ça et 
que j'ai lutté pour le faire accepter ! » 

Le malheur est que, du moins en ce qui a trait à la 
politique — et c'est précisément ce dont il s'agit — lorsqu'une 
idée a fini par conquérir les esprits et les cœurs, elle n'est déjà 
plus conforme au progrès qui sans cesse avance. Une idée 
pousse l'autre et il est à remarquer que celle qui groupe le plus 
d'adhésions se rattache presque toujours — on pourrait, je 
crois, supprimer le presque — à un état social moral et matériel 
plus ou moins ancien qui ne s'adapte plus aux exigences d'un 
nouveau développement, ne répond plus aux tendances du 
moment, ne cadre plus avec les nécessités de l'époque. 

L'idée qui surgit de ce nouvel état de choses ne groupe 
qu'un petit nombre d'adhérents et quand elle entreprend la 
lutte, elle voit infailliblement se dresser contre elle tous les 
satisfaits ligués pour lui faire la guerre et soutenus par les 
endoctrinés, les inconscients ou les intéressés. 

Ainsi à toute époque de l'histoire humaine, de deux idées, 
c'est celle qui se rapproche le plus de la vérité, c'est celle qui se 
conforme le mieux au développement, au progrès qui, par la 
force des choses, se trouve en minorité. 



-245- 



La douleur universelle 



Comme on le voit, le jugement de l'histoire se trouve 
d'accord avec la simple logique pour condamner la loi du 
nombre au nom du progrès aussi bien que de la science, du bon 
sens, de la justice, et pour proclamer que c'est au contraire du 
côté des moins nombreux qu'il faut chercher la vérité et le 
progrès. 

Cette loi du nombre, c'est la loi de la force bête, stupide, 
aveugle, insaisissable, incohérente, déraisonnable et 
changeante. 

Que trois cent un individus sur six cents forment une 
majorité au sein d'un palais Bourbon quelconque et votent une 
loi. Que quelque temps après, sans autre raison que la mort, la 
maladie, l'absence ou la vénalité d'un de ces « honorables » la 
minorité devienne majorité, et ce qui était juste hier cesse de 
l'être aujourd'hui, tandis que ce qui était injuste devient 
équitable 90 . 

Et c'est devant un Droit qui aboutit à de telles absurdités 
que ma raison doit s'incliner ! c'est dans un Code ainsi bâti que 
je dois chercher un guide et c'est d'une Loi fabriquée de la sorte 
que je devrais, sans me plaindre, supporter la sanction ! 

N'y aurait-il pas franchement, de quoi pouffer de rire s'il 
ne s'agissait d'un sujet moins grave ? 

"X* 

Ce Droit démocratique, cette Loi issue de la majorité, on a 
recours pour l'imposer au respect des consciences 
moutonnières, a un argument qui, grâce à une fausse 



90 Les journaux nous apprennent que maintes fois les parlements se sont ainsi 
déjugés et que ces déplacements de majorité se sont souvent produits d'un mois à 
l'autre, du jour au lendemain, parfois dans la même séance, entre deux scrutins. 



— 246 — 



La douleur universelle 



conception de l'égalité, à un sentiment erroné de la liberté, 
paraît péremptoire. 

Cet argument, le voici : « De quoi vous plaignez-vous, 
citoyen qui vivez au XIX e siècle ? Depuis cent ans, les castes ont 
disparu et les privilèges sont abolis. La loi n'est plus, comme 
jadis, faite par quelques-uns, à leur propre bénéfice et au 
préjudice du peuple. Nous sommes loin du temps où la 
législation n'avait qu'un but : celui d'assurer, par le respect des 
foules, les prérogatives des castes supérieures. Elle est loin déjà 
l'époque où les grands se riaient du Code et, se plaçant au- 
dessus des lois, ne s'en servaient que pour asservir et exploiter 
les petits. Aujourd'hui la loi est faite par tous et applicable à 
tous. Elle accorde sa protection sans aucune distinction de rang 
social ; mais elle frappe indistinctement quiconque entre en 
révolte contre Elle. Tout être, quel qu'il soit, peut se placer sous 
son égide ; mais aussi son glaive atteint toutes les poitrines, 
celles des puissants, comme celles des faibles. Car en même 
temps qu'il a reconnu la liberté de tous, le Droit contemporain a 
proclamé l'égalité de tous devant la loi. » 

Cette soi-disant égalité devant la Loi est une pure 
hypocrisie. Je vais le prouver sans grand effort. 

J'affirme, avec de très nombreuses autorités, que la Loi 
toute entière, aujourd'hui comme autrefois, est faite au bénéfice 
exclusif de quelques privilégiés contre tous les autres. 

Voici quelques extraits : 

« Tous les États sont partagés en deux parties : celui du 
peuple qui ne veut être ni gouverné ni opprimé par les grands et 
celui des grands qui veut faire la loi au peuple et le tenir dans 
l'oppression. » 



-247- 



La douleur universelle 



Ces quelques lignes datent de près de quatre siècles. On 
les trouve dans le livre du trop célèbre Florentin Machiavel « Le 
Prince » ; ne sont-elles pas aussi exactes aujourd'hui qu'en l'an 
1500 ? 

« Dans les pays policés, dit l'illustre auteur de L'Esprit, 
(Discours 1) l'art de la Législation n'a souvent consisté qu'à faire 
concourir une infinité d'hommes au bonheur d'un petit 
nombre, à tenir, pour cet effet, la multitude dans l'oppression et 
à violer envers elle tous les droits de l'humanité. » 

Turgot — un ministre pourtant — ne craint pas de dire 
que « partout les plus forts ont fait les lois et ont accablé les 
faibles. » 

Necker — un autre ministre — n'est pas moins affirmatif 
et il est plus précis : « En arrêtant sa pensée sur la propriété et 
sur ses rapports, on est frappé d'une idée générale qui mérite 
bien d'être approfondie : c'est que toutes les institutions civiles 
ont été faites pour les propriétaires. On est effrayé, en voyant le 
Code des lois, de n'y découvrir partout que le témoignage de 
cette vérité. On dirait qu'un petit nombre d'hommes, après 
s'être partagé la terre, ont fait des lois d'union et de garantie 
contre la multitude, comme ils auraient mis des abris dans les 
bois pour se défendre des bêtes sauvages. » 

Un Necker de notre époque n'aurait pas une ligne à 
changer, pas un mot à retrancher de cette constatation. 

Jean-Jacques Rousseau s'exprime avec sa vigueur et sa 
netteté habituelles : « L'esprit universel des lois de tous les pays 
est de favoriser toujours le fort contre le faible et celui qui a 
contre celui qui n'a rien. Cet inconvénient est <s inévitable et il 
est sans exception. » 



- 248- 



La douleur universelle 



Sous une autre forme, Bentham 91 reproduit la pensée de 
Necker : « Je ne puis compter, pour la jouissance de ce que je 
regarde comme mien, que sur les promesses de la loi qui me le 
garantit. La propriété et la loi sont nées ensemble. Avant les 
lois, point de propriété ; ôtez les lois, toute propriété cesse. » 

L'économiste Sismondi reconnaît que « la plus grande 
partie des frais de l'établissement social est destinée à défendre 
les riches contre les pauvres. » 

Dans son « Livre du Peuple », Lamennais écrit : « Ce qu'il 
a plu aux maîtres d'ordonner, on l'a nommé Loi et les lois n'ont 
été, pour la plupart, que des mesures d'intérêt privé, des 
moyens d'augmenter et de perpétuer la domination et les abus 
de la domination du petit nombre sur le plus grand. » 

« On voit trop, déclare M. Léon Faucher, que les 
propriétaires ont fait la loi et qu'ils l'ont faite dans leur seul 
intérêt. » 

Je trouve dans l'histoire de la propriété en Occident de 
Laboulaye, un jurisconsulte distingué : « Les lois ne protègent 
pas seulement la propriété, elles la font naître. Le droit de 
propriété n'est point naturel, mais social. » 

Voici enfin l'originale opinion du célèbre criminaliste 
italien Lombroso : « Toute l'œuvre de la loi n'est qu'un 
mécanisme en faveur des avocats et des magistrats. » 

"X* "X* 

Je pourrais multiplier ces citations. Mais à quoi bon ? 
Pour peu qu'il veuille s'imposer la fatigue de fouiller nos codes, 
chacun s'apercevra bien vite que sur cent lois il en existe 

91 Traité de Législation. 



-249- 



La douleur universelle 



soixante-trois qui concernent la propriété, vingt-cinq qui se 
rattachent à l'agencement gouvernemental et une douzaine 
seulement qui visent la sécurité des personnes. 

Or, n'est-il pas évident que les 88 lois sur 100 qui ont 
pour objet de sauvegarder les droits de la propriété et du 
gouvernement ne sont et ne peuvent être bénéficiables qu'aux 
seuls propriétaires et gouvernants ? Serait-ce par hasard en 
faveur de ceux qui n'ont aucune propriété que seraient édictées 
les lois contre le vol, l'escroquerie, la grivèlerie, la mendicité, le 
vagabondage ? Profiteraient-elles, par aventure, aux simples 
citoyens, ces lois qui répriment les insultes aux magistrats, les 
outrages aux agents, les conspirations contre la sûreté de l'État, 
les incitations à la révolte, etc., etc. ? 

Cette considération bien simple suffit à prouver que les 
neuf dixièmes de nos lois n'ont pas d'autre destination que la 
défense du pouvoir gouvernemental existant et de la propriété 
individuelle. 

Belle égalité, en vérité, que celle qui place en face d'une 
même loi deux citoyens dont l'un est protégé par elle tandis que 
l'autre n'est appelé à ne connaître d'elle que le « dura lex, sed 
lex» ! 

En vain me dira-t-on que celui qui confectionne la loi est, 
tout comme moi-même, obligé de s'y soumettre, et que c'est 
précisément cela qui constitue l'Égalité dont il est question ! 
Que m'importe qu'au lieu de me dire : « Faites ceci, ne faites 
pas cela », le législateur me dise : « Faisons ceci ; ne faisons pas 
cela ? » puisqu'il s'agit, somme toute, de faire ce qui lui profite 
et ce qui me nuit, ce qui lui plaît et ce qui me déplaît, d'exécuter 
sa volonté et pas la mienne ! 

Oui ou non, sa servitude, sa soumission, si soumission il y 



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La douleur universelle 



a, empêche-t-elle la mienne ? Non ! Mais tandis que la sienne 
est volontaire, la mienne est obligatoire et cette différence 
essentielle suffit à rompre l'égalité apparente qu'on cherche à 
établir entre lui et moi. 

Au surplus cette égalité existât-elle réellement que dans la 
pratique, par la façon absolument scandaleuse dont la loi est 
appliquée par une Magistrature forcément partiale — parce que 
humaine — elle deviendrait un leurre. 

Je pourrais ici dresser contre cette écœurante application 
de la loi un écrasant réquisitoire. Il me suffirait de rappeler des 
iniquités présentes encore à toutes les mémoires : des lenteurs 
judiciaires inconcevables et des précipitations 
impardonnables ; des « laisser en liberté » incompréhensibles 
et des arrestations arbitraires ; des non-lieu stupéfiants et des 
mises en jugement injustifiées ; des acquittements dérisoires et 
des condamnations révoltantes. Inutile de vous demander pour 
qui tant d'indulgence et d'égards d'une part, pour qui tant de 
rudesse et de sévérité de l'autre. La vieille et classique 
comparaison de la toile d'araignée qui laisse passer le frelon et 
arrête les petites mouches est et sera toujours juste. 

Les magistrats sont à la fois les interprètes et les gardiens 
de la loi. Celle-ci est douce aux maîtres : riches et dirigeants ; 
dure aux asservis : pauvres et dirigés. Ne faut-il pas que les 
juges s'inspirent de ce fait qu'ils connaissent si bien et croyez- 
vous que ces Messieurs puissent oublier que la lettre tue et 
l'esprit vivifie ? 

La loi n'est pas faite pour tous, puisqu'elle est en réalité 
en faveur de quelques-uns, contre tous les autres ; elle n'est pas 
davantage applicable à tous, également du moins, puisqu'elle 
est, suivant les individus, pour la même infraction, appliquée à 
ceux-ci avec une extrême mollesse, à ceux-là avec une 



-251- 



La douleur universelle 



implacable rigidité. 

Je ne suis pas, certes, un admirateur du passé et les 
régimes déchus sont profondément abhorrés par moi ; mais je 
ne puis m'empêcher de trouver étrange la prétention de nos 
farouches démagogues qui, après avoir proféré de violentes 
diatribes contre la loi monarchique, déclament de pompeuses 
tirades sur la loi républicaine. 

Car s'il est un fait difficilement contestable, c'est que nous 
sommes régis par une législation qui, depuis des siècles ne s'est 
pas sensiblement modifiée. La façade du monument s'est peut- 
être bien ornée de quelques enjolivures ; mais là se sont 
bornées toutes les transformations. 

Ce sont les mêmes lois sur la propriété, l'autorité et la 
sécurité des personnes ; les Révolutions ont soufflé sur nos 
vieux Codes ; la poussière s'en est à peine détachée ; le vieil 
édifice est aujourd'hui ce qu'il était sous les rois. Si donc le Code 
vaut aujourd'hui, il valait il y a cent ans ; mais s'il était oppressif 
il y a un siècle, il n'a pas pu cesser de l'être, puisqu'il n'a pas 
bougé. 

"X* "X* 

Oppressive, la loi l'est et j'ajoute qu'elle ne peut pas ne pas 

l'être. 

Une chose qui ne manque jamais de me plonger dans un 
ébahissement inénarrable, c'est l'assurance avec laquelle des 
hommes graves et qui paraissent avoir étudié vous disent que la 
loi est faite pour assurer nos libertés. On comprendrait encore 
un langage aussi extraordinaire dans la bouche d'un enfant, 
d'un pauvre d'esprit ou d'un ignorant se bornant à répéter ce 
qui leur a été enseigné. Mais, sur les lèvres de personnes 



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La douleur universelle 



éclairées et ayant l'habitude de raisonner, cette assertion est 
inexplicable. 

Et pourtant cette mission de garantir nos libertés est si 
généralement attribuée au Gouvernement et à la loi que toute 
personne qui croit avoir à se plaindre de qui ou de quoi que ce 
soit, ne voit guère d'autre remède à sa situation qu'une 
intervention du pouvoir : « on devrait faire une loi sur ce point, 
dit-elle ; le gouvernement ne devrait pas tolérer ceci ; il devrait 
encourager cela et exiger telle autre chose ! » 

La loi est passée, dans l'esprit d'une foule de gens, à l'état 
de Providence terrestre. 

Dans le cerveau bourré de préjugés de ces individus, le 
gouvernement est comme un protecteur naturel ayant pour 
mission de veiller à ce que rien ne leur manque, à ce qu'il ne 
leur soit fait aucun mal, à ce que tous leurs droits soient 
scrupuleusement respectés. 

Je ne crois pas qu'on puisse imaginer une conception plus 
en opposition avec la réalité des faits. Le gouvernement ne 
saurait avoir pour rôle de veiller à ce que rien ne nous manque, 
ce qui supposerait qu'il est en mesure de nous donner quelque 
chose et que, conséquemment il produit, puisque c'est nous, au 
contraire, qui sommes dans la nécessité de pourvoir à ses 
besoins, de remplir ses caisses, d'entretenir ses fonctionnaires. 
Il ne nous donne rien, il ne peut rien nous donner et c'est de 
nous au contraire qu'il exige tout ce qui lui est nécessaire. 

Quant à nos droits, à nos libertés, la vérité est qu'il n'y a 
pas une seule loi, même parmi celles dites de liberté, qui soit 
faite pour les étendre, ni même pour les garantir. 

De par sa nature, toute loi est restrictive. Elle ne contient, 



-253- 



La douleur universelle 



en fait, même sous les allures les plus libérales, que des 
défenses, des interdictions. Loin de supprimer des entraves, elle 
ne réussit qu'à les créer et maintenir. 

Un droit, pour s'affirmer et s'exercer n'a pas besoin de 
s'appuyer sur un texte. Ce n'est pas, ce ne peut pas être la loi qui 
confère à un individu le droit de penser, de parler, d'écrire, de 
s'associer à d'autres, de manger, d'aimer, de satisfaire n'importe 
lequel de ses besoins. Tout besoin ressenti porte en soi le droit 
d'être satisfait. 

Échanger des idées avec ses semblables, soit par la parole, 
soit par l'écrit ; s'associer à d'autres pour un plaisir ou un 
travail quelconque, pratiquer telle religion ou n'adhérer à 
aucune, s'unir à une personne d'un sexe différent, pour une 
heure ou pour toujours ; tous ces droits sont imprescriptibles 
parce qu'ils émanent de besoins inhérents à la nature humaine. 
En dehors de celui qui les ressent, nul n'a qualité pour les 
limiter ou réglementer ; tout obstacle à leur libre et entière 
satisfaction ne peut être qu'un abus de la force. 

Cet abus, la Loi n'a pas d'autre rôle que de le légitimer et 
perpétuer, quoiqu'on dise, puisqu'elle ne sait que restreindre, 
entraver, régenter ou interdire. 

Il ne faut pas aller bien loin pour trouver la preuve de ce 
que j'avance. On la trouve dans la Loi elle même. 

Un axiome de jurisprudence nous apprend que « tout ce 
qui n 'est pas défendu par la Loi est permis. » Le simple bon 
sens devrait en conclure que pour jouir d'une liberté 
quelconque, il est suffisant que la Loi soit muette. Par contre, il 
devrait indiquer que si elle se prononce, alors même qu'il 
plairait au législateur de la qualifier de « loi de liberté, » on 
peut être certain que c'est dans le sens de la restriction. 



-254- 



La douleur universelle 



Exemples : la liberté de réunion. Pour que celle-ci existât, 
il suffirait que, d'un trait de plume, fussent biffés tous les 
articles du code réglant la matière. Alors, nul ne serait inquiété 
pour l'exercice de ce droit de réunion, l'autorité ne pouvant 
pour poursuivre s'appuyer sur aucun texte. La liberté 
d'association : pour qu'elle fût réelle, il suffirait que toutes les 
lois qui régissent l'association fussent purement et simplement 
abrogées. Alors, le législateur étant impuissant à trouver dans le 
Code une pénalité quelconque, il n'y aurait plus d'associations 
illicites et les intéressés pourraient se grouper librement sans 
compte d'autre chose que du but qu'ils se proposent. 

Aussi longtemps au contraire qu'on se bornera à démolir 
ici pour reconstruire là, à biffer un texte pour le remplacer par 
un autre, celui-ci contiendra forcément des prohibitions, 
édictera des pénalités et la liberté ainsi proclamée ne sera qu'un 
leurre, toute législation nouvelle ayant pour conséquence 
inéluctable de rétablir sous une forme nouvelle, de masquer 
sous un nouvel article du Code, l'oppression qu'on est censé 
faire disparaître. 

Tout cela, encore une fois, le bon sens devrait suffire à le 
faire comprendre ; mais ce serait beaucoup trop simple et les 
métaphysiciens de la politique se plaisent à embrouiller les 
choses les plus claires, afin d'obscurcir les cerveaux qu'ils ont 
intérêt à tenir enchaînés, parce que c'est le plus sûr moyen de 
garrotter les volontés et les consciences. 

"X* "X* "X* 

Par ce qui précède, on voit que, non seulement l'objet de 
la Loi n'est pas de quintessencier ni de garantir les droits 
naturels et impérissables de l'individu, mais qu'elle les viole 
forcément et qu'ainsi il y a antinomie constante et fatale entre 



-255- 



La douleur universelle 



le Droit naturel et la Loi. 

Dans son petit chef à" œuvre « Les Ruines, » l'illustre 
philosophe Volney a parfaitement expliqué que la loi n'a été 
jusqu'à son époque que le viol perpétuel du Droit naturel. Mais 
il a eu le tort de s'imaginer qu'elle était susceptible de devenir 
l'expression de ce Droit. C'est du moins ce qui résulte de cette 
opinion qu'il développe : à savoir que les bonnes lois écrites se 
reconnaissent au degré de similitude qu'elles possèdent avec les 
lois naturelles. 

Or, il n'y a aucune assimilation possible entre les première 
et les secondes. Les lois de pesanteur, de gravitation, 
d'attraction, d'affinité chimique, d'évolution ont de tous temps 
existé. Elles n'ont pas été faites par les hommes, mais 
seulement découvertes et formulées. Elles sont, par elles- 
mêmes, indépendamment de l'interprétation qu'on leur a 
donnée dans le temps et l'espace ; en un mot elles sont parce 
qu'elles sont ; et si l'aiguille aimantée, par exemple, se dirige 
normalement vers le même point de l'horizon, ce n'est pas 
parce que l'officier de marine qui la consulte le lui ordonne, ce 
n'est pas davantage afin de permettre au navigateur de se 
diriger à travers l'immensité des plaines liquides, c'est 
uniquement parce qu'il est dans sa nature même de prendre 
cette direction. Ce genre de lois que la science a découvertes par 
une constante expérimentation et que, par induction elle a 
formulées, constitue ce qu'on appelle les lois naturelles. Point 
n'est besoin de les codifier : elles sont à la fois immuables et 
inviolables. Leur infraction constituerait un miracle et de nos 
jours, on sait bien que, s'il y a encore une foule de mystères que 
l'esprit humain n'a pas pénétrés, le miracle n'existe pas, ne peut 
pas exister. 

Tout autres sont les lois artificielles, c'est-à-dire 
fabriquées par les hommes et formulées en textes précis, 



-256- 



La douleur universelle 



résumées en des livres qu'on appelle les Codes. Celles-ci sont 
aussi versatiles que les Législateurs, et, de plus, forcément 
circonstancielles, parce qu'elles s'adaptent à une matière 
perpétuellement ondoyante, parce qu'elles régissent des 
intérêts immédiats qui se modifient avec les individus, les 
groupes et les développements humains. Aussi n'y a -t-il pas 
une seule loi qui n'ait été l'objet d'une série de modifications, 
pas une loi d'aujourd'hui qui ne soit la négation de celle d'hier 
et pas une loi de demain qui ne serait forcément la négation de 
celle d'aujourd'hui. C'est pour cela que, philosophiquement, la 
valeur de toutes les législations humaines est frappée de nullité 
complète ; c'est pour cela que, contrairement à la loi naturelle, 
la loi artificielle, codifiée est constamment violée et ne saurait 
exister sans répression corrélative ; c'est pourquoi, tandis que la 
première existe, abstraction faite de tout législateur, la seconde 
nécessite ce dernier ; c'est pour cela enfin que, quel que soit 
législateur et quelle que soit la loi elle-même, celle-ci n a 
aucune valeur au point de vue rationnel et qu'elle n'a pour le 
citoyen aucun caractère d'obligation. 

Rédigé par un seul, par quelques-uns, par le plus grand 
ombre et même par tous, le Code n'est en réalité qu'un 
document faux depuis le premier jusqu'au dernier article et on 
ne lui doit ni respect, ni obéissance, parce qu'il n'est que 
l'expression de la force aujourd'hui masquée de sophisme, de 
cette force ridicule, aveugle, incohérente et féroce : la force du 
nombre. 

De quelque côté qu'on l'envisage, la Loi n'apparaît que 
comme une conséquence. Elle résulte nécessairement de l'idée 
de propriété et de gouvernement. Enlevez la propriété 
individuelle et toutes les lois qui se rattachent à ce principe 
n'ont plus aucune raison d'être. Supprimez le gouvernement et 
tous les textes qui se rapportent à cet agencement artificiel 
deviennent inutiles. 



-257- 



La douleur universelle 



En conséquence, pour qu'un caractère respectable et 
légitime appartienne à la légalité, il est indispensable 
d'admettre au préalable que ce même caractère appartient aux 
institutions économiques et politiques. Condamner celles-ci, 
c'est immanquablement condamner celles-là. 

Enfin, à ceux qui, malgré les considérations antérieures 
persisteraient à vouloir justifier le Droit contemporain avec son 
indispensable corollaire : la législation, je répondrai, au risque 
de paraître jaloux d'un premier ministre 92 , en les enfermant 
dans ce dilemme : 

Ou vos lois sont bonnes et justes et alors il n'y faut pas 
toucher et vos assemblées législatives sont complètement 
inutiles ; ou bien vos lois ne sont ni justes ni bonnes ; dans ce 
cas,veuillez me dire au nom de qui ou de quoi vous avez la 
prétention de me les imposer et de vouloir que je les respecte ? 

Est-ce clair ? 

"X" 

Je viens d'expliquer ce qu'est le Droit contemporain, j'ai 
montré ses origines, son principe ; j'en ai signalé les cas 
rédhibitoires ; on a pu voir qu'il emprunte aux Droits qui l'ont 
précédé dans l'histoire tous leurs inconvénients, leurs dangers, 
leurs vices ; que la législation qui en découle, c'est la main mise 
sur toutes les libertés, c'est la négation des droits individuels ; 
c'est l'organisation de l'oppression, l'apparente justification de 
toutes les servitudes ; on a pu se rendre compte que, faite d'un 
bout à l'autre, en faveur de ceux qui détiennent le pouvoir et la 
fortune, la Loi, pour arriver à sauver les apparences et à 

92 M. Charles Dupuy, qui, dans son discours (?) de Toulouse, enferma le socialisme 
dans un dilemme dont on se souvient bien. 



-258- 



La douleur universelle 



imposer le respect et la crainte, est tenue de s'abriter derrière 
un plan très ingénieux de subtiles hypocrisies. 

Tels ces fétiches que, dans leur stupide ignorance, adorent 
les sauvages, fétiches soigneusement enfermés dans des 
temples, entourés de mystères, et dont l'accès est défendu aux 
profanes ; ils inspirent aux crédules une épouvante ridicule et 
une foi grotesque. La foule leur attribue tout ce qui peut arriver 
d'utile comme tout ce qui peut se produire de nuisible. — Seuls, 
les initiés savent ce qu'il faut penser des fétiches et des 
féticheurs. 

Aussi ne saurait-on prendre trop de précautions pour 
dérober ces arcanes aux indiscrétions qui pourraient dissiper la 
crainte, chasser le respect, tuer la soumission. 

Voltaire s'était bien aperçu de la chose quand il écrivait : 

« il me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants Quand 

la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. » 

Lamennais 93 s'écrie : « Tu te plains de ne pouvoir cultiver 
ton esprit, développer ton intelligence ; et tes dominateurs 
disent : C'est bien ! il faut que le peuple soit abruti pour être 
gouvernable. » 

L'économiste Michel Chevalier confesse que « notre 
France serait ingouvernable si les paysans avaient bénéficié des 
mêmes enseignements qu'une certaine partie des ouvriers. » 

L'opinion du célèbre fondateur de l'École physiologique, 
le Docteur Broussais est la même : « L'ignorance est nécessaire 
aux masses et c'est sous l'influence de la vénération que les 
masses sont exploitées depuis le berceau de l'humanité. » 



93 Le livre du peuple. 



-259- 



La douleur universelle 



Eh bien ! Un Droit qui repose sur des absurdités, qui se 
couvre d'un voile mystérieux, qui nécessite l'ignorance de ceux 
qu'il est appelé à régir, ce Droit n'est ni respectable ni respecté. 

« L'autorité qu'on méprise est bientôt bravée » selon la 
juste expression du Comte de Ségur. Le Général Cavaignac n'a 
pas voulu dire autre chose en affirmant que « tout 
gouvernement qui permet qu'on discute son principe ne saurait 
vivre » et Joseph Fabre a raison de penser que « la légalité ne 
vaut qu'autant qu'elle a pour base la Justice. » 

Or, nous savons à présent qu'elle ne repose ni sur la 
Justice, ni sur la Raison, ni sur la Vérité, ni sur le Droit naturel. 

Le lecteur peut conclure. 



B.- PRATIQUE 

Voilà ce qu'est le Droit contemporain ; il s'agit maintenant 
devoir comment il est pratiqué, comment il fonctionne. 

Il est de toute logique qu'un Droit aussi radicalement 
vicieux et faux enfante une pratique plus vicieuse encore ; on ne 
saurait espérer que dans le domaine des faits, les inconvénients 
d'un principe fussent écartés, et si nous descendons des 
hauteurs d'une discussion peut-être un peu abstraite, nous 
n'aurons pas de peine à nous rendre compte que ces 
inconvénients ne font que s'accentuer dans la pratique et 
engendrent une lamentable situation sociale. 

Ce qui frappe tout d'abord dans l'examen du 
fonctionnement de la loi des majorités, c'est qu'elle aboutit, 
tout au contraire, à la loi des minorités. 



— 260 — 



La douleur universelle 



Le suffrage universel qui est à la base de notre système 
démocratique, est encore une de ces duperies comme on en 
rencontre tant dans l'étude du Droit contemporain. Rien en 
effet n'est moins universel que cette consultation nationale. 

Ne sont pas admis à prendre part au vote : les femmes 
quel que soit leur âge et leur condition sociale ; les enfants et 
jeunes gens jusqu'à 21 ans ; tous ceux qui de 21 à 25 ans 
subissent, au régiment, la loi militaire ; les faillis, ceux qui sont 
privés par un jugement de leurs droits politiques ou frappés 
d'une peine comportant ladite privation ; tous ceux, de plus en 
plus nombreux chaque jour, que j'appellerai « les vagabonds 
du salariat » parce que, obligés de travailler en des lieux 
souvent différents, aujourd'hui ici, demain là et après-demain 
ailleurs, ils ne peuvent avoir nulle part le temps de séjour 
prescrit par la loi et, conséquemment, ne figurent sur aucune 
liste électorale. 

Si l'on tient compte de ces premières éliminations 
formellement stipulées par la loi, on voit que les trois quarts de 
la population en France sont frappés de nullité ou de déchéance 
électorale 94 . Cela seul suffirait pour affirmer que le suffrage 
universel est tout ce qu'il y a de plus restreint et que « la 
souveraineté du peuple » est une de ces expressions vides de 
sens qu'on jette en pâture aux foules. 

Est-ce tout ? Peut-on soutenir au moins que c'est bien 
cette totalité de 10 millions d'individus qui gouverne ? 

Nous savons que l'accord unanime ne peut se faire ni sur 
les programmes qui condensent les aspirations ni sur les 
candidats qui représentent chaque programme. Il y a de ce fait 
une double élimination à prévoir : d'abord celle de tous les 

94 Sur les listes électorales dressées à l'occasion des récentes élections législatives 
(août 1893) figuraient 10.643.212 électeurs. 



— 261 — 



La douleur universelle 



électeurs s'affirmant sur une donnée générale qui ne sort pas 
triomphante des urnes ; ensuite celle des votants qui, dans 
chaque parti, lorsqu'il y a plusieurs candidats en concurrence, 
accordent leurs voix à ceux qui ne sont pas élus. Il est bien 
évident que les uns comme les autres n'ont pas un mandataire 
de leur choix et sont en droit de dire qu'ils ne sont pas 
représentés du tout puisqu'ils ne le sont pas par qui leur plaît. 

D'autres, enfin, soit qu'ils sachent à quoi s'en tenir sur la 
valeur du parlementarisme, soit pour tout autre motif : 
indolence, voyage, maladie, infirmité, absence de candidat à 
leur goût etc., etc.. renoncent volontairement à leurs droits 
d'électeurs. 

Bref, si l'on additionne le nombre des voix obtenues par 
l'ensemble des candidats élus, on aboutit à un chiffre qui ne 
dépasse guère quatre millions au total, ce qui permet de dire 
que ces quatre millions de personnes font triompher leur 
manière de voir, leurs conceptions, leurs tendances ou plus 
exactement leurs intérêts en opposition avec ceux des autres six 
millions d'électeurs ; que ces quatre millions d'individus (1 sur 
10 environ) font la loi à tous les autres habitants de France. 

Voilà ce qui résulte de la consultation dite nationale. 

Mais si le peuple nomme ses représentants — dans les 
conditions que nous savons — ce sont ces derniers qui, seuls, 
font les lois et ont à s'occuper de tous les intérêts. 

Or, il n'y a pas plus unanimité au Parlement que dans le 
pays ; on y retrouve, en réduction, la même bigarrure de 
sentiments et d'idées ; ce sont, en petit, les mêmes divergences, 
les mêmes compétitions, les mêmes hostilités. 

La minorité eût-elle cent fois, mille fois raison, se heurte à 



— 262 — 



La douleur universelle 



la majorité et ne peut rien contre elle. Par contre, toutes les 
mesures et tous les projets de loi appuyés par celle-ci ont gain 
acquis d'avance ; ici, comme dans le pays, le nombre, eut-il 
mille fois tort, l'emporte sur l'opposition qui lui est faite. 

Mais il y a plus : cette majorité, à son tour, marche sous la 
conduite d'un certain nombre de chefs de file : roublards ou 
beaux parleurs, diplomates de couloirs ou vieux routiers du 
parlementarisme. Elle s'abandonne à la direction de ces habiles, 
anciens ministres, membres du Conseil en fonction ou futurs 
titulaires de portefeuilles, qui, à 20, 25, 30 —toujours les 
mêmes pendant plusieurs années — forment le gouvernement. 

Cette poignée de ministrables subit à son tour l'influence 
prépondérante d'une de ces personnalités encombrantes, 
tapageuses, populaires, audacieuses ou supérieures, comme il 
s'en rencontre presque toujours, qui régnent sur leurs 
collègues : un Gambetta, un Ferry, un Constans, un Dupuy. 

Reprenons cette démonstration. Elle est si curieuse qu'elle 
en vaut la peine. 

Sur près de 40 millions d'individus, 10 millions seulement 
sont consultés ; sur 10 millions d'électeurs, quatre millions au 
plus ont le représentant qui leur agrée ; sur ces quatre millions, 
un bon tiers a pour députés des membres de la minorité dont 
toutes les propositions, pour peu qu'elles soient en opposition 
avec celles de la majorité, sont impitoyablement repoussées ; en 
sorte que si ce tiers d'électeurs est représenté à la Chambre, 
c'est absolument, au résultat, comme s'il ne l'était pas. 

Voici, du reste, un tableau que j'ai dressé, après un 
minutieux pointage et qui donnera la physionomie de la 
Chambre élue en 1893. 



- 263- 



La douleur universelle 



[•••/•••] 

Le lecteur remarquera que j'ai éliminé de ce tableau des 
élections générales législatives de 1893 les résultats électoraux 
des colonies. Ne tenant compte que de la population vivant en 
France, cette exclusion s'imposait. Il observera en outre que les 
chiffres en regard de chaque député expriment le nombre de 
voix recueillies par celui-ci au premier tour de ce scrutin. Il est 
certain que l'on ne doit en réalité faire figurer que ce nombre 
lorsqu'on veut étudier impartialement l'expression fidèle des 
sentiments et des idées du corps électoral car les voix que les 
élus ont groupées au ballottage ne sont que le résultat d'une 
entente entre comités et candidats qui se combattaient au 
premier tour et de ce qu'on appelle « la discipline électorale » ; 
elles n'appartiennent au vainqueur qu'à défaut d'un rival moins 
favorisé au premier scrutin, et en haine d'un autre concurrent. 

Voici maintenant ce qui ressort de ce tableau : Les 
députés formant la majorité — je les ai rangés sous la rubrique : 
gouvernement — ont seuls quelque chance de pouvoir réaliser 
les diverses parties du programme pour lequel ils ont été 
mandatés. Le total des suffrages qui se sont portés sur eux 
s'élève à environ 2.200.000. Ces deux millions deux cent mille 
électeurs sont en réalité les seuls qui soient représentés au 
Parlement, puisque, je le répète, ceux qui ont accordé la 
préférence à des candidats de l'opposition condamnés d'avance 
à l'impuissance, ne sont, en fait, par plus avancés que s'ils 
n'étaient pas représentés du tout. 

Or, si j'établis la proportion de ces électeurs favorisés, soit 



95 [Les Éditions invisibles] Suivent dix-sept pages de listes de députés 
(Gouvernement et Opposition) avec leurs résultat, département par département. 
Nous avons omis ce tableau fastidieux. On peut se reporter à des élections 
actuelles, sans rien changer à la démonstration de Sébastien Faure. 



— 264 — 



La douleur universelle 



2.200.000 par rapport à la population de la France entière soit 
38.843,192, j'arrive à 5,71 96. 

Ce qui signifie, en bon français, que 2.200.000 électeurs 
font la loi à 38.843.192 individus ou encore que sur cent 
personnes six seulement sont réellement représentées tandis 
que les quatre-vingt-quatorze autres ne le sont pas. 

Lorsqu'on consent à sortir des phrases sonores et qu'on 
cherche à se rendre un compte exact de la réalité des choses que 
ces redondances expriment, voilà ce que les chiffres 
démontrent avec leur brutale éloquence. Sur cent personnes, 
quatre-vingt-quatorze obéissent à six : voilà la liberté et 
l'égalité. Sur cent personnes, quatre-vingt quatorze ne sont pas 
représentées, voilà la représentation nationale. 

"X* 

Mais il y a plus. En ce qui concerne les 2.200.000 
électeurs réellement représentés, leurs intérêts confiés à 
environ trois cents mandataires sont comme ceux-ci, à la 
discrétion absolue du conseil des ministres, lequel est à la merci 
d'un homme d'État dont l'influence ou la popularité fait un 
maître. 

Retournons le problème : Le Président du Conseil des 
ministres s'impose au Conseil tout entier. Le ministère s'impose 
à la majorité parlementaire. La majorité parlementaire 
s'impose à l'assemblée ; l'assemblée au corps électoral et le 
corps électoral au pays. 

Qu'on parte d'en haut ou d'en bas, qu'on aille du peuple 
au gouvernement ou du gouvernement au peuple, le résultat ne 
change pas. 



- 265- 



La douleur universelle 



Qui se fût jamais imaginé que le fonctionnement de la loi 
du plus grand nombre aboutît au triomphe du plus petit ! Qui 
eût pu croire que le gouvernement de tous par tous pût amener 
le retour au Césarisme 96 ! Chose étrange, en vérité et qu'on ne 
saurait trop méditer. 

On s'est mis en révolte, on a versé des flots de sang, on a 
jonché de cadavres les villes et les campagnes, afin de rompre 
avec le pouvoir personnel, de déplacer la souveraineté, de 
l'arracher à quelques-uns et de la confier au peuple. Et après 
cent ans du régime nouveau, après un demi-siècle de suffrage 
universel, on arrive à constater que, bien qu'ayant pris un 
chemin différent, on est arrive au même but, que rien ne s'est 
modifié, que tout est à refaire, que le pouvoir personnel est 
restauré sous une forme d'autant plus dangereuse qu'elle est 
plus habilement dissimulée. 

Et tandis qu'on enseigne à quarante millions de français 
et de françaises, que la tyrannie est tombée avec la tête du fils 
de Saint Louis, que le despotisme et l'arbitraire des temps 
monarchiques ont fait place à la liberté et à la justice devenus 
les apanages du peuple ; tandis qu'on leur répète à l'envi que les 
castes ont disparu, que les classes ont été abolies, qu'avec la 
République, désormais inébranlable, fondée sur l'amour 
spontané des uns, l'adhésion intéressée des autres et le respect 
de tous, il n'y a plus qu'à laisser le pays, devenu maître de ses 
destinées, marcher vers un idéal toujours plus élevé, de liberté 
plus humaine, de justice plus large, par suite de cette perfidie 
qui est la caractéristique des classes dirigeantes et grâce à cette 
naïve confiance qui est le trait distinctif des foules, l'oppression, 

96 Et l'on s'étonne qu'avec un pareil système de Césarisme latent, sous la poussée de 
certaines circonstances, les aventuriers soient tout puissants ! C'est au contraire ce 
qu'il y a de plus logique. 

Ainsi donc, tyrannie des minorités et retour au césarisme abhorré, voilà ce que 
nous pouvons marquer de suite comme résultat pratique du parlementarisme : 
exactement l'opposé de ce qu' il a la prétention de nous donner. 



-266- 



La douleur universelle 



plus louche, plus tortueuse, plus vile que jamais continue à 
labourer de sa griffe puissante, la poitrine et le cœur des masses 
populaires ! 

Je ne connais pas de démonstration plus vigoureuse, plus 
irréfutable que cette preuve — par le fait — de cette saisissante 
vérité que confirme l'histoire et que je voudrais inscrire ici en 
caractères de feu : Qu'il vienne de Dieu ou des hommes, d'en 
haut ou d'en bas, de l'usurpation ou de la délégation, de la 
violence ou de la persuasion ; qu 'il soit exercé par un seul ou 
par cinq cents, par un monarque ou une assemblée; qu'il 
revête la forme oligarchique ou démocratique ; qu'il porte 
l'étiquette monarchique ou républicaine ; qu'il ait le torse nu 
de la force brutale et guerrière ou que les armes le cèdent à la 
toge 97 ; le gouvernement quel qu'il soit, a toujours été, est et 
sera toujours : pour quelques-uns, le droit de commander, 
pour tous les autres, l'obligation d'obéir ! 

Avez-vous assisté à un spectacle plus écœurant que celui 
d'un pays « en mal d'élections » ? 

De tous côtés se forment des comités électoraux. Le 
nombre des gens qui s'occupent des intérêts publics est tout 
d'un coup considérable. L'épicier du coin, le charcutier d'en face 
et le cabaretier d'à côté s'improvisent grands électeurs. 

On ne se serait pas douté que ces commerçants en rupture 
de bocks, de jambons et de sardines fussent aussi exactement 
renseignés sur les besoins nationaux et locaux. Il faut les voir, 
gonflés de leur éphémère importance, jouer leurs personnages 
avec un imperturbable aplomb. 



97 «Cédant arma togee» 



— 267 — 



La douleur universelle 



Au besoin, ils se font diplomates pour nouer des intrigues 
avec les comités hésitants et conclure d'avantageuses 
conventions. Ils portent dans leurs balances la paix et la 
guerre ; la paix pour ceux qui se rallient à leur ligue minuscule, 
la guerre contre les récalcitrants qui leur disputeront la faveur 
de mener le peuple à la victoire. 

Été comme hiver, que le thermomètre marque 40 degrés 
au-dessus ou au-dessous de zéro, c'est le printemps pour les 
journaux. Le pays se couvre de feuilles dont la fin de la période 
électorale marque la chute. 

C'est aussi l'époque des générosités : entrant dans les 
cafés, pénétrant dans les demeures, se glissant un peu partout, 
les courtiers électoraux ouvrent leurs mains pleines de 
promesses, de petits présents —les petits cadeaux 
entretiennent la popularité — et, enflant la voix quand ils sont 
en public, la baissant à un diapason mystérieux dans le tête à 
tête, ils parlent avec émotion de ce que le futur Député se 
propose de faire en faveur de tous et de chacun. 

Il naît mille métiers lors de cette époque bénie : 
l'applaudisseur aux mains larges, velues, vigoureuses, claquant 
bien, qui ponctue de frénétiques battements de mains les 
phrases de son candidat ; l'acclamateur : voix sonore, 
personnage bruyant, tapageur et audacieux qui pousse des 
hourras en faveur de celui à la fortune duquel il est attaché ; le 
siffleur qui est payé pour couvrir la voix de l'adversaire et lui 
faire des conduites de Grenoble ; l'escorteur qui suit le « futur 
législateur, » se trouve sans cesse sur son passage, pousse 
d'enthousiastes « Vive un Tel !, » prépare l'ovation spontanée, 
dételle les chevaux et tient toujours ses épaules prêtes à porter 
en triomphe « l'espoir du pays » ; enfin tout ce qui est prêt à se 
vendre pour n'importe quelle sale besogne, précède, 
accompagne et suit celui qui, dans cette comédie, joue le grand 



-268- 



La douleur universelle 



premier rôle. 

Celui-ci a régulièrement commencé par se faire tirer 
l'oreille... pour la forme bien entendu et comme ces gens qui 
croient qu'il est de bonne éducation de ne jamais accepter du 
premier coup une invitation à dîner, quelqu'envie qu'ils en 
aient. « Mais après avoir prié le comité de porter son choix sur 
un plus digne et plus apte, il a dû s'incliner devant la mise en 
demeure dont il a été l'objet. On a fait appel à son courage, à 
son énergie ; il a cru n'avoir pas le droit de refuser le concours 
de son nom au parti auquel il s'honore d'appartenir et... il a fini 
par se dévouer. » 

Voilà ce que dit le Monsieur et ce que confirme son 
comité. 

Je ne me serais franchement jamais douté qu'il se trouvât 
dans notre infortunée République tant d'hommes dévoués, 
compétents, énergiques, convaincus, sachant tout, capables de 
tout. 

Ceux qui lancent la candidature de M. Tartempion nous 
l'assurent et je me demande comment on pourrait ne pas 
ajouter foi à la parole d'un tueur de cochons, d'un débitant de 
moutarde et d'un marchand de limonade, quand il a plu à ces 
citoyens de se réunir pour accoucher d'un manifeste et 
recommander quelqu'un au suffrage universel. 

Oh ! comme celui-ci est flatté, dorloté, cajolé, encensé 
pendant ces quelques semaines ! Ouvrier qui trimes pour 50 
sous, du matin au soir, tu ne te doutais pas que le monde entier 
fixât les yeux sur toi et attendît avec anxiété ton verdict 
souverain ! Et cependant rien n'est plus vrai. 

Tu ne savais pas que l'avenir de la patrie et de la 



— 269 — 



La douleur universelle 



République fût entre tes mains calleuses ! et néanmoins, rien 
n'est plus exact. Tu ne t'imaginais pas qu'il te fût si facile, pour 
peu que tu voulusses aller aux urnes — surtout pas 
d'abstention ! — d'améliorer ton triste sort ! et pourtant rien 
n'est plus conforme à la réalité. Encore une fois, c'est le 
candidat, son comité, ses journaux, ses courtiers, ses amis, ses 
créatures qui te l'affirment. Pourrais-tu hésiter à le croire ? 

Oui, tu es souverain puisque c'est ton verdict qui assure le 
triomphe d'un tel et l'échec de ses adversaires ; c'est toi qui 
dispenses le pouvoir, toi qui fais et défais les six cents 
monarques appelés à nous gouverner, toi dont l'investiture peut 
arracher un simple travailleur à l'atelier et le faire l'égal des plus 
puissants ! Mais as-tu bien réfléchi, que cette souveraineté dont 
on te parle si copieusement dure tout juste ce que durent les 
roses, moins encore : une minute tous les quatre ans, le temps 
pour toi de jeter un nom dans l'urne ? As-tu songé enfin que 
toutes tes fonctions de souverain se bornent à abdiquer un 
pouvoir que tu n'as jamais exercé, en faveur d'un tiers qu'il te 
faudra supporter quatre années durant, et dont tu ne pourras te 
débarrasser que pour passer sous le joug d'un autre ? 

Pendant que les murs se tapissent de multicolores 
placards où s'étalent, à côté du nom flamboyant du 
quémandeur de suffrages, d'alléchantes promesses, de 
solennels serments, un mirifique programme et un appel 
désespéré ; tandis que les boîtes aux lettres s'emplissent d'une 
profusion de papier : programmes, manifestes, convocations, 
bulletins de votes etc., à occuper pendant des mois et des mois 
toutes les usines d'Angoulême, l'aspirant député promène sa 
souriante figure et ses airs cauteleux et modestes à travers les 
villes et les campagnes. Il connaît tout le monde, serre la main 
au moindre paysan, pelote l'ouvrier le plus pauvre, distribue 
des compliments aux femmes, des sourires aux jeunes filles, des 
bonbons aux bébés, des sous aux enfants, des médicaments aux 



— 270 — 



La douleur universelle 



malades et du sucre aux animaux ; il joue le grand air des 
promesses : décoration, recette générale, préfecture ou 
perception aux électeurs importants ; place de garde-champêtre 
ou de valet de chambre, bureaux de tabac, recommandations 
aux autres. 

Le moindre petit hameau aura son chemin de fer, ses 
chemins vicinaux, sa maison d'école, son bureau de poste et 
télégraphique. « C'est une honte qu'on n'y ait pas encore songé. 
Il s'en charge, lui... et de beaucoup d'autres choses encore. On 
verra, on verra : l'or coulera à flot dans la région, chacun fera 
fortune et tout le monde sera heureux. Le peuple est tout : le 
maître, le dispensateur du pouvoir ; il ne veut, lui, qu'être le 
serviteur et l'ami de ses électeurs, on ne trouvera pas en lui un 
ingrat ! » 

Les écuries, les estaminets, les préaux d'école, les salles de 
bal, de concert, de théâtre, sont mises à contribution. Le futur 
député qui a soigneusement appris son discours par cœur 
— revu et corrigé parfois suivant le milieu — étonne ses 
auditeurs par ses brillantes improvisations et son éloquence 
primesautière. Les bureaux sont constitués d'avance et recrutés 
parmi les amis de l'orateur ; des compères disséminés dans la 
salle posent au candidat des questions convenues d'avance ; des 
procès-verbaux parviennent aux journaux chantant les 
louanges du grand homme et chaque journal, avec une comique 
assurance, prédit que le nom de son favori sortira triomphant 
des urnes. 

"X* "X* "X* 

Mais il ne suffit pas de se faire mousser — chaque 
mendiant de bulletins de vote en fait autant — ; il faut abîmer 
son adversaire. Des sous-ordres entreprennent une odieuse 
campagne d'injures et de calomnies ; des amis se livrent à de 



— 271 — 



La douleur universelle 



honteuses manoeuvres et mettent en circulation les 
insinuations les plus perfides. On laisse entendre que 
l'adversaire est à la solde de tel ou tel parti discrédité ; les 
colleurs d'affiches recouvrent celles du compétiteur. 

C'est le débordement des instincts les plus bas, le 
soulèvement des appétits les plus vils, la tourbe soulevée des 
passions les plus dégoûtantes. Chacun verse sur la tête de ses 
rivaux des baquets d'injures, mais pousse des clameurs 
indignées et en appelle de semblables procédés à l'opinion 
publique, si les adversaires répondent aux grossièretés par des 
grossièretés, aux insultes par des insultes. La simple 
candidature change l'homme . 

J'ai connu des hommes qui, dans la vie ordinaire, étaient 
doux, bienveillants, simples, dignes, honnêtes et je les ai vus, 
une fois candidats, devenir féroces à l'égard de leurs 
adversaires, plats, serviles et malhonnêtes. Commerçants, ils 
ont la religion de la signature ; hommes, ils ont le respect de la 
parole donnée et cela ne les empêche pas, quand ils sont 
candidats, de couvrir de leurs encouragements d'indignes 
procédés, de recourir à des manoeuvres infâmes et d'apposer 
leur signature au bas de documents où ils prennent sur 
l'honneur des engagements qu'ils n'ont pas l'intention et qu ils 
n'auront pas le pouvoir de respecter. 

Ils deviennent presque inconscients : c'est l'ambition, c'est 
cette guerre qui fait de l'homme le plus inoffensif et le plus 
digne, l'animal le plus rampant, le plus lâche et le plus cruel. 

Simple aspirant, il ruse, trompe, ment sans s'en 
apercevoir. Comment, devenu député, ne mentirait-il pas, ne 
tromperait-il pas, ne ruserait-il pas plus encore ? 

"X" 



— 272 — 



La douleur universelle 



Les élections ont eu lieu ; le parlement est assemblé. 
Voyons ce qu'on y fait, ce qu'on y peut faire, comment se 
conduisent les Maîtres que le suffrage universel s'est donnés, à 
quoi aboutit la mise en pratique du régime représentatif. 

Elle aboutit à l'absolutisme, à l'irresponsabilité, à 
l'incompétence, à la stérilité, à la corruption. 

« Que le gouvernement parlementaire soit absolu, cela est 
incontestable. Quand une loi a été votée, lorsqu'elle a été 
promulguée en bonne forme 98 , qui donc aura qualité pour lui 
opposer un refus d'enregistrement, ou pour en faire l'objet de 
remontrances ou le motif d'un refus de subsides ? Personne 
même n'y songe. » 

Il est certain que nulle puissance ne saurait s'élever au- 
dessus de la volonté de nos parlements, encore moins la briser. 
Ce qu'a décidé la représentation nationale est bien, dûment et 
définitivement résolu. 

Il est vrai que quelques orateurs de l'opposition auront la 
ressource de faire entendre, en réunion privée, quelques 
timides protestations, mais ils auront bien soin, tout en 
flétrissant la loi nouvelle, de conseiller à leurs auditeurs de s'y 
soumettre. 

Il est encore vrai qu'en réunion publique on pourra se 
donner le luxe de prononcer de virulentes harangues, et de 
voter un ordre du jour « par lequel les citoyens assemblés en 
nombre fabuleux dans un cirque ou un théâtre enverront au 
parlement l'expression de leur plus profond mépris, flétriront 
avec la dernière énergie l'assemblée pourrie et vendue qui nous 
gouverne, protesteront avec indignation contre les agissements 

98 « Le Parlementarisme, voilà l'ennemi ! », La Tour-du-Pin-Chambly. 



-273- 



La douleur universelle 



infâmes d'un parlement de laquais », etc. 99 mais l'on ne 
trouvera pas un de ces beaux discoureurs qui aura le courage de 
se révolter ou de prêcher l'insurrection contre la loi exécrée. 

Et s'il se rencontre des citoyens plus énergiques et plus 
conséquents qui veulent se mettre en travers de la dite loi et 
recourir à ïultima ratio, ils auront contre eux non seulement le 
gouvernement avec sa police, ses gendarmes, ses fusils et ses 
canons, mais même ceux qui, la veille proposaient et votaient 
des ordres du jour de blâme, de mépris, de flétrissure, et qui, ô 
honte ! s'empresseront de proposer et d'acclamer de nouveaux 
ordres du jour de blâme, de mépris, de flétrissure, mais cette 
fois-ci contre les vaillants armés pour la défense de leurs droits 
outragés. 

On s'aperçoit aujourd'hui que, de tous les systèmes 
gouvernementaux, le meilleur, non pour les simples citoyens, 
mais pour les gouvernements eux-mêmes, c'est le régime 
représentatif. Aussi, après avoir longtemps et vigoureusement 
combattu l'instauration du suffrage universel — complément 
indispensable au point de vue théorique, dudit régime — les 
gouvernants eux-mêmes en sont-ils devenus les plus chauds 
avocats et cherchent-ils à le faire pratiquer le plus 
complètement possible. 

C'est en effet le seul système qui permette de dominer les 
foules tout en leur faisant croire qu'elles restent souveraines, 
d'attacher des boulets aux pieds des forçats tout en leur 
persuadant qu'ils marchent librement, que ces entraves ne les 
gênent pas, que, même, elles leurs sont utiles. 



99 Cet ordre du jour est pour ainsi dire classique. Lisez le compte-rendu de 
n'importe quel meeting d'indignation ou de flétrissure, et vous pouvez être certain 
de le voir clôturer par un ordre du jour reproduisant à peu près textuellement 
celui-ci. On dirait qu'il est cliché et les journaux peuvent à l'avance le reproduire 
sans crainte de faire erreur. 



-274- 



La douleur universelle 



Jadis des millions d'hommes naissaient esclaves et 
n'avaient au cœur qu'une passion : la haine de la servitude, 
l'amour de ia liberté, ils n'aspiraient qu'à s'affranchir. O 
dérision ! En ce siècle, tous les hommes naissent libres et il 
semble qu'ils n'aient au cœur qu'une passion : l'amour de 
l'esclavage, tant est grande l'ardeur avec laquelle ils se donnent 
des maîtres. 

Il ne leur suffit plus d'être battus : ils fournissent les 
verges et s'interdisent le droit, ou perdent le courage de se 
révolter 10 °. 



100 Je n'exagère en aucune façon ce résultat pratique de la souveraineté théorique du 
peuple. Exemple : depuis quelques années et surtout en ces temps derniers, de 
honteux scandales ont éclaté. Il y a vingt ans, il y en a dix, peut-être, Paris et les 
grands centres provinciaux se seraient soulevés. Le mécontentement se serait 
traduit par des émeutes et probablement un formidable mouvement 
insurrectionnel. 

En 1893, la presse a pu, pendant six mois, remuer la boue dans laquelle se 
vautraient ministres, sénateurs et députés ; on a versé des torrents d'encre mais 
pas une goutte de sang; les hâbleurs de la politique ont diversement discouru; le 
peuple n'a pas fait parler la poudre. Tout s'est réduit à une bataille électorale dont 
l'issue, le 20 août dernier, a été la réhabilitation des personnages compromis et 
l'éviction des dénonciateurs les plus en vue. 

Autre exemple : La petite République française, organe officiel du socialisme sans 
épithète, affirme que le nombre des socialistes en France, à la date du 22 août 
1893, s'élève à près de 700.000. Ce chiffre me paraît exagéré, mais je l'accepte 
comme exact. Or les socialistes se reconnaissent aux deux caractéristiques 
suivantes : (a) la haine de ce qu'ils appellent le régime bourgeois ; (b) la netteté de 
leur programme économique qui repose tout entier, d'une part sur l'expropriation 
politique et économique de la classe possédante, d'autre part sur la socialisation 
des instruments de production. 

Or ils sont sept cent mille, disent-ils. Encore une fois je ne sais pas s'ils se vantent. 
Mais si je prends ce chiffre, qu'ils donnent eux-mêmes avec fierté et si je me 
demande pourquoi, étant si nombreux et — encore une de leurs vantardises, sans 
doute — si puissamment organisés, ils ne s'insurgent pas contre une organisation 
sociale incompatible avec la réalisation de leur idéal ; je me demande pourquoi 
ces centaines de milliers d'asservis et d'exploités aux yeux desquels a lui pourtant 
la vérité socialiste ne sont plus capables des colères magnifiques de leurs 
ascendants de 1831, 1848 et 1871, je ne trouve à cette question d'autre réponse que 
celle-ci : l'ardeur de ces salariés à se choisir des représentants leur fait perdre de 
vue la nécessité de se débarrasser de leurs maîtres ; et les dirigeants, avec la 
complicité des chefs socialistes, ont trouvé dans le suffrage universel le plus sûr 



-275- 



La douleur universelle 



L'insurrection proclamée naguère encore le plus 
imprescriptible des droits et le plus saint des devoirs est 
considérée comme un crime, moins encore, peut-être, par les 
personnages dont elle briserait l'omnipotence que par les 
asservis qu'elle serait apte à émanciper. 

Les assemblées font de la politique et la politique c'est 
l'ingérence de l'État dans toutes les manifestations de la vie 
sociale, dans tous les rapports des individus et des collectivités 
formant la nation. 

« Aujourd'hui, écrit E. de Laveleye 101 l'individu est perdu 
au sein de la nation, idée abstraite, qui ne se réalise pour la 
plupart d'entre nous que sous la forme du percepteur qui 
réclame l'impôt et de la conscription qui impose le service 
militaire. » 

On lit dans les « Paroles d'un Révolté » de Pierre 
Kropotkine 102 : « le gouvernement représentatif reçu avec de 
grandes espérances, est devenu partout un simple instrument 
d'intrigues, d'enrichissement personnel ou d'entrave à 
l'initiative populaire et au développement ultérieur. » 

« Ce ne sont plus les prêtres ni les nobles, mais quelques 
avocats politicailleurs qui prédominent et au profit desquels 
travaillent, avec ou sans compensation, les honnêtes gens et les 
malhonnêtes. » Ainsi parle Lombroso ; et Spencer 103 s'exprime 
en ces termes : « La grande superstition de la politique 
d'autrefois, c'était le droit divin des rois. La grande superstition 
de la politique d'aujourd'hui, c'est le droit divin des 



moyen d'étouffer l'esprit de révolte et d'assurer leur absolutisme. 
ioi.De la propriété et de ses formes primitives, p. 120. 

102 Page 175. 

103 L'Individu contre l'État, p. 117. 



— 276 — 



La douleur universelle 



parlements. » 

Je crois en outre que l'autorité souveraine des assemblées 
nationales est d'autant plus absolue que si, de nos jours on ne 
rencontre que fort peu de gens consentant à être gouvernés, 
exprimant nettement leur volonté sur ce point, il n'en arrive pas 
moins que tout le monde se laisse dominer parce que chacun se 
persuade que, par son bulletin de vote, il se gouverne soi-même 
et qu'ainsi il n'obéit à personne puisqu'il s'obéit à soi-même. 

"X* 

Ce pouvoir absolu n'offre même aucun danger pour ceux 
qui l'exercent. En tant que Chambres, les assemblées n'ont 
qu'une existence éphémère, celle d'une législature ; les 
ministères, une existence plus courte encore et si l'on compare 
la rapidité avec laquelle se succèdent ministères et parlements 
aux lenteurs que comporte le règlement, aux difficultés que 
rencontre le moindre projet de loi avant d'arriver à bon port, 
aux pérégrinations que doit exécuter toute proposition d'une 
commission à une autre, de la première à la seconde lecture, du 
Palais-Bourbon au Luxembourg, on n'est pas surpris de voir 
que la majorité qui avait mis un beau jour la nation sous le joug 
d'une loi quelconque, disparaît au moment où la loi — qui reste, 
elle — commence à soulever le mécontentement. 

Et puis, sur qui faire peser une responsabilité sérieuse ? 
Sur les ministres ? Ceux-ci répondront qu'ils ne sont que les 
serviteurs du Parlement ; sur l'une des deux assemblées ? Celle- 
ci rejettera la faute sur l'autre ; sur la minorité ? Elle objectera 
qu'elle est impuissante ; sur la majorité ? Elle dira qu'elle obéit 
au pays. Il serait plus facile, je crois, de trouver une épingle 
dans un champ qu'une responsabilité personnelle au 
parlement. Au surplus, autant il était plat et obséquieux alors 
que simple candidat, autant l'élu se montre insolent, et c'est 



-277- 



La douleur universelle 



avec une surprenante désinvolture qu'il se dérobe à toute 
responsabilité, voire même à toute explication. 

J'espère que, de ceux qui me lisent, nul ne songera à me 
faire l'injure de m'accuser de tendresse à l'égard des régimes 
passés ; mais, en l'absence d'une responsabilité qui se perd 
dans l'Océan parlementaire au point qu'on n'en pourrait pas 
trouver une seule petite goutte, je crois qu'on peut se demander 
si — à ce point de vue tout particulier — une royauté ou un 
empire autocratique n'est pas préférable. Alors au moins, il y a 
un responsable : c'est le roi, c'est l'empereur. C'est un homme : 
il a un cerveau, un cœur, une poitrine. Son cerveau peut être 
éclairé ; on peut trouver le chemin de son cœur ; et si les 
arguments ne le convainquent pas, si les larmes et les 
supplications ne le touchent point ; si la raison et le sentiment 
n'ont aucune prise sur lui, la crainte et la menace peuvent 
intervenir. La race des Ravaillac, des Orsini, des Nobiling n'est 
pas morte ; un couteau fouille la poitrine d'un prince, une balle 
de revolver troue le cœur d'un roi ; une bombe fait voler en éclat 
le crâne d'un empereur. 

Allez donc, au milieu d'une foule d'irresponsables, choisir 
un cerveau, un cœur, une poitrine ! 

Allez donc retourner 500 consciences dont le siège est 
fait, apitoyer 500 cœurs de marbre. 

Aussi les assemblées se sont-elles toujours signalées par la 
férocité des répressions auxquelles elles ont présidé. Le boucher 
Cavaignac et le massacreur Galiffet ont été hautement 
approuvés par les assemblées républicaines, et jamais 
répression ne fut plus sanglante que celle qui, en mai 1871, 
convertit Paris en un gigantesque abattoir. 



- 278 - 



La douleur universelle 



Si encore ce pouvoir absolu et irresponsable était au 
moins compétent ! Mais l'incompétence n'est pas moins que 
l'absolutisme et l'irresponsabilité un des caractères essentiels 
du régime parlementaire. 

On sait que la plupart de nos honorables ne font aux 
aigles qu'une concurrence très timide, et s'il s'en rencontre, 
dans le nombre, quelques-uns dont le plumage, à une certaine 
distance, produit de l'effet, ce sont presque toujours des geais 
parés de plumes de paons. 

On ne peut pas avancer qu'il n'y ait dans l'ensemble de 
nos législateurs aucun homme de valeur et de savoir. Ce serait 
exagérer. Mais on conviendra que ceux-ci sont très peu 
nombreux et, en ce qui les concerne, je ne serais pas éloigné de 
penser avec Montesquieu que les têtes des plus grands 
« hommes s'étrécissent lorsqu'elles sont assemblées et que là où 
il y a le plus de sages, il y a aussi le moins de « sagesse. » 

De quelle compétence est le corps électoral lui-même ? 
Peut-il se guider et se reconnaître au milieu des programmes 
qui le sollicitent ? Peut-il être ou se mettre au courant des mille 
questions, les unes fort simples, la plupart très complexes, 
qu'on lui soumet ? quels moyens a-t-il de faire un choix 
judicieux 104 ? 

Croyez-vous, au surplus, qu'un homme de réelle valeur 
consente à s'abaisser au rôle de candidat, de mendiant de 
suffrages ? Il s'en trouve — et ce n'est pas un mince sujet 

104 Voici l'opinion de M. Maujan dans Germinal : « Eh bien, c'est jugé, c'est toisé, on 
a vu ce qu'il donne, ce fameux scrutin d'arrondissement. C'est le triomphe de 
Tartempion, Tartempion homme d'État, neveu dégénéré de Joseph Prudhomme, 
collectionneur de petits papiers crasseux, Tartempion qui remue la boue au lieu de 
remuer des idées. » Et dire que M. Maujan n'en persistait pas moins à vouloir 
entrer dans cette chambre des Tartempions ! 



-279- 



La douleur universelle 



d'étonnement — qui consentent à ramer dans cette galère. Il y a 
99 à parier sur 100 que ceux-ci seront laissés à leurs chères 
études et que le suffrage universel leur préférera un médecin 
sans clientèle, un avocat sans cause, un journaliste sans talent, 
un « fils à papa » sans cervelle, bref, une de ces médiocrités qui 
vont grossir la foule des sous-vétérinaires du Palais-Bourbon. 

Dans un livre paru récemment 105 , Jean Grave a fort bien 
expliqué le pourquoi du triomphe de la médiocratie : « tout 
esprit original qui ne s'occupe que de la réalisation de son idéal 
ne peut faire autrement que de froisser tous ceux — et ils sont 
nombreux — qui suivent les lois de la sainte routine ; tout le 
monde criera : haro sur le baudet ! Celui qui cherche la vérité et 
veut la faire prévaloir, n'a pas le temps de descendre aux 
mesquines intrigues de coulisses ; il sera sûrement battu dans 
la lice électorale par celui qui, n'ayant aucune idée originale, 
acceptant les idées reçues par le plus grand nombre, aura 
d'autant moins de peine, à rentrer ses ongles — qu'il n'a pas 
— de façon à ne froisser personne. Plus on voudra contenter de 
monde, plus la ligne moyenne d'idées qu'on aura adoptées 
devra être débarrassée des idées nouvelles et originales ; plus, 
par conséquent, elle se trouvera vide, terne, médiocre. Voilà 
tout le suffrage : une peau d'âne sonore, ne rendant que des 
sons sous les coups de ceux qui veulent la faire parler. » 

« La Chambre, dit Spencer, est toujours inférieure à la 
moyenne du pays, non-seulement comme conscience, mais 
aussi comme intelligence. Un pays intelligent se rapetisse dans 
sa représentation. Il jurerait d'être représenté par des nigauds 
qu'il ne choisirait pas mieux. » 

G. De Greef ne s'exprime pas moins catégoriquement 106 : 
« La politique est trop souvent le refuge de toutes les nullités. » 

105 La Société mourante et l'Anarchie, p. 82 et 83. 

106 Introduction à la Sociologie, tome I, p. 29. 



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La douleur universelle 



Et encore 107 : « Presque tous les hommes politiques sont des 
empiriques, ne connaissant des choses que les apparences 
superficielles, ils n'ont d'autre science que de se tenir en 
équilibre sur la surface glissante et mobile des phénomènes 
sociaux supérieurs, d'où ils s'imaginent diriger les destinées de 
leurs semblables qui, à leur tour, se figurent de bonne foi 
recevoir leur impulsion. » 

Ce qui peut nous consoler en partie de la médiocrité 
intellectuelle de nos assemblées, c'est cette pensée que : 
fûssent-elles intégralement composées de tout ce que le savoir, 
l'expérience, le talent, le génie même peut produire de 
supérieur, l'incompétence parlementaire ne serait pas moindre. 

Voici pourquoi : le législateur est omnipotent, il faut donc 
qu'il soit omniscient : il ne doit être étranger à aucune 
question ; ayant à se prononcer, tour à tour, sur toutes les 
questions qui font la base des discussions parlementaires ; il 
faut, s'il veut ne pas voter à l'aveuglette, s'il a à cœur d'agir en 
pleine connaissance de cause, qu'il soit marin, guerrier, 
financier, diplomate, économiste, ingénieur, mathématicien, 
hygiéniste, jurisconsulte, etc., etc. Or, nul cerveau humain n'est 
encyclopédique ; aussi neuf fois sur dix, le législateur se 
prononcera sans trop savoir pourquoi et se trompera. 

Kropotkine, dans une petite brochure fort bien faite, dit 
en termes formels : « N'est-il pas absurde de prendre au sein de 
la population un certain nombre d'hommes et de leur confier le 
soin de toutes les affaires publiques ? en leur disant : Occupez- 
vous en ; nous nous déchargeons sur vous de la besogne ; à vous 
de faire des lois sur tous les sujets. » 

"X* 



107 Idem p. 217. 



- 281- 



La douleur universelle 



En supposant même que le Parlement fût composé de 
toutes les sommités intellectuelles et que les questions fussent 
sériées de façon à ce que chacun pût arriver à les étudier et à les 
résoudre avec compétence, le gouvernement représentatif ne 
s'en porterait pas mieux ; car le quatrième caractère essentiel 
des Parlements, c'est l'impuissance. 

J'avoue que celle-ci n'est pas faite pour me déplaire, car, 
sachant que les assemblées ont pour unique rôle de légiférer, et 
convaincu qu'aucune loi ne peut être juste et favorable au 
bonheur universel, je dois en conclure que rien de bon ne peut 
venir des Parlements et qu'en conséquence il est préférable 
qu'ils ne puissent rien faire. À ce titre, j'avoue que j'aime 
beaucoup mieux les Députés en villégiature qu'au Palais 
Bourbon. Je sais au moins qu'à ce moment précis, ils 
n'ajouteront rien à l'œuvre néfaste de la législation. 

Mais ce n'est pas de mes convenances personnelles qu'il 
s'agit ; peu importe que je me réjouisse ou me désole d'un fait. 
C'est celui-ci qu'il faut étudier. 

Écoutez cette historiette digne d'un fabuliste : 

S'ébattant un jour dans la forêt voisine de leur village, des 
enfants aperçurent un de ces petits animaux à poil roux de la 
famille des rongeurs qu'on appelle un écureuil. Il parcourait un 
arbre colossal avec une prestesse, une grâce et une sûreté 
merveilleuses ; il exécutait de branche en branche une voltige 
incomparable. Émerveillés d'abord, nos jeunes spectateurs 
songèrent à toute la joie que leur procurerait la capture d'un 
aussi séduisant acrobate et ils cherchèrent à s'en emparer. Ils y 
parvinrent, après bien des difficultés et non sans que les dents 
du petit quadrupède ne se soient plusieurs fois introduites dans 
leur chair rose. Mais voilà que, devenu prisonnier, l'animal 
cessa de se livrer aux gambades qui avaient tant ébahi ses 



- 282 - 



La douleur universelle 



geôliers : plus de voltige, plus de sauts périlleux. Pourtant il 
était sain et sauf ; nul membre n'était endommagé ; il était 
même encore possédé de ce besoin de mouvement, de 
locomotion qui caractérise ses pairs ; mais hélas ! sa forêt et son 
arbre lui manquaient et toute son ardeur n'aboutissait, dans 
son étroite prison, qu'à un piétinement sur place, imprimant à 
sa cage circulaire un mouvement rotatif. 

Furieux et découragés, les enfants s'imaginèrent que le 
quadrupède se moquait d'eux ; ils retournèrent dans la forêt, 
rendirent à la liberté le prisonnier qui en profita pour exécuter, 
sans plus attendre, une série de tours de force étonnants. 

Plus de doute, n'est-ce pas ? l'animal s'était joué d'eux. On 
serait plus heureux avec un autre. 

La même histoire se renouvela dix fois, vingt fois, 
cinquante fois, jusqu'à ce que les enfants comprirent que 
l'écureuil capturé n'était pas coupable, qu'une fois dans sa 
prison, il ne pouvait plus tenir aucune des espérances qu'il avait 
inspirées ; que sa souplesse et son agilité ne pouvaient s'exercer 
que dans le milieu qui leur convient : la forêt. 

Eh bien ! voici, en trois mots, la morale de cette fable : les 
enfants, ce sont les électeurs ; l'écureuil, c'est le candidat ; la 
forêt, c'est le milieu populaire ; la cage c'est le palais Bourbon. 

Voltigeant à travers la forêt des abus, le candidat, sous 
l'œil émerveillé des crédules et des ignorants, saute d'une 
réforme à l'autre, passe d'un mal à un bien, avec une grâce, une 
légèreté, une souplesse incroyables. 

« Oh ! si nous pouvions, dit le peuple, en faire notre 
député ! » 



-283- 



La douleur universelle 



II y réussit ; mais voici que l'élu se trouve mal à l'aise dans 
sa nouvelle demeure : il se heurte à des complications 
imprévues, des impedimenta de toute nature. Ses membres peu 
à peu, perdent de leur prime élasticité, ses muscles de leur 
vigueur. Le voilà lui, aussi, condamné au décourageant 
piétinement sur place. 

Le peuple-enfant se fâche : « Il se moque de nous ! » 
Fatigué de ce candidat-écureuil, il retourne dans la forêt, — il y 
va tous les quatre ans — et fait un nouveau choix. 

Depuis bientôt un demi-siècle, cette pitoyable comédie se 
renouvelle. Le deuxième, le dixième, le vingtième député ont 
trompé les espérances du peuple tout comme le premier. 

Et il ne pouvait en être autrement. 

Ce grand enfant : le suffrage universel commence bien à 
se douter qu'il est victime d'une odieuse mystification. Quand 
donc comprendra-t-il clairement que la faute en est au milieu 
parlementaire — véritable cage — qui casse bras et jambes aux 
meilleurs vouloirs, aux plus mâles énergies ? Quand concevra-t- 
il nettement que : assemblée représentative est synonyme 
d'impuissance, de stérilité ? 

Pour acquérir à tout jamais cette conviction, il suffit de 
suivre, en spectateur désintéressé, ce qu'on nomme 
emphatiquement « les travaux parlementaires ; » de constater 
l'insignifiance des discussions à la tribune en présence des 
opinions faites d'avance au sein des groupes prenant parti pour 
ou contre le ministère ; il suffit d'être un peu au courant de ce 
que les gens du métier eux-mêmes appellent le byzantinisme 
des assemblées ou les chinoiseries législatives. Il suffit enfin de 
savoir que les politiciens trouvent toujours pour ne rien faire 
d'excellentes raisons ; ceux de la minorité se plaignent de 



-284- 



La douleur universelle 



l'obstruction systématique de la majorité et ceux de la majorité 
rejettent tous les torts sur la minorité opposante. 

Je dis sans ironie que ces raisons sont excellentes parce 
qu'elles sont profondément justes, ce qui revient à dire que le 
système lui même ne vaut rien ; car comme, dans tout 
parlement, il y a forcément une majorité, une minorité et des 
partis en lutte, comme il existe forcément le parti du 
gouvernement et le parti de l'opposition, l'impuissance qui en 
résulte est inhérente au fonctionnement du régime 
parlementaire. 

"X* "X* 

Enfin, à tous ces vices inséparables de la représentation 
nationale, vient s'ajouter la corruption, sorte de couronnement 
de l'édifice. 

Sur ce point, aux quatre bouts du monde, l'opinion est 
faite. Les législateurs eux-mêmes, dans des accès de franchise, 
dont il sied de ne pas s'exagérer la spontanéité, ont laissé 
entendre que la corruption règne en souveraine dans les 
assemblées élues. Les ministères, les salles de séance et les 
couloirs ont des oreilles ; malheureusement la langue, dit-on, 
leur fait défaut. C'est fâcheux, car ils nous en raconteraient 
terriblement long sur les marchandages, combinaisons et 
pourparlers dans lesquels sombre la conscience des élus. 

J'ai dit à propos de l'incompétence des parlements qu'il 
est bien difficile de trouver dans les assemblées élues des 
hommes de réelle valeur ; j'affirme qu'on peut en faire le tour et 
les parcourir en tous sens sans y rencontrer une réelle probité. 
Un homme résolu à se garder véritablement pur et délicat, 
n'aurait qu'un moyen de résister à la contagion : la fuite. 



-285- 



La douleur universelle 



Voici cinq ou six cents hommes auxquels sont dévolues 
toutes les affaires de l'État. Ils disposent d'un budget de près de 
quatre milliards ; les moindres causes comparaissent devant 
eux. Leur rôle est de s'immiscer dans toutes les questions qui 
intéressent quarante millions d'individus : Ils ont en mains un 
pouvoir absolu ; ils sont les dispensateurs de toutes les 
sinécures, de toutes les faveurs. Pétitions, requêtes, 
réclamations n'ont de chance d'être prises en considération que 
si elles portent leur estampille ; ils vivent dans une atmosphère 
de favoritisme et de vénalité, ils sont en butte à toutes les 
séductions du pouvoir. Là, sous leurs yeux, des intrigues se 
nouent, des alliances se concluent, des marchés se font, des 
offres et des mises en demeure circulent ; des coteries se 
forment, des rivalités surgissent, des compétitions éclatent ; des 
complots s'ourdissent : et l'on accorderait qu'un homme pût 
s'exposer impunément à un tel contact ? 

Autant admettre qu'on peut, sans gagner le mal, vivre au 
milieu de pestiférés, qu'on peut s'enduire de phénol et sentir le 
patchouli, plonger dans l'eau sans se mouiller, se précipiter 
dans le feu sans se brûler. 

"X* "X* 

Dans son livre L'anarchie bourgeoise, M. Laisant, bien 
familiarisé avec les agissements parlementaires, a fait un 
tableau saisissant de cette corruption des assemblées. 

Le journal Les Débats qu'on n'accusera pas de tendances 
subversives, publiait récemment les lignes suivantes : Beaucoup 
de députés ne vivent ni de leur indemnité parlementaire ni de 
leurs rentes, ni du produit d'aucune profession classée ; mais ils 
exploitent leur influence comme on exploite un fonds de 
commerce. » 



-286- 



La douleur universelle 



Dans Le Matin, M. Jules Simon qui a passé parmi les élus 
une partie de son existence, écrit textuellement au sujet des 
députés : « Tous ces piliers d'estaminets roulent carrosse. Ils 
font bâtir des hôtels, ils sont ministres ! Les places qui leur 
profitent le plus sont celles qu'ils ne prennent pas pour eux. 
Celui-ci ne fait des démarches que contre argent comptant, 
celui-là, quand il a placé son favori, prélève une part sur le 
revenu de l'emploi. » 

Enfin, plus récemment encore (Juillet 1893), le Journal 
publiait sous la signature du poète académicien François 
Coppée, un vigoureux article d'où j'extrais cette perle : « Je ne 
dis pas qu'il n'y ait point à la Chambre quelques hommes de 
franchise et de désintéressement. Mais comptez-les sur vos 
doigts. Vous n'aurez même pas besoin d'ouvrir les deux 
mains. 108 » 

Coppée a raison ; il n'y a pas à la Chambre dix hommes de 
franchise et de désintéressement : les uns veulent de l'argent, 

108 Au lendemain de sa défaite électorale, M. Paul de Cassagnac écrivait dans 
l'Autorité, en parlant de son échec : «Cela m'a produit l'effet d'une dent malade à 
arracher. 

» L'extraction, tout d'abord douloureuse, a été suivie d'un bien être immense. 

» On se sent mieux de n'être plus dans cette caverne avec une gauche de brigands, 

et une droite où les vaillants se font rares. 

» Je ne vois pas très clairement la politique utile que j'aurais pu y faire, placé, 
comme durant la dernière législature, entre une Droite qui ne veut pas marcher et 
une Gauche qui marche sur vous. 

» Et puis, être le collègue de tous ces nouveaux plus ou moins grotesques, plus ou 
moins bizarres, au milieu desquels émerge la tête rutilante du bandit Wilson, n'a 
rien de particulièrement flatteur. 

» Il y a plus d'honneur à compter parmi ceux qui sont dehors, que parmi ceux qui 
sont dedans.» 

Sans doute, en dépit du souci qu'il prend de paraître consolé de sa déroute, M. de 
Cassagnac exhale sa mauvaise humeur, et vous verrez qu'il saisira la première 
occasion de redevenir le collègue de tous ces bandits, mais il n'en est pas moins 
intéressant d'épingler ces quelques lignes significatives et il suffirait d'un peu de 
travail pour se procurer ainsi une collection aussi complète que variée de 
témoignages importants. C'est ce qu'on pourrait intituler, «Nos hommes d'État 
peints par eux-mêmes.» 



- 287- 



La douleur universelle 



les autres du pouvoir,— presque tous l'un et l'autre — et tous 
entrent dans des combinaisons plus ou moins louches et 
suivent une voie plus ou moins tortueuse pour accéder à ce 
qu'ils désirent. 

Quelques-uns savent se donner des airs qui font illusion 
et réussissent longtemps à passer pour des parangons de 
droiture de loyauté, jusqu'à ce que, un beau jour, on apprenne 
que les plus purs eux-mêmes — ou ceux qui passent pour tels 
— ne sont pas sans souillure. 

Il faut le coup de canon d'un « Panama » pour provoquer 
de temps en temps un gros scandale et soulever l'opinion 
publique, mais la conscience populaire s'indignerait si elle était 
mise au courant des turpitudes de moindre importance qui 
éclaboussent, chaque jour, des personnages de second plan. Pas 
une place ne se donne, pas une adjudication n'a lieu, pas un 
marché ne se traite, pas un groupe ne se forme, pas un 
ministère ne se constitue, pas un journal politique ne se fonde, 
pas une campagne ne se décide, pas un vote n'a lieu, sans 
qu'intervienne, en dessous, quelque honteux marchandage, 
sans que capitule quelque conscience parlementaire. 

Cette « pourriture d'assemblée » — le mot est presque 
classique — n'est pas particulière à un pays ; le mal ronge toutes 
les nations ; il n'est pas spécial à une forme de gouvernement, il 
n'en épargne aucune. 

Aussi a-t-on pu remarquer le rôle considérable — du 
moins dans les programmes et les professions de foi — qu'a 
joué l'honnêteté dans les dernières élections législatives. 

Jadis, on n'en parlait pas ; naguère on s'en inquiétait peu ; 
aujourd'hui, il semble que ce soit la première, la seule qualité à 
exiger d'un candidat. 



-288- 



La douleur universelle 

Le fait est caractéristique et vaut une mention 
particulière. 

Ces cinq facteurs : absolutisme, irresponsabilité, 
incompétence, stérilité, corruption constituent le milieu 
parlementaire ; nul, de ceux qui y vivent, ne se soustrait à son 
influence. En ce qui concerne chaque élu, c'est tantôt l'un, 
tantôt l'autre de ces cinq facteurs qui l'emporte. Celui-ci est 
plus autoritaire celui-là plus incompétent et cet autre plus 
corrompu. Mais l'addition donne le même résultat : un être 
ambitieux, dominateur, suffisant, médiocre, vénal. 

Aussi je comprends qu'on se demande avec le brillant 
publiciste Octave Mirbeau comment il se fait qu'on trouve 
encore des gens qui votent et prennent au sérieux la 
souveraineté du peuple. 

« Une chose qui m'étonne prodigieusement, écrit 
Mirbeau dans le Figaro du 28 Novembre 1888 — j'oserai dire 
qu'elle me stupéfie — c'est qu'à l'heure scientifique où j'écris, 
après les innombrables expériences, après les scandales 
journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France 
(comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un 
seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, 
qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses 
plaisirs, pour voter en faveur de quelqu'un ou de quelque chose. 
Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène 
n'est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles 
et confondre la raison ? Où est-il le Balzac qui nous donnera la 
physiologie de l'électeur moderne ? Et le Charcot qui nous 
expliquera l'anatomie et les mentalités de cet incurable 
dément ? Nous l'attendons. 



- 289- 



La douleur universelle 



» Je comprends qu'un escroc trouve toujours des 
actionnaires, la Censure des défenseurs, l'Opéra-Comique des 
dilletanti, le Constitutionnel des abonnés, M. Carnot des 
peintres qui célèbrent sa triomphale et rigide entrée dans une 
cité languedocienne ; je comprends M. Chantavoine s'obstinant 
à trouver des rimes ; je comprends tout. Mais qu'un député, ou 
un sénateur, ou un président de République, ou n'importe 
lequel, parmi tous les étranges farceurs qui réclament une 
fonction élective, quelle qu'elle soit, trouve un électeur, c'est-à- 
dire l'être irrêvé, le martyr improbable, qui vous nourrit de son 
pain, vous vêt de sa laine, vous engraisse de sa chair, vous 
enrichit de son argent, avec la seule perspective de recevoir, en 
échange de ces prodigalités, des coups de trique sur la nuque, 
des coups de pieds au derrière, quand ce n'est pas des coups de 
fusil dans la poitrine, en vérité, cela dépasse les notions déjà 
pas mal pessimistes que je m'étais faites jusqu'ici de la sottise 
humaine, en général, et de la sottise française en particulier, 
notre chère et immortelle sottise, ô chauvin ! 

» Il est bien entendu que je parle ici de l'électeur averti, 
convaincu, de l'électeur théoricien, de celui qui s'imagine, le 
pauvre diable, faire acte de citoyen libre, étaler sa souveraineté, 
exprimer ses opinions, imposer — ô folie admirable et 
déconcertante — des programmes politiques et des 
revendications sociales ; et non point de l'électeur « qui la 
connaît » et qui s'en moque, de celui qui ne voit dans « les 
résultats de sa toute-puissance » qu'une rigolade à la 
charcuterie monarchiste, ou une ribote au vin républicain. Sa 
souveraineté à celui-là, c'est de se pocharder aux frais du 
suffrage universel. Il est dans le vrai, car cela seul lui importe, 
et il n'a cure du reste. Il sait ce qu'il fait. Mais les autres ? 

» Ah ! oui, les autres ! Les sérieux, les austères, les peuple 
souverain, ceux-là qui sentent une ivresse les gagner lorsqu'ils 
se regardent et se disent : « Je suis électeur ! Rien ne se fait que 
par moi. Je suis la base de la société moderne. Par ma volonté, 
Floquet fait des lois auxquelles sont astreints trente-six millions 



— 290 — 



La douleur universelle 



d'hommes, et Baugry d'Asson aussi et Pierre Alype également. » 
Comment y en a-t-il encore de cet acabit ? Comment, si entêtés, 
si orgueilleux, si paradoxaux qu'ils soient, n'ont-ils pas été, 
depuis longtemps, découragés et honteux de leur œuvre ? 
Comment peut-il arriver qu'il se rencontre quelque part, même 
dans le fin fond des landes perdues de la Bretagne, même dans 
les inaccessibles cavernes des Cévennes et des Pyrénées, un 
bonhomme assez stupide, assez déraisonnable, assez aveugle à 
ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc 
ou rouge, sans que rien l'y oblige, sans qu'on le paye ou sans 
qu'on le saoûle ? 

» À quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse 
suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d'une 
volonté, à ce qu'on prétend, et qui s'en va, fier de son droit, 
assuré qu'il accomplit un devoir, déposer dans une boîte 
électorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le 
nom qu'il ait écrit dessus ? — Qu'est-ce qu'il doit bien se dire, 
en dedans de soi, qui justifie ou seulement qui explique cet acte 
extravagant ? Qu'est-ce qu'il espère ? Car enfin, pour consentir 
à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui 
l'assomment, il faut qu'il se dise et qu'il espère quelque chose 
d'extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par 
de puissantes déviations cérébrales, les idées de député 
correspondent en lui à des idées de science, de justice, de 
dévouement, de travail et de probité ; il faut que dans les noms 
seuls de Barbe et de Baïhaut, non moins que dans ceux de 
Bouvier et de Wilson, il découvre une magie spéciale et qu'il 
voie, au travers d'un mirage, fleurir et s'épanouir dans Vergoin 
et dans Hubbard des promesses de bonheur futur et de 
soulagement immédiat. Et c'est cela qui est véritablement 
effrayant. Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les plus 
burlesques, ni les plus sinistres tragédies. 

» Voilà pourtant de longs siècles que le monde dure, que 
les sociétés se déroulent et se succèdent, pareilles les unes aux 
autres, qu'un fait unique domine toutes les histoires : la 



— 291 — 



La douleur universelle 



protection aux grands, l'écrasement aux petits. Il ne peut 
arriver à comprendre qu'il n'a qu'une raison d'être historique, 
c'est de payer pour un tas de choses dont il ne jouira jamais, et 
de mourir pour des combinaisons politiques qui ne le regardent 
point. 

» Que lui importe que ce soit Pierre ou Jean qui lui 
demande son argent et qui lui prenne la vie, puisqu'il est obligé 
de se dépouiller de l'un, et de donner à l'autre ? Eh bien ! non. 
Entre ses voleurs et ses bourreaux, il a des préférences, et il 
vote pour les plus rapaces ou les plus féroces. Il a voté hier, il 
votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l'abattoir. 
Ils ne se disent rien, eux, et ils n'espèrent rien. Mais du moins 
ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le 
bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus 
moutonnier que les moutons, l'électeur nomme son boucher et 
choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir 
ce droit. » 



Il y a ainsi une foule de gens qui font mille choses — et 
parfois des plus importantes — uniquement parce qu'elles sont 
consacrées par l'usage, parce que ça se fait autour d'elles, parce 
que d'autres les y poussent, par entraînement, par la contagion 
de l'exemple, sans raisonnement, sans réflexion. 

J'ai un ami qui, par quatre fois, a pris femme devant la loi. 
Ses quatre épouses l'ont rendu malheureux et n'ont pas été plus 
heureuses avec lui. La mort l'a débarrassé de deux d'entre elles 
et le divorce des deux autres. Depuis une vingtaine d'années, 
grâce à la vie conjugale, son existence n'a été qu'une suite de 
déceptions, querelles, contrariétés, désespoirs. 

Il a quarante cinq ans, de la fortune et une vigoureuse 
santé. Ou pourrait croire que ses quatre essais lui ont appris à 
se défier du mariage et enseigné qu'il n'est pas fait pour vivre en 
ménage ? 



— 292 — 



La douleur universelle 



Eh bien ! il n'en est rien. Non seulement il ne reconnaît 
pas que la vie commune demande tout au moins des 
concessions réciproques et qu'il y entre souvent une part plus 
grande de sacrifices que de satisfactions ; mais il est persuadé 
que le bonheur ne se rencontre que dans le mariage, qu'il ne 
saurait être heureux sans une épouse. 

Et il en cherche une cinquième. 

Il est atteint de « matrimoniomanie ». Je suis certain que 
de nouvelles leçons ne l'amenderont pas, qu'il mourra dans 
l'impénitence finale. 

Tel est sans doute « l'état d'âme » des malheureux atteints 
de ce que M. Agathon de Potter, un socialiste rationnel de haute 
valeur, appelle le morbus democraticus et de ce que je 
nommerai, pour être mieux compris, la « scrutinolâtrie ». Dix 
fois ils ont eu la main malheureuse ; dix fois ils ont été 
cyniquement trompés ; ils courent une onzième fois à la 
recherche de cet être irréel et impossible : un bon représentant, 
tandis que le corps électoral tout entier se précipite à la 
conquête de cette terre introuvable : un bon gouvernement. 

Toutefois la scrutinolâtrie commence à diminuer. Comme 
toutes les autres religions, elle s'en va. La ferveur, peu à peu, 
fait place à l'indifférence ; à celle-ci bientôt succédera l'hostilité. 

On aura beau vouloir sous la forme d'une loi Letellier 109 
rétablir l'inquisition en faveur de l'idole, on ne réussira pas à 
attirer dans les Temples la foule indifférente et sceptique 110 . Ce 

109 M. Letellier ex-député de l'Algérie a déposé récemment un projet de loi tendant à 
rendre le vote obligatoire et à punir quiconque ne voterait pas. 

110 La proportion des abstentions augmente sans cesse. En 1885 elle était de 22,49 
pour 100 ; en 1889 de 23,36 %. En 1893, sur 10.643.212 électeurs inscrits, 
7.383.286 électeurs ont voté. Le nombre des abstentionnistes s'est donc élevé à 



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La douleur universelle 



projet et la faveur qui l'a accueilli dans un certain monde 
prouvent clairement qu'on déserte les urnes. 

Une seule chose pourrait attirer de nouveau vers elle les 
masses désabusées : établir — par des faits — leur utilité. 

Mais la quadrature du cercle n'a pas encore été 
démontrée ; le mouvement perpétuel reste à trouver. 

Or la solution de ces deux problèmes est tout aussi facile 
que la preuve à faire de l'excellence du système représentatif. 



IV. - LA FORCE. 

Qui dit loi dit délinquant. Qui dit délinquant dit policier 
ou gendarme qui arrête, magistrat qui condamne, gardien de 
prison qui enferme et bourreau qui exécute. Tout l'ensemble ne 
fait qu'un. 

Admettre la loi sans admettre police, gendarmerie et 
administration pénitentiaire serait pure folie. Le législateur 
appelle impérativement la répression. Car la loi a un caractère 
d'obligation sociale qui ne saurait exister sans une sanction 
correspondante, et, comme dit Voltaire « un pouvoir qui n'est 
pas fondé sur la force n'est rien par lui-même. » Aussi la loi 
n'est-elle jamais représentée sans le glaive symbolique prêt à 
frapper quiconque s'insurge contre elle. 



3.259.926, ce qui donne une proportion de 31 %. Il n'y avait en 1889 que 
2.438.477 abstentions. L'augmentation a été de 821.449 en quatre ans, soit plus de 
deux cent mille par an. 
Détail à observer : 

Cette moyenne de 31 % d'abstentions a été notablement dépassée dans tous les 
départements qui contiennent de grandes agglomérations et qui passent pour les 
plus avancés : dans le Rhône elle a atteint 42 % ; dans la Loire, 45 % ; dans les 
Bouches-du-Rhône, 46 %. 



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La douleur universelle 



La révolte contre la loi peut revêtir deux formes : la forme 
individuelle, la forme collective. La première est constante ; la 
seconde accidentelle. 

Poussé par la cupidité, la jalousie ou la vengeance, un 
homme en tue un autre : le fait est individuel. Sous le coup 
d'une violente colère causée par un abus de pouvoir, un déni de 
justice ou la faim, une partie de la population entre en révolte ; 
le fait est collectif. 

La police et la gendarmerie suffisent généralement à 
rechercher et arrêter l'individu. Mais lorsque la révolte revêt 
une certaine allure ou prend de l'extension, l'armée est là pour 
soutenir les gendarmes et les policiers qui, seuls, seraient 
débordés. 

"X* "X* 

Cet essai de philosophie libertaire ne comporte pas un 
examen attentif de l'organisme judiciaire. On sait avec quelle 
brutalité opère la police quand elle saisit au collet un miséreux 
ou un travailleur ; on n'ignore pas davantage les égards, les 
déférences qu'elle a pour le financier véreux, l'escroc du grand 
monde ou le politicien vénal. 

La magistrature suit ces exemples et se montre aussi 
indulgente et polie avec les personnages importants ou riches 
que parfois on lui défère, que grossière et impitoyable avec les 
pauvres diables qu'on traîne en bande à sa barre. 

Magistrats, policiers, gendarmes sont des hommes 
pourtant, mais la fonction fait l'individu et il est tout indiqué 
qu'ils s'inspirent des tendances de la loi qu'ils ont charge de 
faire respecter. 



-295- 



La douleur universelle 



Le magistrat peut être un excellent père de famille, un ami 
sûr et délicat, voire même, dans la vie privée, un homme doux 
et bienveillant ; aussitôt qu'il siège et entre en fonctions, il est 
complètement méconnaissable. 

Dans son cabinet, le juge d'instruction, tend des pièges à 
l'infortuné qu'il interroge, et, qu'il lui arrache, par lassitude, 
crainte ou promesse, l'aveu d'une faute que le malheureux n'a 
pas commise, ou qu'il refuse d'ajouter foi à ses dénégations 
indignées, l'instructeur est tenté de pousser un cri de triomphe 
aussitôt qu'il a réuni des présomptions de culpabilité. Homme, 
il se réjouirait de constater l'innocence ; magistrat, il se sent 
tout heureux du contraire et il serait désolé qu'un prévenu 
arrivât à se justifier. 

Sur son siège, le président n'a pour désir que de briller 
aux dépens de l'accusé, de le faire tomber dans les embuscades 
d'un interrogatoire habilement dirigé, de poursuivre l'œuvre si 
bien commencée par son collègue instructeur et de le livrer 
abattu, morne, sans l'énergie de se défendre, au ministère 
public qui l'achèvera. 

Celui-ci, avec une grotesque solennité et d'une voix qui 

veut paraître émue, à l'aide des vieux clichés qui, depuis 

toujours traînent dans les prétoires, s'acharne sur la victime 
affaissée par les anxiétés de la prévention, troublée par la mise 
en scène judiciaire, accablée par l'interrogatoire et les 
dépositions. Chaque parole prononcée par le « réquisiteur » est 
une insulte, un outrage, un mensonge ou une exagération. 

L'horrible supplice ! L'accusé se sent perdu, ses oreilles 
bourdonnent, son cœur bat à peine, ses yeux y voient trouble, 
ses oreilles n'entendent plus. 



— 296 — 



La douleur universelle 



Et le ministère public dénature ses moindres paroles, 
travestit ses moindres actes. C'est l'échafaud qui l'attend et le 
bourreau qui l'exécute, mais c'est cet homme qui parle, au nom 
de la loi violée, de la société menacée, de l'humanité outragée, 
qui l'aura jeté dans les bras du bourreau, précipité sous la 
lunette de la guillotine. 

L'Humanité, la Société, la Loi ! Ces hommes graves en 
parlent beaucoup, mais une seule chose les occupe : leur 
carrière ; une seule les passionne : leur avancement. 

Comme ce guerrier qui n'acquiert la gloire qu'en 
marchant dans le sang et qu'enivre la victoire — parce qu'elle 
lui assure le premier rang, — jusqu'à lui faire oublier les blessés 
qui hurlent de douleur, les agonisants qui râlent et les 
monceaux de cadavres qui jonchent le champ de bataille, le 
magistrat considère un acquittement comme une défaite, une 
condamnation comme un triomphe, et c'est du nombre des 
mois de prison ou des années de bagne qu'il a obtenu, c'est du 
chiffre des têtes qu'il a fait rouler dans le panier sanglant, que 
dépend son avenir. 

Oh ! la cruelle profession que celle de pourvoyeur de 
maisons centrales ! 

Ces êtres qui voient partout des coupables, cherchent avec 
obstination des criminels, dont les jours se passent à découvrir 
dans chaque tête d'inculpé celle d'un amant à procurer aux 
lèvres sanguinolentes de la sinistre veuve, ces êtres sont-ils 
encore des hommes ? 

Se demandent-ils, se sont-ils jamais demandé d'où leur 
vient cette audace de s'ériger en juges des autres ? On s'explique 
qu'autrefois, lorsque la justice terrestre n'était qu'une copie de 
la justice céleste, lorsque les palais de justice n'étaient que les 



-297- 



La douleur universelle 



antichambres de la cour où trônait le juge suprême, des 
hommes pussent se croire des êtres à part, doués de grâces 
d'état spéciales, comblés des faveurs divines, et qu'ils crussent 
porter en eux une parcelle de l'éternelle infaillibilité. Mais, à 
notre époque de libre examen et de critique scientifique, 
lorsqu'il est bien et dûment établi que tous les hommes sont 
pétris du même limon et soumis aux mêmes misères, aux 
mêmes faiblesses, aux mêmes fautes, peut-on s'imaginer que 
des mortels aient l'outrecuidance présomptueuse d'assumer, 
dans le calme de la réflexion et le sang-froid du raisonnement, 
la terrible mission de répartir la justice, l'écrasante 
responsabilité de priver un être de sa liberté, de sa vie ? 

Eh quoi ! lorsqu'il s'agit de nous-mêmes, nous ne pouvons 
la plupart du temps discerner les mobiles sous l'impulsion 
desquels nous avons agi ; le concours des circonstances qui 
nous a déterminé nous échappe ; le lien difficile à saisir qui unit 
au point initial le sentiment décisif ou l'impression finale nous 
reste inconnu ; un mot, un regard, un souffle, un soupir, un rien 
eût suffit pour que nous fissions le contraire de ce que nous 
avons fait ; et il se trouve des hommes qui, froidement, se 
donnent le rôle de voir en nos organismes clair quand il y fait 
obscur ? Comment ! Chaque être a un système nerveux, une 
imagination, une pensée, un tempérament, un sang, des 
muscles à soi, bien à soi, rien qu'à soi et c'est un autre qui, 
comme un malfaiteur, s'introduira dans ce « moi » bien spécial, 
par cette fausse clef qui a nom justice et qui, trois ans, trois 
mois ou trois jours après l'acte commis, se fera fort de 
reconstituer cette personnalité éternellement changeante, de 
faire revivre la minute écoulée, de créer à nouveau des 
circonstances en tous points identiques et d'appliquer ensuite à 
cet être autonome une règle générale, fixe, absolue ! 

Justiciers, justiciers, vous vous attribuez un pouvoir que 
rien ne justifie, une infaillibilité que la nature ne vous a pas 



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La douleur universelle 



départie, une clairvoyance que vous a refusée votre qualité 
d'homme et que « la grâce d'état » ne saurait vous accorder. Cet 
homme qui a volé, savez-vous de quelles incitations il a été 
l'objet, de quelles influences il a été le jouet, quelles 
impressions il a reçues, quels exemples il a eus sous les yeux, de 
quelles multiples circonstances son indéchiffrable personnalité 
est le fruit ? Le savez-vous, le pouvez vous savoir ? 

Non. 

La seule chose qui vous frappe, c'est l'acte qu'il a commis, 
le tort matériel qu'il a fait au possesseur de l'objet volé. La seule 
chose que vous puissiez faire, c'est d'avoir un code, un Livre 
rédigé par les possédants et fait pour défendre leurs 
usurpations contre les revendications des éternels dépouillés, et 
d'en appliquer le contenu. 

Ne nous parlez plus de probité, de devoir, de vertu, de 
Justice ; vous n'êtes que les interprètes d'une Législation 
hypocrite, malhonnête, et vos fonctions ne méritent pas plus la 
considération et le respect que le pouvoir et la richesse dont 
vous êtes les serviteurs rétribués. 

Votre justice n'est qu'une épouvantable tragédie. Vous 
jouez vos rôles, avec plus ou moins d'art. Tragédie forcée, je le 
reconnais, rôles obligatoires, je le confesse, et voilà pourquoi, 
quelque soit l'artiste, le dénouement est le même. Je laisse à 
d'autres le soin de siffler les acteurs et de demander qu'on les 
change. Moi, je siffle la pièce et je dis à qui veut entendre : Tout 
gouvernement nécessite la Loi ; la loi implique un appareil 
répressif ; la répression divise la société en deux catégories de 
personnes : celles qui arrêtent et celles qui sont arrêtées, celles 
qui jugent et celles qui sont jugées, celles qui emprisonnent et 
celles qui sont emprisonnées. Quelles que soient celles qui 
arrêtent, celles qui jugent et celles qui enferment, fussent-elles 



-299- 



La douleur universelle 



choisies parmi les plus douces, les plus indulgentes et les plus 
justes, elles continueront à semer les larmes et la honte autour 
d'elles parce que leur seule raison d'être est de mettre les gens 
en état d'arrestation, de les condamner et de surveiller les 
détenus. 

L'épuration de la magistrature, l'élection des juges par le 
peuple lui-même, la réorganisation de la police, les 
recommandations faites aux gendarmes ou aux gardiens de 
prison, tout cela serait complètement inutile. Tribunaux, 
prisons et tous ceux qui en vivent sont faits pour frapper et faire 
souffrir. On a beau appuyer doucement sur la gâchette du fusil ; 
quand le coup part et qu'il est bien dirigé, la balle tue. 

La répression, c'est le fusil ; la loi, c'est la balle, le 
condamné, c'est la victime. Dès lors, peu importe celui qui 
presse sur la gâchette. 

"X* "X* 

Mais à certaines époques, il arrive que la révolte devient 
collective. Quand elle jette sur le pavé des milliers de citoyens, 
quand la colère gronde dans les poitrines, quand les ouvriers 
désertent l'atelier pour envahir la rue, quand les travailleurs 
quittent l'outil pour prendre les armes, les professionnels de la 
répression sont insuffisants. À ces flots en furie qui déferlent 
avec fracas et viennent battre les rochers sur lesquels sont bâtis 
ministères, préfectures, mairies et palais des puissants, il faut 
opposer une digue plus résistante. 

Cette digue, le gouvernement la trouve dans les cinq cent 
mille soldats qu'il recrute au nom de la défense nationale. 

Chaque année on arrache deux cent mille jeunes gens à 
leurs champs, à leurs travaux, à leur foyer, à leurs amours ; on 



- 300 - 



La douleur universelle 



les enferme pendant trois ans dans une tunique de soldat ; on 
les soumet à une discipline de fer ; on les condamne à une vie 
avilissante ; on brise en eux tous les ressorts de l'initiative ; on 
leur enseigne à obéir aveuglément aux porte-galons, sans 
jamais discuter leurs ordres. Le devoir du soldat consiste à 
marcher quand on lui dit « marche », à frapper quand on lui dit 
« frappe », à tuer quand on lui dit « tue, » sans s'inquiéter 
jamais de savoir où il va, qui il frappe, qui il tue. 

Le régiment est par excellence le noviciat de l'obéissance 
passive, l'école de la servitude aveugle. 

L'homme de vingt ans doit y étouffer toutes les 
exubérances de la jeunesse apitoyable, toutes les émotions de la 
vie sentimentale ; il y doit devenir une machine à mitrailler ou à 
se faire mitrailler. 

Serait-il nécessaire d'obtenir chez ces cinq cent mille 
hommes un tel degré de servitude, s'ils ne devaient marcher 
que contre l'ennemi de l'extérieur et défendre l'intégrité des 
frontières ? 

On sait bien, au contraire, que les meilleurs soldats sont 
ceux qu'anime le souffle de la liberté ou la passion patriotique. 

Mais il faut qu'ils en soient réduits à cet état 
d'inconscience, pour glisser des cartouches dans leurs fusils ou 
des obus dans leurs canons quand, les jours d'émeute, on leur 
donne l'ordre de tirer sur la foule de leurs concitoyens ; il faut 
que, par l'exercice d'une graduelle passivité, ils soient devenus 
incapables de la moindre velléité de révolte, quand, les jours de 
grève, on leur ordonne de labourer avec les fers de leurs 
chevaux le ventre affamé de leurs camarades d'atelier, ou de 
fouiller avec leur sabre la poitrine de leurs mères, de leurs 
pères, de leurs frères ou de leurs sœurs, coupables de trouver 



-301- 



La douleur universelle 



qu'on meurt de faim ou qu'on crève de travail. 

Il faut qu'ils ne se souviennent plus qu'hier encore ils 
étaient à l'usine ou au champ, qu'ils y retourneront demain ; il 
faut que, dans leur manie d'obéissance aveugle, ils ne 
reconnaissent plus le sein qui les a allaités, le père qui les a 
nourris. 

Frédéric-le-Grand avait coutume de dire : « Si mes soldats 
commencent à penser, aucun d'eux ne restera dans les rangs. » 

"X* "X* 

D'année en année, le budget des dépenses grossit. À ceux 
qui se plaignent de la marche ascensionnelle de l'impôt, on 
répond : « la plaie dont saigne la patrie n'est pas encore 
cicatrisée ; les fils de la génération nouvelle ont été conçus dans 
la douleur de l'invasion, dans la honte de la défaite. De lourdes 
charges datent de cette année terrible et aussi de rudes devoirs. 
Il est des espérances que doit concevoir toute âme haute et une 
revanche qu'il ne nous est pas défendu de préparer. C'est pour 
relever nos forteresses démantelées ; c'est pour remplir nos 
arsenaux appauvris ; c'est pour poursuivre une œuvre de 
relèvement national et reconquérir la place que la France doit 
occuper dans le monde ; c'est pour perfectionner notre outillage 
de guerre et nous trouver à la tête d'un armement invincible, 
que, depuis vingt ans, notre pays s'impose d'excessifs sacrifices. 
Faut-il que nous restions désarmés en face de l'Europe 
formidable et de l'Allemagne militarisée qui nous guette ? C'est 
pour l'honneur de la patrie que les budgets de la guerre et de la 
marine atteignent des chiffres aussi élevés. » 

Et voici que, troublant le recueillement d'une nation qui 
s'applique à reprendre des forces pour reconquérir les 
provinces qui lui ont été enlevées par le vainqueur, la fusillade a 



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La douleur universelle 

éclaté. Le bruit formidable en a retenti à travers plaines et 
monts ; les yeux se sont braqués vers la trouée des Vosges. Est- 
ce la lutte implacable, horrible qui va recommencer ? Est-ce le 
signal ? Ces râlements s'exhalent-ils de poitrines étrangères ? ce 
sang s'échappe-t-il de la chair entr'ouverte de l'Allemand ? 

Ce sang est le sang vermeil et généreux de prolétaires 

français tués par d'autres prolétaires français convertis en 
soldats ; ces râles sortent de la poitrine blanche d'une jeune fille 
de 17 ans, Maria Blondeau, française aussi, qui portait dans sa 
frêle main une arme redoutable : une branche de gui, et qui, 
ignorante du danger qu'elle courait, a servi de cible à la 
première balle sortie du fameux fusil Lebel ! 

Serait-ce donc pour répondre par la mitraillade aux 
revendications populaires ; serait-ce donc pour opposer les fils 
à leurs pères et les frères à leurs frères ; serait-ce donc pour 
armer une fraction de la nation contre celle qui souffre et 
cherche à secouer le joug des dirigeants qui l'exploitent et 
l'asservissent ; serait-ce donc pour réprimer les manifestations, 
les grèves, les bagarres, les échauffourées, les émeutes, les 
insurrections où les hommes libres et courageux exposent leur 
liberté et leur vie ; serait-ce donc pour cela que l'armée est 
faite ? 

Serait-ce donc pour cela que la caserne se dresse en face 
de l'usine et que toute agglomération ouvrière un peu 
importante et travaillée par les idées d'émancipation est 
pourvue d'une garnison ? 

Oui, c'est pour cela, n'en doutez pas, au moins autant que 
pour la défense du territoire. Dans une proclamation à l'armée 
des Alpes, proclamation restée célèbre, le général Changarnier a 
dit en termes précis : « Les armées modernes ont pour fonction, 
moins la défense des frontières que la défense de l'ordre contre 



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La douleur universelle 



les émeutiers de l'intérieur. » 

Mensonge ! le patriotisme, comme du reste la plupart des 
factices sentiments qui caractérisent notre époque, et prétextes, 
à toutes les institutions qui en découlent. 

Ont-elles protégé le territoire, les armées permanentes en 
1814, en 1815, en 1870 ? Et celles qui ont repoussé l'envahisseur 
ou porté sur les terres lointaines le drapeau de la France, n'ont- 
elle pas été des armées improvisées et faites des levées en 
masse ? 

La Suisse et la Belgique auraient-elles besoin d'armées 
permanentes, s'il ne s'agissait que d'assurer l'intégrité de leurs 
frontières non menacées, ou de protéger leur territoire dont la 
neutralité est, depuis longtemps, formellement reconnue et 
scrupuleusement respectée ? 

Ne saute-t-il pas aux yeux que, au point de vue purement 
national, la Patrie serait autrement mieux gardée si, chaque 
citoyen armé et incorporé dans des milices nationales 
périodiquement exercées et aguerries, le sol était couvert de 
défenseurs innombrables et résolus ? 

Rien ne saurait dépasser la candeur de ces écoles 
politiques qui s'imaginent ou feignent de croire que les armées 
sont uniquement destinées à combattre l'ennemi du dehors, 
réclament ingénument, depuis des années, l'abolition des 
armées permanentes et l'armement général du peuple. Ces naïfs 
peuvent réclamer sur tous les tons la suppression des armées 
permanentes et la création des milices nationales, ils 
n'obtiendront pas plus celle-ci, que celle-là ; car il faut qu'on se 
persuade qu'une armée est indispensable non seulement à la 
patrie pour se défendre, mais encore, mais surtout, au 
gouvernement pour se maintenir. Si, au lieu d'être parqués 



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La douleur universelle 



comme des troupeaux dans les étroites limites tracées par le 
sabre des conquérants, les peuples n'étaient pas divisés par de 
vaines querelles, des rivalités créées à plaisir, des haines 
soigneusement entretenues et développées par les classes- 
dirigeantes, ils auraient tôt fait de se tendre la main par dessus 
fleuves et montagnes et de se débarrasser respectivement des 
maîtres qui les rendent malheureux ; les sceptres tomberaient 
des mains débiles qui les tiennent ; les couronnes rouleraient à 
terre ; les trônes s'écrouleraient pulvérisés ; les dynasties 
s'effondreraient ; les républiques oligarchiques rentreraient 
dans le néant et, les barrières de peuple à peuple ayant été 
supprimées, l'humanité délivrée de ses maîtres et 
définitivement réconciliée marcherait, confiante et unie vers la 
terre promise du bonheur, n'ayant plus qu'une patrie : la terre ; 
qu'un culte : la liberté ; qu'un objectif : la félicité universelle. 

Dès la fin du XVIII e siècle, un penseur illustre, Don 
Deschamps 111 ne disait pas autre chose : « on parle depuis 
longtemps de paix universelle et c'est ce qui serait 
inévitablement s'il était possible que chaque prince n'eût à 
craindre que ses voisins ; mais il a à craindre ses propres 
sujets ; or, cela étant, il lui faut des troupes qui contiennent ses 
sujets dans l'obéissance, mais sans qu'elles paraissent 
entretenues pour cet objet là. » 

Tout le monde comprend en effet que si le gouvernement 
avait la franchise de tenir le langage suivant : « Jeunes hommes 
de 21 ans, vous allez, pour trois ans, quitter tous ceux que vous 
aimez, renoncer à ce qui vous fait vivre, être soldats, recevoir un 
prêt de mendiants, faire des exercices idiots, avoir une 
mauvaise nourriture, et tout cela pour tirer sans pitié sur ceux 
que vous aurez laissés au champ ou à la manufacture, s'ils 
s'avisent de réclamer un peu trop vivement le droit de mieux 
vivre et d'être moins exténués par le travail, » bien rares 

m Le Système. 



-305- 



La douleur universelle 



seraient ceux qui se laisseraient endoctriner par un tel cynisme 
et bien embarrassé Ton serait de trouver un moyen de les 
persuader ou de les contraindre. 

Aussi fallait-il recourir à un procédé digne de Machiavel. 
Ce procédé est connu : 

On sème dans les cœurs une admiration stupide pour tout 
ce qui est national, un amour excessif de la patrie et surtout une 
haine profonde de l'étranger. On enseigne à l'enfant que, de ce 
côté-ci de la frontière tout est beau, bien, juste, honnête, 
intelligent, généreux, bon, tandis que de l'autre côté tout est 
mauvais, égoïste, bête, malhonnête, injuste et laid. 

On lui affirme que l'étranger ne nourrit contre lui que des 
sentiments de répulsion et ne songe qu'à lui faire le plus de mal 
possible. S'il est vrai que l'amour appelle l'amour, il est peut- 
être encore plus vrai que la haine provoque la haine ; peu à peu, 
sans savoir pourquoi, l'adolescent se prend à détester des êtres 
qu'il ne connaît pas, qu'il n'a jamais vus, qui ne lui ont fait 
aucun mal. 

L'amour de la gloire, une sotte vanité, une ridicule 
infatuation nationale, les fêtes patriotiques, les lectures, les 
spectacles, les chansons, les musiques militaires, les revues, les 
parades, les défilés, les tambours et les clairons, les sociétés de 
gymnastique et de tir, les bataillons scolaires font le reste. 

Et à vingt et un ans, ce garçon devient un chauvin qui 
hurle « à Berlin », exècre les « sales » prussiens, applaudit le 
baryton qui pousse la romance : « C'est un oiseau qui vient de 
France », s'enrubanne le jour du tirage au sort et 
s'enthousiasme à une déclaration de guerre, laquelle précipitera 
les uns contre les autres, dans un heurt épouvantable, dans un 
choc monstrueux, des millions d'hommes qui n'ont d'autre 



- 306 - 



La douleur universelle 



raison de s'entr'assassiner que les différences résultant de leur 
conformation, de leur langage, de la couleur de leurs cheveux, 
et qui, pour s'unir et s'aimer, n'auraient qu'à tenir compte de 
l'exploitation commune dont ils sont victimes, qu'à consulter 
leurs identiques souffrances 

Si je me refuse à croire au patriotisme bruyant de ceux 
qui, comme certains personnages trop connus, s'en font une 
spécialité, une réclame, une industrie ; des gouvernants qui 
envoient les férus de chauvinisme à la frontière tandis que leur 
grandeur les attache au rivage ; des patrons qui exploitent des 
étrangers de préférence aux nationaux parce que les premiers 
coûtent un peu moins cher ; des commerçants qui vendent 
comme produits français des marchandises importées ; des 
financiers qui ne voient dans la guerre que les multiples 
opérations auxquelles elle donne lieu ; des officiers dont les 
campagnes favorisent la carrière, je reconnais qu'il se trouve 
des fanatiques qu'électrise la haine de l'étranger et qui sont 
dupes de cette épouvantable mystification. 

Ces derniers sont, hélas ! nombreux encore. Ils se battent 
comme des héros, supportent sans se plaindre les fatigues et les 
privations, s'exposent stoïquement aux dangers de la lutte. 

C'est d'eux que dans « Sous les Tilleuls 112 » Alphonse Karr 
a dit : « Arrivé à l'âge du service militaire, il faut se soumettre à 
des ordres non motivés d'un cuistre et d'un ignorant ; il faut 
admettre que ce qu'il y a de plus noble et de plus grand est de 
renoncer à avoir une volonté pour se faire l'instrument passif de 
la volonté d'un autre ; de sabrer et de se faire sabrer, de souffrir 
la faim, la soif, la pluie, le froid, de se faire mutiler sans jamais 
savoir pourquoi, sans autre compensation qu'un verre d'eau-de- 

112 Pages 56 et 57. 



-307- 



La douleur universelle 



vie le jour de la bataille, la promesse d'une chose impalpable et 
fictive, que donne ou refuse un gazetier dans sa chambre bien 
chaude : la gloire, l'immortalité après la mort. 

» Advient un coup de fusil, l'homme tombe blessé ; ses 
camarades l'achèvent presque en marchant dessus ; on l'enterre 
à moitié vivant, et alors, il lui est libre de jouir de de 
l'immortalité ; ses camarades, ses parents l'oublient ; celui pour 
lequel il a donné son bonheur, ses souffrances, sa vie, ne l'a 
jamais connu. 

» Et enfin quelques années après, on vient chercher ses 
os blanchis, on en fait du noir d'ivoire et du cirage anglais pour 
cirer les bottes de son général. » 

Camille Flammarion estime à 1200 millions le nombre 
des victimes de la guerre depuis le commencement de la 
période historique Asiatico-Européenne, soit environ quarante 
millions d'hommes par siècle, onze cents par jour, presque un 
par minute. « Et si, par hasard, dit-il, le couteau s'arrête vingt- 
quatre heures, c'est deux mille deux cents condamnés qui 
attendent leur tour le lendemain. » 

Ceux qui veulent savoir ce que coûte la gloire d'un 
Napoléon — qui aboutit pourtant à Waterloo et à l'invasion 
— n'ont qu'à lire un récent mémoire de M. Frédéric Passy. Ils y 
verront que les dix années du premier Empire ont enlevé à la 
France 1.750.000 hommes et à l'Europe 4 fois plus. 

Le même Frédéric Passy leur apprendra que les folies 
patriotiques de l'Europe depuis le commencement de ce siècle 
se chiffrent par trois cent milliards de francs engloutis dans un 
fleuve de sang charriant vingt millions d'hommes égorgés. 

Sur le pied de paix, les armées européennes s'élèvent à 



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La douleur universelle 



3.600.000 hommes ; sur le pied de guerre — rien que pour les 
cinq grandes puissances — à 21.000.000. 

Quatre milliards quatre-vingt-seize millions trois cent 
mille francs sont inscrits chaque année aux budgets de la guerre 
et de la marine des cinq grandes puissances continentales de 
l'Europe 113 . 

En faveur de ces chiffres terrifiants, les plus chauds 
partisans du patriotisme et de l'armée ne savent apporter que 
de mauvaises raisons pliées dans un morceau d'étoffe tricolore 

113 L'Économiste Européen (n° de septembre 1893, publie sous la signature de son 
directeur M. Edmond Théry, les chiffres suivants : 

Dépenses totales (guerre et marine) en millions de francs. Année 1892-1893. 

France 890,0 

Russie 1107,1 

Allemagne 822,7 

Autriche-hongrie 421,4 

Italie 855,1 

Angleterre 832,0 

Belgique 47,0 

Espagne 180,3 

Hollande 75,3 

Suisse 36,7 

Total 5257,6 

soit cinq milliards deux cent cinquante sept millions six cent mille francs pour ces 
10 puissances. 

Pour arriver à une évaluation approximative de ce que coûte réellement en Europe 
la paix armée, il faudrait tenir compte également de l'inaction au point de vue 
agricole et industriel, à laquelle sont condamnés près de quatre millions de 
soldats, et, de ce premier fait, tripler cette somme et la porter à quinze milliards. Il 
faudrait enfin supputer la valeur de toute la matière première et de tout le travail 
enfouis dans les arsenaux, le matériel de guerre, les forteresses, les remparts, etc., 
etc. ; matière et travail qui pourraient être consacrés à développer la vie et le bien- 
être tandis qu'ils sont en vue la destruction et la mort. 

Je crois qu'on peut, sans exagération, estimer que, de ce chef, l'Europe se prive 
d'une valeur égale à la somme ci-dessus de 15 milliards. 

C'est donc, en réalité, trente milliards que coûte annuellement à l'Europe la folie 
patriotique. 

Trente milliards qui, répartis entre 336.380.000 habitants donnerait à chacun 
près de mille francs chaque année. 

Que de larmes taries, que de misères disparues, que de vies épargnées ! 



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La douleur universelle 



et entourées de phrases redondantes et vides sur le péril 
national, l'honneur de la patrie, la revanche, la gloire et autres 
calembredaines. 

La gloire consisterait donc à vaincre un ennemi plus faible 
en nombre et moins bien outillé ? L'honneur consisterait donc à 
semer la mort et la ruine, à répandre le sang, à faire des veuves 
et des orphelins, à dévaster, piller et saccager un pays vaincu ? 
Triste honneur ! Triste gloire ! 

Mère, qui vous penchâtes anxieuse sur le berceau de votre 
fils ; vous qui guidâtes avec tant de soin ses premiers pas ; vous 
qui le suivîtes avec toute la tendresse de votre cœur au cours de 
ses développements ; vous qui vous promenez heureuse et fière 
au bras de ce grand garçon, pour vous le plus beau, le plus 
intelligent et le meilleur de tous, si, au nom d'un affront infligé 
à un ambassadeur,pour un territoire contesté, un incident 
diplomatique, ou en vertu d'une combinaison gouvernementale 
qui vous échappe, la Patrie venait arracher de vos bras ce fils 
adoré et si la guerre vous en privait pour toujours, la joie du 
triomphe et la gloire qui en rejailliraient sur les « héros morts 
pour la Patrie » apaiseraient-elles votre douleur ? fermeraient- 
elles la plaie béante qu'aurait fait à votre poitrine la balle qui 
aurait frappé votre enfant ? 

Et vous, vieillard, vous qui l'aviez élevé et nourri, vous qui 
vous étiez imposé mille sacrifices pour lui épargner les luttes 
pénibles d'un début pauvre dans la vie, vous qui vous sentiez 
revivre et rajeunir en lui, dites, père, que pensez-vous de cet 
honneur national qui vous enlève la consolation et la joie de vos 
vieux jours ? Il ne sera plus là pour vous fermer les yeux ; 
depuis longtemps, ses os, là-bas, tout là-bas, confondus avec 
ceux de milliers de jeunes gens comme lui, blanchiront la 
plaine, que la source de vos larmes ne sera pas encore tarie. 



- 310 - 



La douleur universelle 



De vieilles gens qui pleurent leurs enfants, des épouses 
qui sont plongées dans l'affliction du veuvage, des fiancée qui 
ne s'uniront jamais à l'élu de leur cœur ; des bébés sans père ; 
des générations décimées ; des ruines amoncelées ; des 
milliards gaspillés ; des torrents de sang et de pleurs ; voilà à 
quoi aboutit la fureur patriotique, née de la nécessité où se 
trouvent les gouvernements de prendre ce qu'il y a de plus 
vigoureux et de plus sain dans la nation pour défendre les 
institutions contre les foules que celles-ci meurtrissent 114 . 



L'iniquité politique est tissée de mensonges : mensonge le 
droit de gouverner les hommes ; mensonge l'origine du droit 
contemporain ; mensonges le but et l'objet de la Loi ; mensonge 
l'égalité devant la Loi, mensonge la liberté politique du citoyen, 
mensonge le régime représentatif ; mensonge la souveraineté 
du peuple ; mensonge la loi des majorités ; mensonges les 
promesses des candidats ; mensonges la compétence, le 
libéralisme et l'honnêteté des élus ; mensonge l'impartialité de 
la magistrature ; mensonge la mission des armées ; mensonge 
le patriotisme. 



114 Le lecteur comprendra qu'une étude complète sur le «Patriotisme» ne serait pas 
ici à sa place. J'ai dû me borner à détacher de cette importante question les 
aperçus qui se rattachent directement à mon sujet. J'ai montré i° Comment le 
militarisme né en apparence du patriotisme, est une institution nécessitée par 
l'appareil gouvernemental ayant à se défendre contre les soulèvements 
populaires ; 2° A quelles souffrances multiples et affreuses donne lieu le 
patriotisme. 

Pour une critique complète du patriotisme, je renvoie le lecteur à la défense que 
j'ai présentée, le 23 novembre 1892, devant la Cour d'Assises des Bouches-du- 
Rhône qui, du reste, m'acquitta. 

Cette défense a paru sous le titre : «La Patriotisme en Cour d'Assises». 



-311- 



La douleur universelle 



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La douleur universelle 



CHAPITRE SIXIÈME 

CAUSES DE LA DOULEUR 
UNIVERSELLE 

CAUSES SECONDES ET DIVERSES : 

LES INSTITUTIONS SOCIALES (SUITE) 
- L'INIQUITÉ MORALE 



L— Introduction à la morale sociale contemporaine : école 
religieuse ; école métaphysique ; école altruiste ; école utilitaire. Leurs 
caractères communs et respectifs. 

II. — la morale sociale contemporaine. A. Ses affinités avec les 
morales précitées. — Elle n'émane directement d'aucune des écoles 
précédentes ; elle a des points de contact avec chacune — Ses rapports 
avec la morale religieuse — Ses affinités avec l'école métaphysique. 

— Conséquences de la morale altruiste à notre époque ; sa fausseté ; son 
impuissance en face de l'antagonisme des intérêts individuels — Ce qu'il 
faut penser de la charité. Exposé, justification et historique de la morale 
utilitaire. — Soit point de jonction avec la morale altruiste. — Sa 
philosophie. — Son idéal. 

B. — État chaotique de la morale contemporaine. — État d'âme de 
la foule. — Désorientation des consciences. — Affaiblissement, 
découragement, lassitude générale. 

C— Intrusion de la loi — La loi, base d'appréciation de la moralité 
des actions. — Prolongement de la législation dans la domaine 
psychique. — La délation érigée en vertu publique. — Servitude morale. 

— Type qu'engendre ce système. 

D. — Méthode de moralisation sociale. 

(1) la religion. — Prédisposition de l'enfance à la tendance 



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La douleur universelle 

religieuse. — Premières impressions ; leur ténacité. — Compression de la 
chair et de l'esprit. — Résignation et docilité aux vues insondables de la 
Providence. 

(2) La famille. — Ce qu'est la familLe juridique. — Vénalité 
matrimoniale. — Les mariages de convenance et d'inclination. — La vie 
commune tue la passion — Servitude, jalousie et hypocrisie dans le 
mariage — Souffrance des enfants, leur dépendance absolue — Devoirs, 
responsabilités, charges et sujétions dans la famille. 

(3) L'éducation. — Critique de notre système éducatif : il aboutit à 
former d'une part des tyrans, d'autre part des esclaves. — Faussetés et 
erreurs de notre méthode pédagogique. — Résultats déplorables de ces 
procédés d'enseignement. 

(4) L'opinion publique. — Omnipotence du «qu'en dira-t-on ». 
— Tyrannie et cruauté de l'opinion publique. — Rôle néfaste de la Presse 
au service des politiciens et des agioteurs financiers. 

III. — Conséquence de l'iniquité morale. — Écrasement complet 
de l'individu et de la collectivité. — Compression douloureuse — guerre 
inique aux passions. — Causes de cette guerre. — Souffrance universelle. 



I. -INTRODUCTION A LA MORALE 
SOCIALE CONTEMPORAINE 

11 est impossible que l'iniquité morale ne prenne pas place 
à coté des iniquités précédentes : économique et politique. Il 
existe entre toutes les institutions d'une société une parité si 
étroite qu'on peut être sûr, en partant de l'ensemble, d'en 
trouver les moindres défauts ou qualités dans le détail, et en 
partant du détail d'en rencontrer les qualités ou les défauts 
dans l'ensemble. 

Nous avons vu que sous le nom de propriété individuelle, 



-314- 



La douleur universelle 



l'organisation économique comporte une réglementation des 
plus meurtrières et aboutit à un paupérisme épouvantable. 
Nous savons également que, sous le nom de gouvernement, 
l'organisation politique repose sur une hypocrite interprétation 
du droit humain, nécessite une écrasante hiérarchie et conduit 
la société à un abîme de souffrance et de servitude. 

Il nous reste à étudier ce qui se passe dans le domaine 
moral et j'espère n'avoir pas grand'peine à démontrer que cette 
dernière iniquité réduit les hommes, sous le nom de Devoir, à 
une situation non moins déplorable que celle qui leur est faite 
par les institutions politiques et économiques. 

Sans vouloir faire ici un cours d'éthique — j'ai déjà dit que 
je me propose de mettre au point quelque jour ce travail — je 
crois indispensable de dire quelques mots des diverses écoles 
qui se disputent la faveur de diriger nos consciences. 

Elles sont nombreuses, mais en s'inspirant de leur point 
de départ, on peut les ramener toutes aux quatre suivantes : 

La première a pour base l'amour de Dieu : c'est l'école 
religieuse ; la seconde, l'amour du bien en soi : c'est l'école 
métaphysique ; la troisième, l'amour d'autrui : c'est l'école 
altruiste ; la quatrième, l'amour de soi : c'est l'école utilitaire. 

Pour les fervents de la morale religieuse, le bien consiste à 
se conformer à la volonté de Dieu ; pour les tenants de la 
morale métaphysique, la vertu consiste à aimer le bien pour lui- 
même ; pour les adeptes de la morale du dévouement ou 
altruiste, le devoir consiste à se consacrer au bonheur de ses 
semblables ; enfin, pour les partisans de la morale utilitaire ou 
égotiste, le bien consiste à rechercher son propre bonheur. 



-315- 



La douleur universelle 



Tout ce qui est conforme à la loi de Dieu est bien ; tout ce 
qui lui est contraire est mal : voilà pour les croyants. Tout acte 
déterminé par l'amour du bien, de la justice, sans espoir de 
récompense, sans crainte de châtiment, mais uniquement parce 
que la conscience le reconnaît juste et bon, tout acte de ce genre 
est vertueux ; toute action contraire est criminelle : voilà pour 
les métaphysiciens. Tout ce qui a pour but ou pour résultat le 
bonheur d'autrui, même et surtout au détriment de celui qui 
agit, est vertu ; tout ce qui nuit aux autres est vice : voilà pour 
les partisans de la morale altruiste. Enfin, est bon tout ce qui 
participe au bien-être, au plaisir, à la jouissance, au bonheur de 
l'individu qui agit ; est mauvais tout ce qui se chiffre pour lui 
par une peine ou une souffrance : voilà pour les utilitaires. 

Il convient de faire tout de suite une triple remarque : la 
première, c'est que la morale religieuse et la métaphysique 
reposent forcément sur des abstractions, tandis que les deux 
autres ont l'avantage de se rapporter à des réalités tangibles, 
palpables, vivantes ; de là un caractère commun aux deux 
premières éthiques : l'immatérialité de leur critérium ; et aussi 
un caractère commun aux deux dernières : la matérialité de leur 
base. 

La seconde remarque à faire, c'est que, parlant au nom de 
Dieu, de la vertu et du prochain, les écoles religieuse, 
métaphysique et altruiste ne comportent à proprement parler 
que des devoirs et se compliquent inévitablement d'une sorte de 
code de morale ; tandis que, s'inspirant de l'unique satisfaction 
du « moi » l'école utilitaire ne proclame, pour ainsi dire, que 
l'existence de droits, l'individu n'ayant à s'inspirer pour sa règle 
de conduite que de ses appétits, de ses besoins, de ses passions 
et des satisfactions que comportent les uns et les autres. 

Enfin, pour les trois premières écoles, la règle des actions 



-316- 



La douleur universelle 



émane d'un objet pris en dehors du sujet ; pour la dernière, 
objet et sujet se confondent, en sorte que le sujet ne relève que 
de soi même, n'a à consulter que sa propre personnalité. Donc 
seule, la morale utilitaire n'a aucun caractère d'obligation. 

Je ne relèverai pas les subtilités à l'aide desquelles les 
moralistes de la religion ont cherché à concilier, dans le 
domaine psychique, les idées incompatibles de Dieu et de 
liberté humaine. Je ne mentionnerai pas les efforts séculaires 
tentés par les métaphysiciens dans le but d'harmoniser l'amour 
d'on ne sait trop quel bien pour ce bien lui-même avec l'amour 
de soi et d'autrui. 

Je n'indiquerai pas davantage les innombrables 
sophismes employés par les partisans de la morale altruiste, à 
l'effet de prouver que l'amour du prochain est à la fois le 
sentiment le plus agréable à Dieu, la tendance la plus conforme 
à l'idée de la vertu immanente et absolue, et la voie qui conduit 
le plus sûrement au bonheur, c'est à-dire à l'amour de soi. 

Enfin, je ne m'occuperai pas — pour le moment du moins 
— de montrer de quelle façon la morale égotiste, bien loin 
d'exclure l'amour du prochain, se relie à la morale altruiste. 

Encore une fois, une telle étude, qui demanderait tout un 
volume, ne trouverait pas ici sa place. 

Je n'ai pas plus à m'inquiéter actuellement de la valeur 
intrinsèque des différentes éthiques qu'à consacrer cent pages à 
une étude comparative : ce que j'ai à faire, c'est d'indiquer à 
quelle source s'abreuve la morale sociale contemporaine et, cela 
fait, de montrer les résultats qu'elle produit par rapport à mon 
sujet : la douleur universelle. 



-317- 



La douleur universelle 



IL -LA MORALE SOCIALE 
CONTEMPORAINE 

A.- SES RAPPORTS AVEC LES MORALES 
PRÉCITÉES 

II serait difficile de rattacher la morale sociale 
contemporaine, à une quelconque des quatre que je viens 
d'énumérer, car si elle ne s'inspire d'aucune exclusivement, elle 
emprunte quelque chose de chacune d'elles. 

Sans doute, nous ne sommes plus au temps ou l'amour de 
Dieu et l'obéissance à sa souveraine volonté étaient réputés la 
seule règle indiscutable de conduite. 

De nos jours, l'indifférence religieuse s'est glissée trop 
fortement dans les cœurs et le scepticisme a trop saturé les 
cerveaux, pour que, officiellement du moins, la morale puisse 
s'appuyer sur d'aussi fragiles croyances. 

On observera pourtant que si le Christ est sorti de la 
plupart de nos écoles, il est resté dans les prétoires, comme s'il 
était le symbole de la Justice et comme si celle-ci devait 
continuer à être rendue à l'ombre de la croix. On remarquera 
aussi que les témoins jurent « devant Dieu » et que le serment 
constitue ainsi un véritable acte de foi. On remarquera 
également que la nation qui a été nommée « la fille aînée de 
l'Église » est restée si longtemps et a été si profondément 
christianisée que, pour une foule de personnes encore, le 
Décalogue contient le résumé de tous les devoirs et synthétise 
magnifiquement la morale. 

J'ajoute qu'on retrouve dans la morale contemporaine un 



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La douleur universelle 



des traits distinctifs de la morale religieuse : toutes les religions 
tenant compte, sciemment ou non, de cette irrésistible attirance 
de l'humanité vers le bonheur, de son invincible aversion pour 
la souffrance, ont attribué au respect ou à la violation de la loi 
religieuse un paradis de récompenses, un enfer de châtiments : 
la félicité éternelle et ineffable à ceux qui conformeraient leur 
vie aux préceptes de la religion ; le tourment sans fin et 
indescriptible à ceux qui les enfreindraient. 

La morale d'aujourd'hui enferme dans les limites de 
l'existence humaine ses promesses et ses menaces ; mais — et je 
me hâte d'ajouter qu'il n'en saurait être autrement d'une 
éthique qui s'impose, d'autorité, à l'individu, faute de quoi il ne 
subsisterait nul motif de s'y conformer — elle n'en reste pas 
moins, comme sa devancière, une morale de marchand. La 
vertu ainsi pratiquée, n'ayant d'autre mobile que la crainte de la 
punition ou l'espoir de la récompense, se borne à un simple 
calcul d'arithmétique. Le vertueux est un être qui sait bien 
placer l'argent de ses bonnes actions ; c'est un bon spéculateur, 
un habile mathématicien et rien de plus. 

Je ne prétends point qu'agir en vue d'une rémunération 
n'est pas humain, car « homo sum » et je sais, par expérience 
que l'attrait d'un plaisir ou l'appréhension d'une peine peut 
uniquement nous pousser à faire ceci et à nous abstenir de cela, 
.le veux simplement dire que je ne vois pas ce que la vertu vient 
faire dans cette occurrence. L'individu, quel qu'il soit, est à ce 
point de vue, adroit ou gauche, intelligent ou bête, mais 
moralement il est neutre. 

"X* "X* "X* 

Tout autre, beaucoup plus élevée, cent fois plus noble, est 
la morale métaphysique qu'on a coutume d'appeler stoïcienne 
et dont Zénon fut l'illustre fondateur. À travers les diverses 



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La douleur universelle 



variations qui l'ont fait verser tour à tour dans la morale 
religieuse et altruiste, suivant le temps, le lieu et le philosophe 
— des disciples de Zénon à ceux d'Emmanuel Kant — elle a 
gardé fort nette son affirmation distinctive, et intacte sa 
tendance vers l'amour du bien absolu. 

« L'être moral doit aimer la vertu non pour le bonheur 
qui, dans cette vie ou dans une autre, peut y être attaché, mais 
pour elle-même ; uniquement, parce que le juste est le seul 
bien, l'injuste est le seul mal. Le plaisir et la douleur ne sont 
rien et tout ce qui n'est ni bien, ni mal doit être absolument 
indifférent à l'homme vertueux. » 

Voilà la doctrine. Notre siècle de critique scientifique et 
d'observation expérimentale, notre siècle de réalisme positif a 
brisé l'idole à laquelle les métaphysiciens n'avaient du reste 
jamais réussi à donner une sérieuse consistance. Ces 
nébulosités écloses dans le cerveau de penseurs spéculant sur 
l'absolu ont été dissipées au cours des investigations des 
récentes époques, lesquelles ont démontré que rien n'est 
absolu, que l'absolu, création platonique de l'idéalisme cérébral, 
n'existe pas, ne peut pas exister. 

Il n'y en a pas moins une école, comptant quelques 
personnalités influentes, qui continue à s'appuyer sur ce 
postulat du bien absolu pour nous prêcher la pratique de la 
vertu sans récompense ni satisfaction autre que celle d'être 
juste et moral. 

Et l'on rencontre aussi maintes personnes qui, dupes des 
fascinations se dégageant des apparentes sublimités de cet 
idéal, se sèvrent de plaisir et s'imposent des peines sans autre 
motif conscient et avoué que le respect de principes 
injustifiables, de devoirs illusoires, d'une irréelle dignité, d'un 
honneur imaginaire. 



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La douleur universelle 



"X* 

La morale altruiste me paraît être une exagération du 
principe essentiellement humain : « Ne fais pas à autrui ce que 
tu ne voudrais pas qu'il te fût fait. Fais à ton prochain ce que tu 
voudrais qu'il te fît. » 

La principale, l'unique préoccupation de l'altruiste doit 
être le bien d'autrui, dût-il, pour travailler à celui-ci, 
compromettre le sien propre. 

Le précepte est double. 

Le premier est une défense : « ne pas faire de mal à 
autrui ; » le second est un commandement : « lui faire tout le 
bien qu'on désire pour soi-même. » 

J'avoue que mon cœur se sent singulièrement attiré vers 
cette conception très haute de la morale ; mais ma raison la 
repousse énergiquement parce que fausse est son origine et, 
— qui le croirait ? — néfastes sont ses conséquences actuelles. 

Le point de départ de cette éthique, c'est, ai-je dit, l'amour 
du prochain de préférence à tout autre, ce qui suppose, comme 
corollaire, que le bien d'autrui doit-être par chacun considéré 
comme plus précieux que le sien propre et doit lui être préféré. 

Or, admettre que le bien de mes semblables est préférable 
au mien, c'est reconnaître que le sujet en est supérieur, c'est me 
frapper d'infériorité. Il est vrai qu'à cette infériorité vis-à-vis de 
moi-même correspond une équivalente supériorité vis-à-vis des 
autres et qu'on peut prétendre ainsi rétablir l'égalité de tous et 
de chacun. 



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La douleur universelle 



C'est grâce à un raisonnement de ce genre que l'école 
altruiste m'engage à me sacrifier au besoin pour le bonheur 
d'autrui, m'affirmant qu'autrui devant à son tour s'immoler à 
mon propre bonheur, non seulement je ne perdrai rien à cet 
échange de bons procédés, mais que, encore, j'ai tout à y 
gagner. 

Mais alors que penser de cet amour du prochain qui ne 
serait au fond inspiré que par l'amour de soi ? s'il en est ainsi, 
n'est-ce pas à tort que cette morale se pare du qualificatif 
d'altruiste et l'épithète contraire ne lui conviendrait-elle pas 
mieux ? Et s'il n'en est pas ainsi, c'est-à-dire si je dois n'avoir en 
vue que le bonheur de mes semblables, m'y consacrer tout 
entier et au besoin faire en sa faveur le sacrifice du mien, sans 
que, dans cette conduite, entre la certitude ou pour le moins 
l'espoir que je puis compter sur la réciproque de la part du 
prochain, ii faut avouer qu'on me propose un marché de dupe et 
on peut être sûr qu'il y a quatre vingt dix neuf chances sur cent 
pour que je ne consente pas à apposer ma signature au bas d'un 
si bizarre contrat. 

C'est ce qui se passe. 

Le cri d'amour et de paix universelle a beau retentir 
depuis des siècles : « Diligite vos invicem ! » 115 , les hommes 
restent sourds à ce conseil ; ils continuent à se quereller, à se 
calomnier, à se nuire, à lutter les uns contre les autres. 

Il faut avoir le courage de reconnaître que mal en 
prendrait à ceux qui, dans notre société batailleuse et 
chaotique, seraient tentés d'adapter leur attitude aux règles de 
l'école altruiste. Leur vie serait un perpétuel renoncement, une 
constante abnégation, un véritable martyre. Seuls à se dévouer, 
à se sacrifier au sein d'une multitude indifférente à leurs 

115 Aimez-vous les uns les autres. 



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La douleur universelle 



immolations, dédaigneuse de leurs tourments volontaires, ils ne 
tarderaient pas à reconnaître la navrante stérilité de leurs 
efforts et à y renoncer sagement. 

Une des formes les plus vulgaires de l'altruisme à notre 
époque c'est la charité, et celle-ci n'est le plus souvent qu'un 
cynique calcul ou une abominable hypocrisie. Calcul, de la part 
de ceux qui, riches à millions, donnent cent sous pour garder 
cent mille francs et apaiser les justes colères que peut faire 
gronder chez les pauvre, l'insolent étalage de leur luxe, calcul 
chez ceux qui, par quelques aumônes ostensiblement données, 
acquièrent à bon marché une réputation imméritée de 
bienveillance et s'entourent de l'auréole de la bonté ; calcul chez 
ceux qui, au cours des rigoureux hivers sortent de leurs 
appartements bien chauds, s'emmitouflent de fourrures et, 
dans des carrosses capitonnés, gagnent un lieu de plaisir où ils 
s'amusent, jouent, flirtent et dansent jusqu'au matin, donnant à 
leur amour du jeu, de la coquetterie, de la polka et du quadrille 
une apparence de commisération pour les infortunés qui ne 
savent où reposer leur tête et auxquels ils se garderaient bien 
d'offrir un asile ; calcul encore chez ceux qui, chrétiens ou 
francs-maçons, font de la bienfaisance un des plus fermes 
soutiens de leur influence ; calcul enfin chez ceux qui, sous le 
couvert d'une foule d'œuvres de charité et de secours, 
recueillent des êtres sans asile, sans travail, sans pitance, leur 
fournissent du pain et un gîte en échange d'un travail parfois 
excessif et, sous le masque d'une honorable philanthropie, 
réalisent ainsi des bénéfices sur le dos déjà voûté par le 
malheur des meurtris de l'existence. 

Hypocrisie abominable, la charité officielle et publique 
qui, par le moyen des asiles de nuit, des bureaux de 
bienfaisance, des secours extraordinaires, des œuvres de toute 
nature patronnées, subventionnées et surveillées par l'État, 
arrachent à la voie publique la foule grouillante des loqueteux 



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La douleur universelle 



et faméliques, la tient en laisse et la pousse tout doucement à 
une déprimante résignation, tandis que la misère l'aurait 
vraisemblablement poussée à la révolte et au pillage. 

Une autre forme de l'altruisme, c'est l'amour pour nombre 
de collectivités plus ou moins étendues : famille, commune, 
patrie, au nom desquelles on exige de la part de l'individu noyé, 
perdu dans ces masses, des obligations, des contraintes, des 
efforts, des sacrifices qui vont, pour la patrie par exemple, 
jusqu'au sacrifice du bien le plus précieux, de celui dont la perte 
est irréparable : la vie. 

"X* "X* 

Je ne dirai que peu de chose de la morale utilitaire. Celle- 
ci est le produit direct de la philosophie d'Épicure. Cette 
philosophie tant calomniée n'en est pas moins la seule qui soit 
vraiment rationnelle, franchement humaine, et réellement 
féconde. Elle est rationnelle non-seulement parce qu'elle ne 
tombe pas dans les erreurs des éthiques précédentes tant au 
point de vue du principe que du but, mais encore parce qu'elle 
prend pour substratum la seule réalité dont il ne nous soit pas 
permis de douter ; ce substratum pour chaque être c'est 
« l'égo », le moi, c'est soi-même. Elle est franchement humaine 
parce qu'elle s'inspire d'une parfaite connaissance de 
l'humanité, parce qu'elle part d'une constatation qui ne trompe 
jamais et qui, en dépit des manifestations variées et parfois 
même opposées auxquelles elle a donné lieu, en dépit du temps 
et de l'espace, peut être notée partout, constamment identique 
à elle-même ; qu'ainsi elle est inhérente à l'être humain, 
constatation que chaque individualité peut faire sur soi-même : 
il est dans la nature humaine de rechercher le bonheur, de fuir 
l'adversité. 

Elle est réellement féconde parce que son adoption 



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La douleur universelle 



conduit nécessairement au respect et à l'amour d'autrui en 
vertu du raisonnement bien simple que voici : Le bien pour 
chaque individu consiste à rechercher tout ce qui le conduit au 
bonheur, à s'éloigner de tout ce qui le rend malheureux, c'est 
entendu ; mais il est nécessaire, l'individu vivant en société, 
qu'il ne soit point amené à voir son bonheur dans le malheur 
des autres, qu'il ne soit pas obligé, pour être heureux lui-même, 
d'attenter au droit parallèle de ses semblables. 

Or, c'est ce qui se produira fatalement aussi longtemps 
que les intérêts individuels des particuliers seront opposés à 
ceux d'autrui, aussi longtemps que le plaisir de l'un ne sera fait 
que du déplaisir de l'autre. La morale utilitaire, née de l'union 
féconde de la nature et de la raison invite donc actuellement 
tous les hommes à chercher une organisation sociale au sein de 
laquelle, les intérêts de chacun se conciliant harmoniquement 
avec ceux de tous, par la suppression des causes artificielles de 
discorde sociale, non-seulement nul ne puisse trouver son 
bonheur dans le malheur d'autrui, mais encore le plaisir de 
chacun soit indissolublement lié au plaisir de tous et la 
souffrance imposée à un seul ressentie par tous, grâce au libre 
jeu de la solidarisation de la douleur et du contentement. 

Bref, obtenir d'abord que le plaisir de qui que ce soit n'ait 
jamais pour résultat la douleur d'un ou de plusieurs autres ; 
voilà le premier point ; arriver ensuite à l'union si étroite et si 
indissoluble des intérêts solidarisés, que peines et joies 
deviennent communes à tous et qu'ainsi chacun soit tout 
naturellement incité à trouver son bonheur dans celui d'autrui ; 
voilà le second point. 

La réalisation de ces deux conditions, l'une négative, 
l'autre positive, la première ayant pour objet d'éviter toute 
larme, la seconde aboutissant à multiplier — tel l'écho — le rire 
d'un seul, voilà l'idéal de l'éthique utilitaire. Voilà la mise en 



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La douleur universelle 



pratique de cette belle définition de Leibnitz : « La vertu, c'est 
l'art de se rendre heureux de la félicité des autres. » 

C'est bien, comme on le voit, la fusion des deux morales : 
égoïste et altruiste ; mais sans qu'il soit exigé le moindre 
renoncement de la part de l'individu, sans que l'utilitaire ait à 
faire, sur l'autel du dévouement à autrui, l'holocauste de son 
propre bonheur. Cette réconciliation définitive des intérêts de 
tous et de chacun, c'est le point de jonction naturelle de la 
félicité individuelle et collective. 

C'est, si on le veut, la solution du problème si ardemment 
creusé par les altruistes : le bonheur de l'individu trouvé dans la 
recherche du bonheur d'autrui, mais — différence fondamentale 
— avec ce point de départ égotiste : « le bien consiste à se 
rendre heureux, soi-même », au lieu et place de celui-ci : « le 
bien consiste à faire des heureux parmi ses semblables. » 

On ne saurait, je crois, concevoir une philosophie plus 
douce, plus vraie, plus foncièrement humaine, plus généreuse, 
plus élevée ; on ne saurait imaginer une morale plus pure. Et 
pourtant, il n'en est pas qui ait eu dans le passé et il n'en est 
peut-être pas qui ait dans le présent tant d'assauts à soutenir, 
de calomnies à réfuter, d'excommunications à subir, d'attaques 
à repousser. 

C'est qu'elle est déjà fort ancienne cette morale de 
l'intérêt. Professée par Épicure, développée, systématisée et 
vulgarisée par les disciples et continuateurs de cet homme 
illustre entre tous ceux de l'antiquité, cette philosophie qui a la 
loyauté et l'audace de proclamer à la face des rhéteurs et 
pédagogues de la morale religieuse et de la philosophie 
stoïcienne, que le seul bien c'est le plaisir, la volupté, la 
jouissance, le bonheur, a été pendant de longs siècles en butte 
aux sarcasmes et aux injures des théologiens et des 



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La douleur universelle 



métaphysiciens coalisés. 

Il semblait même qu'elle eut pour ainsi dire sombré, 
emportant avec elle le peu qui restât de la personnalité 
humaine engloutie par les eaux torrentielles du christianisme 
mortificateur. Mais une idée aussi profondément juste peut 
momentanément être éclipsée ; elle ne disparaît jamais 
complètement et reparaît dans le cours des siècles, avec une 
nouvelle vigueur et brillant d'un lustre plus éclatant. 

Avec la Renaissance, avec l'esprit d'examen et de liberté, 
les idées épicuriennes, reprennent leur force. L'Épicurisme 
perce dans les « Essais » de Montaigne ; il éclate dans le rire 
Rabelaisien ; il trouve son martyr dans Vanini. 

Hobbes et Gassendi remirent définitivement en honneur 
la morale du plaisir. « Le bien, dit Hobbes, c'est ce que nous 
désirons ; le mal, c'est ce que nous fuyons ; tout ce qui est bon, 
l'est seulement par rapport à quelqu'un ou à quelque chose ; il 
n'y a rien de bon absolument. » Voilà la réponse faite par 
l'Epicurisme du XVIIe siècle au stoïcisme de l'époque. Et il 
ajoute : « Est-il naturel de préférer ce qui est bon par rapport 
aux autres à ce qui est bon par rapport à soi ? La philosophie 
utilitaire répond négativement et conclut que ce qui est bien, 
c'est ce que chaque individu trouve bon par rapport à soi- 
même. » 

Les « Maximes » de la Rochefoucauld ne sont qu'une 
paraphrase très habile et souvent fort judicieuse de la morale de 
l'intérêt. 

Spinoza fut le métaphysicien de l'utilitarisme 116 . Il tenta la 



116 Lire sur ce point l'œuvre très documentée et couronnée par l'Académie des 
sciences morales et politiques, de Marc Guyau : La Morale d'Épicure et ses 
rapports avec les doctrines contemporaines. 



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La douleur universelle 



synthèse de l'Épicurisme, du stoïcisme, du Mysticisme et du 
Naturalisme dans l'idée de la raison comprenant l'éternelle 
nécessité qui est la nature ou Dieu, et trouvant dans cette 
connaissance le parfait bonheur. 

Dans ses deux principaux ouvrages : « De l'Esprit » et 
« De l'Homme », dont le premier eut une vogue énorme, 
Helvétius nous ramène aux préceptes de la morale utilitaire. Il 
prouve avec un luxe de détails vraiment extraordinaire, avec 
une vigueur et une netteté peu communes, que l'intérêt est le 
seul moteur de toutes les actions humaines. 

Avec la Mettrie, d'Alembert, d'Holbach, Saint Lambert et 
Volney, on trouve, marchant sous la bannière de la morale 
utilitaire, les plus grands penseurs du XVIII e siècle. Mais on 
peut dire avec M. Guyau 117 que « tout le dix-huitième siècle 
excepté Rousseau et Montesquieu, était porté par d'invincibles 
préférences vers ce principe de la morale. Il est même curieux 
de voir sur ce point l'accord presque universel des esprits. » 

À notre époque, la philosophie utilitaire a trouvé ses 
disciples les plus nombreux et ses apôtres les plus illustres dans 
l'école anglaise. Bentham, le véritable fondateur de cette école 
qui a exercé sur le monde entier une influence prépondérante, 
donna à la morale de l'intérêt ses assises les plus solides. Il 
restaura les systèmes d'Épicure, de Hobbes, et d'Helvétius, les 
systématisa avec un art prestigieux et créa un mouvement 
intellectuel considérable. 

Owen, Mackintosh et James Mill n'eurent qu'une 
notoriété secondaire. Mais avec Stuart Mill, la doctrine prit une 
envergure étonnante. Celui-ci, dans ses nombreux ouvrages 
s'attacha i° à dégager le principe de quelques obscurités 
primitives ; 2° à sérier, en quelque sorte, les plaisirs et à les 

117 La morale d'Épicure, page 276. 



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La douleur universelle 



catégoriser en inférieurs et en supérieurs ; 3° à prouver que le 
plus sûr moyen d'arriver à son propre bonheur, « c'est de ne pas 
en faire le but direct de l'existence, mais de le rechercher 
ailleurs ; par exemple : dans le bonheur d' autrui ou 
l'amélioration de la condition de l'humanité ; 118 » 4 0 à établir 
que la morale de l'intérêt arrive à se concilier avec l'amour 
d'autrui ; 5 0 à appliquer aux sciences morales la méthode 
positiviste. 

Grote, Bain, Bailey, Lewes, Sidgwick nous conduisent 
jusqu'à l'immortel naturaliste Charles Darwin qui fit en quelque 
sorte la genèse des sentiments moraux et détermina par quelles 
évolutions l'instinct social des animaux tend à se transformer 
en sentiment moral, et au philosophe économiste Herbert 
Spencer. D'accord avec Darwin, ce dernier appliqua à la morale 
utilitaire, la théorie de l'évolution du transformisme. 

Avec ces deux maîtres, les efforts, jusqu'alors insuffisants, 
tentés en vue de la fusion des deux morales du dévouement et 
de l'intérêt, trouvèrent un solide point d'appui dans la doctrine 
de la transformation des sentiments égoïstes en sentiments 
altruistes 119 '. « Quand le changement qui s'opère sous nos yeux 
sera achevé, quand chaque homme unira dans son cœur, à un 
amour actif pour la liberté, des sentiments actifs de sympathie 
pour ses semblables, alors les limites à l'individualité qui 
subsistent encore, entraves légales ou violences privées, 
s'effaceront ; personne ne sera plus empêché de se développer ; 
car tout en soutenant ses propres droits, chacun respectera les 
droits des autres. La loi n'imposera plus de restrictions ni de 
charges ; elles seraient à la fois inutiles et impossibles. Alors, 
pour la première fois dans l'histoire du monde, il y aura des 
êtres dont l'individualité pourra s'étendre dans toutes les 
directions. La moralité, lïndividuation parfaite et la vie 

118 Stuart Mill, Mémoires, Chap. V. trad. Cazelles. 

119 H. Spencer. Social statics, page 479. 



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La douleur universelle 



parfaite seront en même temps réalisées dans l'homme 
définitif. » 

B. -ÉTAT CHAOTIQUE DE LA MORALE 
CONTEMPORAINE 

Je m'arrête à cette vision magique de l'homme 
parfaitement heureux au milieu de ses semblables également 
heureux et je demande pardon au lecteur de l'avoir aussi 
longtemps entretenu de la morale utilitaire, malgré mon avis 
préalable que je n'en ferais rien. 

Aussi bien cette éthique est d'ordinaire si mal comprise et 
si diversement appréciée que cet exposé — hélas trop court 
encore et à coup sûr bien imparfait mais exact — était 
indispensable pour l'intelligence de ce qui va suivre. 

J'ai dit plus haut que la morale sociale contemporaine, 
sans avoir conservé la pure tradition d'une des quatre écoles 
dont je viens d'esquisser la doctrine, est une sorte d'amalgame 
dans lequel entrent des éléments confus de chacune d'elles. 

À cela, rien d'extraordinaire ; notre époque traverse, à 
tous les points de vue et à celui-là d'une façon peut-être plus 
accentuée, une phase de trouble et de transition qui semble 
devoir être décisive. 

Tandis que l'homme s'essaie à s'affranchir des préjugés du 
passé ; tandis qu'il prend une conscience de plus en plus nette 
de la vie individuelle et sociale, tandis que lentement, mais 
sûrement, se redresse son échine longtemps ployée sous le faix 
des devoirs accumulés à l'envi sur sa pauvre carcasse ; tandis 
qu'enfin, fatigué de s'entendre assourdir par les clameurs 
intéressée de ceux qui lui parlent sans cesse d'obligations et de 
contraintes il abdique sa volonté de faire valoir ses droits, la 



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La douleur universelle 

meute continue à aboyer autour de lui. 

C'est une étourdissante cacophonie, un tintamaresque 
concert au milieu duquel il est impossible de s'y reconnaître. 
Écoutez : 

« Crois en Dieu ; aime-le et respecte sa loi souveraine 
— Dieu n'existe pas, c'est une fiction née de l'ignorance et 
de la crainte, entretenue et développée par les intrigants et 
les exploiteurs, pour te mieux pressurer et asservir. 

« — Écoute les conseils de la Vertu, de la Justice. La 
vertu seule est aimable ; seule la Justice veut que l'homme 
s'incline devant elle. — Vertu et Justice ne sont que verba 
et voces. Elles sont les produits d'abstr acteurs de 
quintessence, de cerveaux malades et d'imaginations en 
délire. Éloigne-toi de ces austères à la phraséologie creuse, 
sèche et emphatique. 

« Ne songe qu'à autrui ; que tous tes efforts tendent à 
lui faire du bien ; le dévouement est nécessaire ; c'est la 
plus belle des vertus ; c'est la vertu-mère ; le bonheur est 
dans le sacrifice. — Regarde, mais regarde donc autour de 
toi. Ces êtres en tout semblables à toi-même qui se 
gaudissent à la vue de tes souffrances, se réjouissent de tes 
pleurs et crèvent de jalousie au spectacle de ta prospérité ; 
ces êtres qui, après t'avoir jeté à terre, te passent sur le 
ventre pour accéder plus vite à la richesse et aux honneurs ; 
ne serait-ce pas folie que de te sacrifier à leur bonheur ? 

« — La conscience est tout. Eh ! qu'importe le dédain 
des cuistres, le ricanement des imbéciles, les calomnies des 
envieux, les sarcasmes des fielleux, les tracasseries des 
méchants, les vexations des cafards, les persécutions des 
dirigeants, les excommunications des fanatiques, les 



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La douleur universelle 



sentences des sectaires ! La satisfaction du devoir accompli, 
le témoignage intime de la conscience ; voilà le bonheur, le 
seul qui ne trahit pas. — Le Devoir ? la Conscience ? D'où 
sortent ces revenants ? Où gît le devoir ? où se trouve la 
conscience ? D'où dérive le premier ? Comment est faite la 
seconde ? Malheureux ! voilà des siècles que tu te courbes 
devant ces mots magiques ; devoir, conscience et on ne t'a 
jamais répondu clairement ! 

« — Fi des religions, des dogmes et des tirades sur la 
vertu pure de tout alliage ! La loi, la loi seule doit te servir 
de règle de conduite. C'est d'elle que tu apprendras ce que 
tu dois éviter ; c'est elle qui te marquera la conduite à 
suivre ! — Tourne le dos au législateur. La loi est injuste ; 
elle n'est faite que pour consacrer, légitimer et sauvegarder 
les usurpations des riches, les iniquités des grands. 

« — Homme, depuis vingt lustres on a reconnu dans 
une retentissante déclaration l'existence des droits que la 
nature t'a conférés. On t'a dit qu'il importe de travailler 
avant tout à ta propre félicité, que la fin de l'être c'est le 
bonheur et que le bien consiste dans l'obtention de cette 
fin ; on t'a dit que l'esclavage est un mal et la servitude une 
honte ; tu es fait pour la liberté et le plaisir ; sache 
t'émanciper de toute ennuyeuse tutelle, de toute 
déshonorante autorité. Recherche ton plaisir, ta 
satisfaction. Jouir, être heureux c'est vivre et vivre 
pleinement ; c'est ton droit, ce serait au besoin ton devoir si 
l'on pouvait admettre qu'il en existât pour toi — Homme, ne 
prête pas l'oreille à ces détestables conseils de l'égoïsme. 
Vivre pour jouir, c'est se ravaler au rang de la bête, c'est 
retourner à la primitive animalité, c'est perdre toute 
dignité, c'est renoncer à tout noble idéal, c'est devenir 
l'esclave des plus vils instincts, des plus honteuses 
passions ». 



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La douleur universelle 



Tels sont — et bien d'autres avec — les appels 
contradictoires qui se croisent dans l'air et sollicitent les 
humains, les tiraillant dans tous les sens ; ici, sous la forme de 
conseil, là sous celle de commandement ; tantôt d'une voix 
insinuante et douce comme une supplication, tantôt d'un ton 
cassant et raide comme un ordre catégorique. 

Si vous vous êtes trouvé par hasard à la foire du Trône ou 
de Neuilly, les oreilles déchirées par les cuivres, les orgues de 
barbarie, les sifflets et les coups de grosse caisse faisant rage 
tous ensemble pour attirer le badaud ; les yeux braqués sur les 
parades, les exhibitions, les animaux exposés, les jongleries des 
baladins, le sourire engageant des danseuses en maillot clair et 
les peintures criardes représentant une femme colosse, un 
monstre, un phénomène incroyable, ou une lutte sans pitié ; la 
bouche ouverte aux dégoisages des forains, aux plaisanteries 
des paillasses, aux niaiseries des pitres, aux alléchantes 
promesses des barnums, n'avez-vous pas vu flotter sur la foule 
amusée, attirée, séduite, incrédule ou désabusée, une curieuse 
indécision qui la porte tour à tour devant la toile ou les 
planches de chaque baraque ? N'avez-vous pas vu, en présence 
de ces maillots, biceps, orchestres, farces et boniments qui tous 
leur promettent — pour la bagatelle de quelques sous — un 
inoubliable plaisir,un spectacle incomparable, ces milliers de 
personnes se demander par où elles commenceront et circuler 
sans savoir se décider, au milieu du tourbillon de poussière 
qu'elles soulèvent, les côtes meurtries par les coups de coude et 
les pieds blessés par les chaussures des maladroits ? 

C'est exactement ce qui se passe, à notre époque, mais 
pour une chose autrement importante. Car si le langage des 
moralistes est si divers, si contrastant d'école à école, il est un 
point sur lequel tous du moins s'entendent à merveille : c'est 
que le but de la morale, c'est le bonheur. Les adeptes de la 



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La douleur universelle 



morale religieuse le placent au delà de la tombe et nous invitent 
à aimer la souffrance dans cette vie périssable mais ils nous 
convoquent à une béatitude sans fin, juste compensation des 
douleurs d'ici-bas courageusement acceptées. Les affirmations 
des autres morales varient sur la façon de concevoir le bonheur, 
sur la forme qu'il revêt, le lieu où il se trouve et la route qui y 
conduit ; mais toutes, absolument toutes, proclament qu'il est la 
fin de l'individu. 

Ce bonheur est-il à droite ou à gauche, au ciel ou sur la 
terre, dans cette vie ou dans l'autre, dans l'amour de Dieu ou 
celui du prochain, dans le désintéressement ou l'intérêt, dans 
l'épanouissement sans frein ou la répression des appétits et des 
passions ? Toutes ces questions, d'une importance extrême, 
sont loin d'être élucidées. L'esprit humain tâtonne, encore 
égaré dans les obscurités de l'ignorance ancestrale ; s'il 
commence à se méfier des décevantes illusions du mysticisme, 
s'il ne se sent plus soutenu par le spiritualisme d'antan, il 
tremble de se confier au réalisme matérialiste. Perdu dans ce 
sombre dédale, il interroge anxieusement les profondeurs du 
labyrinthe sans en pouvoir découvrir l'issue, sans réussir à 
trouver la route qui guidera ses pas chancelants vers les 
radiosités de la lumière. 

Il passe tour à tour de l'extrême espoir à la désespérance 
extrême, du courage invincible au mortel abattement, du 
fanatisme aveugle de la foi au scepticisme intégral, de la 
vigueur indomptable à l'agonisante faiblesse. 

Les consciences humaines, de nos jours, sont pareilles à 
ces feuilles desséchées et jaunies que l'automne a arrachées aux 
géants de la forêt et dont elle a jonché le sol. Le soleil se voile, 
les nuages s'amoncellent à l'horizon ; le vent souffle en 
violentes rafales ; la pluie tombe en abondance ; l'orage est 
déchaîné ; la nature semble en furie ; les éléments, ivres de 



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La douleur universelle 



rage, se livrent à un terrifiant combat. Le feu, l'air et l'eau 
roulent pêle-mêle avec un énorme fracas. Pauvres petites 
feuilles, elles se blottissent craintivement les unes contre les 
autres, se réfugient apeurées contre un tertre, un obstacle, où 
elles semblent devoir trouver un asile : mais l'ouragan a vite fait 
de les en déloger ; les voilà qui flottent, éperdues, chassées dans 
tous les sens, désunies, froissées, déchirées, meurtries, 
maculées, ruisselantes, informes. 

N'est-ce pas là, la saisissante image de notre époque 
bouleversée ? Le vent des révolutions secoue vigoureusement 
les arbres séculaires : religion, famille, patrie, propriété, 
auxquels se sont accrochées — telles des feuilles — les 
consciences humaines. Les luttes des partis, les rivalités des 
classes, les haines des nations, les antagonismes des groupes, le 
déchirement des familles, les conflits individuels annoncent la 
prochaine tourmente. Les consciences timorées se 
cramponnent désespérément aux rameaux qui tremblent de 
vétusté ; des millions en sont violemment arrachées et 
tourbillonnent, au son du discordant orchestre des vents 
déchaînés. Voici que la tempête mugit, répandant la terreur sur 
son passage et entassant les ruines. Où est-il, le coin d'azur vers 
lequel, perçant le voile qui cache l'avenir à nos yeux hésitants, 
les esprits s'orienteront ? Où est-il le rayon de soleil qui fera 
fondre les neiges de la haine et jettera dans les cœurs la chaleur 
vivifiante de la paix et de l'amour ? 

N'est-ce pas cette désorientation de la conscience 
publique et cette angoissante hostilité des cœurs qui 
caractérisent notre génération ? Ce trouble des cerveaux, cet 
affolement de la pensée, cet affaissement des volontés se 
produisent à toutes les périodes de transition, alors que 
l'humanité se trouve sur les confins d'un monde qui s'en va et 
d'un autre qui apparaît : c'est comme l'heure matinale où l'aube 
commence à dessiner vaguement sur un fond resté sombre les 



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La douleur universelle 



objets encore mal éclairés. 

C. - INTRUSION DE LA LOI 

Donc, la morale contemporaine est mêlée, confuse, 
inextricable et contradictoire, faite pour dérouter la raison et 
enténébrer la conscience ; cette morale sociale, issue d'une 
conception bâtarde qui voudrait — chose impossible — courber 
l'individu sous le devoir et la contrainte tout en respectant sa 
liberté, est impuissante à guider les intelligences, à fortifier les 
cœurs, à épurer les sentiments, à pousser l'humanité vers le 
bien, vers le mieux, vers le bonheur. 

Pour être serein, l'esprit a besoin de savoir où il va ; pour 
être sincères, profonds et ardents, les sentiments veulent 
connaître bien les objets auxquels ils s'attachent ; enfin, pour 
être virils et tenaces, il faut que les vouloirs surgissent d'idées 
bien arrêtées, de conceptions bien nettes. Le flambeau de la 
pensée ne projette ses rassurants rayonnements que si la raison 
le porte ; la flamme généreuse et féconde n'étincelle dans les 
cœurs que si la passion a su l'allumer. 

Or tout conspire à étouffer la passion, à éteindre la 
flamme, à pervertir la raison, à briser le flambeau. 

Aussi l'humanité est en proie à un découragement sans 
borne, à une lassitude inexprimable. Non seulement rien ne 
vient lui communiquer l'impulsion salvatrice ; mais il semble 
qu'elle serait incapable d'obéir à celle-ci, si elle se produisait. 

Elle ne croit plus en Dieu, et n'y croira plus jamais ; elle 
n'escompte plus les félicités éternelles, ne redoute plus les 
infernales tortures. Au sein de la douleur devenue comme la 
raison d'être de la vie elle-même, elle se demande si le bonheur 
existe, s'il est fait pour elle, s'il ne lui est pas interdit d'y 



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atteindre ; elle vagabonde, sans orientation, dans des régions 
qui ne donnent point asile à la raison et ses pieds meurtris se 
heurtent à la foule des préjugés, des erreurs, des absurdités des 
contradictions qui cailloutent son chemin. 

Où sont-ils et combien sont-ils, de nos jours, ceux qui, 
agissant, s'interrogent pour savoir s'ils font mal ou bien, s'ils 
ont tort ou raison de faire ou d'omettre telle action ? La presque 
totalité des hommes vit sans but, sans idéal, sans autre désir 
que celui de s'empiffrer, d'amasser de l'or, d'émerger au dessus 
de la foule pour la domestiquer. 

Et les rares individualités conscientes et réfléchies qui 
descendent en elles-mêmes pour discerner le motif et le but de 
leurs actions n'y trouvent le plus souvent que le vide. 

Ce vide, nos moralistes ont cherché à le combler et ils 
n'ont trouvé rien de mieux que.... Je vous le donne en cent, je 

vous le donne en mille la Loi. Oui, comme critérium de la 

moralité, la Loi dont j'ai montré plus haut les origines, la raison 
d'être, les tendances ! 

C'est le législateur qui, se mettant dans la peau du 
moraliste s'arroge le droit de diriger nos consciences. Il s'est 
dit : je légifère bien sur ceci et sur cela, pourquoi ne légiférerais- 
je pas sur la morale ? Je codifie tout ce qui concerne les besoins 
physiques et intellectuels des citoyens ; pour quel motif ne 
codifierais-je pas tout ce qui a trait à leurs besoins moraux ? J'ai 
pleine autorité sur l'être matériel par la propriété ; pleine 
autorité sur l'être cérébral par le gouvernement, pour quelle 
raison n'aurais-je pas même autorité sur l'être psychique ? Je 
réglemente les appétits et les aspirations et pourquoi pas les 
sentiments et les passions affectives ? J'ai réduit en servitude 
les ventres et les cerveaux ; ne dois-je pas asservir les cœurs ? 



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La douleur universelle 



Cette conséquence naturelle des premières codifications 
était inéluctable et elle a, pour les dirigeants, un double 
avantage : ils embastillent ainsi l'individu tout entier, des pieds 
à la tête, en sorte que rien n'en reste qui soit en dehors de leur 
action dominatrice ; et, modelant sur le code les consciences 
circonvenues, les bourreaux trouvent dans leur propres 
victimes des complices de leurs usurpations. 

Ce prolongement de la Législation dans l'ordre moral, 
c'est le respect de la Loi assuré d'une manière moins coûteuse, 
moins brutale pour tous et peut-être plus certaine pour un 
grand nombre. C'est comme un gendarme spirituel placé 
auprès de chaque individu pour l'empêcher d'enfreindre la loi 
tandis que le Pandore temporel est chargé de l'arrêter quand il 
l'a violée : c'est la sauvegarde avant comme après de la Loi, 
c'est-à-dire de la fortune des riches, de l'autorité des 
gouvernements. 

Voler n'est plus seulement un attentat contre les Lois du 
pays, un acte passible d'une pénalité édictée par le Code ; c'est 
encore une action vile, honteuse, déshonorante, immorale, 
coupable. Conspirer contre le pouvoir établi, n'est plus 
seulement un fait réprimé par les tribunaux ; c'est encore une 
mauvaise action, flétrie par la conscience publique, répudiée 
par la saine morale et plaçant son auteur au ban des braves 
gens, des personnes honnêtes. 

Ce n'est pas tout : la Loi nous prescrit de quelle façon il est 
bien ou mal d'aimer ; elle stipule la forme sous laquelle la 
calomnie appelée diffamation est punissable, par conséquent 
coupable, et indique aux langues venimeuses ou aux plumes 
agressives les moyens d'attaquer sans que « trop parler nuise », 
la réputation d'un ennemi. Elle invite les citoyens, au nom de 
l'intérêt général, à dénoncer à qui de droit ceux qui commettent 
des actions prévues et punies par le Code. Par la voix de ses 



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La douleur universelle 



magistrats, elle couvre d'éloges publics les délateurs qui 
viennent témoigner à la barre, convertit ainsi en une nation de 
mouchards une race originairement chevaleresque, et, par ce 
moyen, ajoute aux deux gendarmes dont j'ai parlé des millions 
d'argousins. 

L'individu est bien gardé ; par exemple, il n'a ni cœur, ni 
jugement, ni bon sens ; pour apprécier un acte, il ne consulte ni 
la raison, ni la justice ; il interroge le code. C'est ce volumineux 
in-folio qui est sa conscience. 

Il trouve moral qu'un agioteur gagne cinquante millions 
dans un coup de bourse qui ruine mille familles ; mais il 
s'indigne contre le « sans argent » qui vole 250 grammes de 
pain à un boulanger ; il se pâme devant un industriel qui 
amasse une fortune rapide en faisant travailler mille ouvriers 
douze heures par jour pour deux francs soixante centimes, mais 
il fulmine solennellement contre ceux-ci s'ils menacent de faire 
grève pour obtenir une légère augmentation de salaire ; il 
applaudit le ministre à poigne qui rétablit « l'ordre » en f aisant 
mitrailler dix mille personnes : mais il ne décolère pas de 
quarante-huit heures si son journal lui apprend qu'on a tenté de 
se venger d'un bandit couronné ou d'un exploiteur. Il sourit 
complaisamment aux fredaines du jeune bourgeois qui a séduit 
une gentille ouvrière ; mais il est plein d'un vertueux mépris 
pour cette « fille perdue ». 

Ce type extrêmement fréquent ne sent rien, ne veut rien, 
ne pense rien, ne comprend rien, ne sait rien, ne désire rien, 
n'aspire à rien ; il ne connaît qu'une chose : la Loi. Ce que celle- 
ci défend est mal ; ce qu'elle ne défend pas est bien ; ce qu'elle 
ordonne est sublime. Je vous le dis : cet être n'est plus un 
homme ; c'est un code ambulant, dormant, parlant, buvant, 
mangeant, urinant. 



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La douleur universelle 



D - MÉTHODE DE MORALISATION SOCIALE. 

On se demande comment un individu peut en arriver à ce 
degré d'abdication, par suite de quelle gymnastique 
particulière, il en vient à se désarticuler si complètement qu'il 
ne conserve plus aucune forme humaine ; par quelle série 
graduée d'entraînements successifs, il lui est possible de ne plus 
raisonner avec son jugement, de ne plus sentir avec ses nerfs, 
de ne plus sympathiser avec son cœur. 

C'est ce que je vais essayer d'analyser. 

On s'explique sans trop d'efforts que, tout en proclamant 
la parfaite légitimité de l'amour de soi et de la recherche du 
plaisir en conformité avec la nature humaine, les dirigeants, 
dans leur manie de réglementation outrancière et, par une de 
ces perfidies dont ils ont le secret et qui rappellent leurs 
procédés politiques et économiques, se soient appliqués à 
contrecarrer, contrarier, restreindre cet amour de soi et du bien 
être qui aurait eu pour effet de pousser les déshérités à l'assaut 
du capital et les citoyens à l'abolition ou à la conquête du 
pouvoir ; mais on se rend compte aussi de l'impuissance de la 
Loi seule en face d'une aussi formidable tâche. 

On sait l'inutilité de la répression et le Législateur 
moraliste lui-même n'a qu'une confiance fort relative dans 
l'efficacité des moyens dont il dispose. Il connaît la vigueur 
formidable des passions et des aspirations ; mais il n'ignore pas 
que, par une méthode savamment pratiquée, cette puissance 
peut être graduellement diminuée, sinon tout à fait terrassée, et 
il a le secret des ressorts qu'il faut faire jouer pour atténuer 
progressivement la fréquence et l'énergie des révoltes de la 
chair et de l'esprit. Il a trouvé et développé habilement dans le 
milieu social des agents qui lui facilitent merveilleusement la 



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La douleur universelle 



mission qu'il s'est attribuée : vaincre les suprêmes résistances 
de la nature, émousser ses appétits, prévenir ses rébellions, 
brider ses passions, pour faire enfin de l'individu un être 
dépouillé de toute indépendance, de toute volonté personnelle. 

Ces gens sont nombreux ; je n'en citerai que quatre, que je 
considère comme les plus importants : la religion, la famille, 
l'éducation, l'opinion publique. 

1° LA RELIGION 

Ces quelques considérations relatives à l'influence 
religieuse, familiale, éducative ne constituent pas une étude sur 
la religion, la famille, l'éducation et l'opinion publique à un 
point de vue général. Elles ont pour unique objet de montrer 
comment se concertent ces diverses forces pour agir et peser 
sur l'être moral, le comprimer, le réduire, le mettre et le garder 
en servitude, toutes choses qui, ayant pour résultat de le 
tyranniser sans cesse, l'arrachent au véritable bonheur, lequel 
consiste, ainsi que nous l'avons vu au cours du chapitre 
premier, dans la faculté, pour chaque individu, de satisfaire 
librement tous ses besoins : physiques, intellectuels, moraux. 

Par son ignorance des phénomènes les plus simples, par 
sa turbulente curiosité, par son amour du merveilleux, l'enfant 
rappelle les premiers anneaux de la chaîne ancestrale ; c'est le 
même étonnement craintif et téméraire devant le spectacle des 
incessantes transformations de la nature ; c'est le même besoin 
de savoir, de comprendre, de pénétrer le secret du « quand » du 
pourquoi, du « comment » ; c'est la même tendance, en face de 
l'inexpliqué, à faire intervenir un acteur surnaturel. 

Aussi cette fleur encore en bouton est-elle admirablement 
disposée à bien recueillir la rosée des dogmes religieux, On n'a 
pas manqué de s'apercevoir qu'il est aussi facile de gagner les 



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La douleur universelle 



intelligences enfantines aux séduisantes illusions de la foi que 
malaisé de faire la conquête des esprits cultivés, des 
imaginations positives ; et c'est avec un art infini, que le 
Christianisme, dans notre pays, a su tirer parti de cette 
judicieuse observation. 

Avec l'intéressante figure de l'enfant Jésus, la confiante 
soumission du Dieu apprenti, la fière et pauvre assiduité au 
travail de l'homme-Dieu, l'infatigable apostolat du Christ et de 
ses apôtres choisis parmi les plus obscurs plébéiens ; avec la 
surprenante épopée des miracles semés sur sa route : malades 
rendus à la santé, infirmes devenus valides, morts rappelés à la 
vie, pêche miraculeuse, multiplication des pains, marche sur 
l'Océan tempétueux ; avec l'éloquente simplicité de ses 
paraboles et la saisissante impression de son langage 
symbolique ; avec les émouvantes péripéties de ce drame 
empoignant qui se termine sur le Golgotha, après un jugement 
inique, des tortures sans nom et des humiliations infâmes ; avec 
la grandiose image du Fils de Dieu, Dieu lui-même, sortant du 
tombeau, et remontant au Paradis pour s'asseoir à la droite du 
Père ; avec cette imposante croix reliant la terre au ciel et 
étendant ses bras comme pour réunir les habitants de la terre 
entière aux pieds du divin crucifié ; avec ses touchants appels 
aux humbles et aux petits, ses menaces fulgurantes contre les 
pharisiens, les puissants et les riches, enfin avec son 
épouvantable cauchemar d'un enfer éternel réservé aux 
méchants et sa radieuse vision d'une éternelle et paradisiaque 
béatitude réservée aux justes, la légende du Nazaréen et la 
doctrine biblique sont bien faites pour capter les cerveaux 
débiles, les cœurs ardents, les imaginations poétiques, les 
volontés molles. 

Mais il est nécessaire d'épier les premiers balbutiements 
du bébé, de prendre sa menotte et de guider ses premiers pas, 
de saisir les premières lueurs de sa vacillante raison. 



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La douleur universelle 



« Ferme les yeux, cher bébé, ton ange gardien veillera sur 
toi. Demain quand tu t'éveilleras, le petit Jésus te sourira. » 
Ainsi parle la jeune maman qui se rappelle, confusément 
parfois, les recommandations qui entouraient son propre petit 
lit et se croit tenue de les transmettre au chérubin qu'elle a mis 
au monde. 

L'enfant grandit et la joie ou les pleurs de Jésus et de 
l'ange gardien font partie du bagage que les mamans traînent 
avec elles en même temps que les bonbons ou les fessées et 
qu'elles promettent et distribuent pour punir ou récompenser. 

Puis viennent les prières, le catéchisme, les cérémonies au 
temple ou à l'église, la première communion — le plus beau jour 
de la vie, disent les parents chrétiens — et à chacun des grands 
événements qui marquent l'existence : naissance, mariage ou 
décès, l'Église intervient pour baptiser, unir ou enterrer. Ainsi, 
la première chose que l'enfant apprend à réciter, c'est une 
prière ; trop jeunes pour comprendre et savoir, le garçonnet et 
la fillette s'habituent à la fonction quasi-mécanique de croire ; 
leur petit être se sature progressivement de religiosité ; chaque 
développement intellectuel et physique, correspond à une 
pénétration plus profonde de la foi ; à chaque pas décisif, il 
entre dans l'Église, et les chants sacrés, la musique imposante 
des orgues orchestrales, le parfum de l'encens, l'allure 
majestueuse des voûtes ogivales, l'éblouissement de l'autel où 
brûlent des cierges à profusion, l'ombre discrète que combat 
faiblement la lumière du jour filtrant à travers d'artistiques 
vitraux ; ces cérémonies qui, à chaque époque saillante de sa vie 
et de l'existence de ceux qui l'entourent, impressionnent son 
cœur ému, son esprit trouble et le ramènent aux pieds du 
Créateur des mondes, finissent par envelopper ses idées et ses 
sentiments d'un voile mystique qu'il lui sera, par la suite, 
quelque effort qu'il fasse, bien difficile de déchirer. 



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La douleur universelle 



II emporte et garde dans sa pensée le souvenir de suaves 
musiques, de célestes parfums, de têtes courbées sous le doigt 
bénissant du ministre de Dieu, de foules agenouillées et 
abîmées dans la supplique au Très-Haut, d'émotions vagues, 
indéfinissables et pourtant profondément troublantes, de 
visions radieuses et inoubliables. 

Le plus souvent ces primes sensations creusent des traces 
si profondes qu'elles ne s'effacent jamais complètement et si la 
bouillante impétuosité de la jeunesse et la puissance fougueuse 
des passions de la virilité semblent parfois dissiper ces vestiges, 
ils reparaissent presque toujours avec la maturité ; ces 
impressions sont comme ces sillons tracés dans un champ, qui 
disparaissent sous les eaux d'une pluie torrentielle et qui, 
l'orage passé, semblent creusés plus fortement encore. 

Le croyant se sent bien petit sous l'œil du Tout-Puissant 
qui dirige les astres dans leur course, gouverne les éléments et 
dispose à son gré de la santé ou de la mort. Comme la vie lui 
semble peu de chose ! à peine un rapide passage, moins qu'une 
seconde, et c'est de cette seconde que dépend une éternité de 
souffrances ou de félicités ineffables ! Que servirait de réfléchir, 
de chercher, de savoir, de lutter, de combattre, de se révolter ? 
Cela est-il indispensable au saut de son âme ? À quoi lui serait- 
il bon de gagner l'univers s'il venait à perdre celle-ci ? L'amour, 
l'amitié, le plaisir, la jouissance, le monde n'est rien ; une seule 
chose importe gagner le ciel en plaisant à Dieu, conformer sa 
vie à la morale évangélique. 

Or, celle-ci, qu'enseigne-t-elle à l'homme ? L'invite-t-elle à 
profiter pour éclaircir les problèmes de la vie, des merveilleuses 
facultés que le Créateur lui départit ? L'exhorte-t-elle à donner 
libre cours aux nobles et généreuses aspirations que Dieu jeta 
en lui ? L'incite-t-elle à laisser librement s'épanouir cette 



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La douleur universelle 



magnifique fleur de passion que l'Être suprême sema en 
abondance dans le parterre de son cœur ? 

Loin de là ; elle ne cesse de lui répéter ces désolantes 
paroles : « Fais à tes passions une guerre implacable ; interdis à 
ta pensée de sonder les problèmes du commencement et de fin 
des choses. Dieu seul peut et doit être l'alpha et l'oméga. Foule 
aux pieds toutes aspirations qui ne seraient pas vers ton Dieu et 
pourraient t'éloigner de lui. Cette dépouille périssable qui 
enveloppe ton âme immortelle est ta perpétuelle ennemie, 
soumets ton corps aux jeûnes, aux mortifications ; sois sans 
pitié pour ta chair ! » 

Compression, abstinence, macération, toute la morale 
évangélique est là. La vie doit être pour le chrétien un 
renoncement constant, un sacrifice de toutes les minutes. Les 
sentiments les plus naturels lui sont imputés à fautes ; les 
aspirations les plus légitimes doivent être refoulées ; les besoins 
les plus irrésistibles comprimés et le mérite consiste à mater les 
passions les plus saines, les plus fécondes. 

Au nom d'un Dieu bon et miséricordieux qui, 
conséquemment devrait se réjouir du bonheur de ses créatures 
et s'affliger de leurs infortunes, on condamne des millions 
d'individus à un martyre qui ne prend fin qu'avec la vie. 

Alors que tout murmure à son oreille charmée des paroles 
d'amour, la jeune fille s'accuse des rêves qui se glissent dans sa 
poitrine gonflée de tendresse ; elle rougit, comme d'une faute 
grave, de l'émoi qu'elle a fait naître ou qu'elle a ressenti 120 ; 
l'adolescent qui se fait homme regarde comme contraire à la 



120 « Le christianisme a trop confondu la chasteté avec la pureté. La vraie pureté est 

celle de l'amour Un eunuque ou un séminariste peut n'avoir rien de chaste ; le 

sourire d'une fiancée à son amant peut être infiniment plus virginal que celui 
d'une nonne. » Marc Guyau, L'Irréligion de l'avenir, page 256. 



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La douleur universelle 



pureté les révoltes involontaires de la virilité qui s'éveille. Des 
milliers d'hommes jeunes, ardents, dont le sang charrie le désir, 
prennent des engagements qui les lient jusqu'au tombeau, 
tandis que des vierges, devenant les chastes épouses du 
Seigneur, jurent solennellement de laisser pour toujours 
sommeiller dans leurs flancs la fécondité dont la nature a 
gratifié la femme pour les moissons maternelles. 

Et les uns et les autres, revêtus d'un costume qui témoigne 
des engagements contractés, arrachent de leur cœur les 
sentiments qui les riveraient à la terre, couvrent leur corps du 
cilice, meurtrissent leurs reins sous les lanières de la discipline 
et imposent à leur estomac des jeûnes fréquents et prolongés 121 . 

Mais ce n'est point assez que le cœur du chrétien 
s'interdise toute affection purement terrestre ; il ne suffît pas 
que la chair soit domptée, il faut aussi, il faut surtout que son 
cerveau soit complètement soumis ; il faut que son intellect se 
garde de contrôler, de discuter, d'examiner, de comparer. Il faut 
que sa pensée s'entoure de murailles hautes et épaisses qu'elle 
ne franchisse pas ; il faut que son œil se voile devant tout ce qui 
n'est pas le ciel, que son oreille se ferme a toutes les voix qui 
n'émanent pas de Dieu ; il faut que prospérités et infortunes 
soient acceptées comme venant de la Providence dans un même 
sentiment de reconnaissance, bénédictions et épreuves étant le 
témoignage de la sollicitude paternelle de la Divinité ; il faut 
enfin que l'injustice humaine trouve toujours un résigné et un 
soumis, puisque toutes choses viennent d'en haut et que nul ne 
peut connaître les mystérieux desseins de Dieu sur ses humbles 
créatures. 



121 En France, cent trente mille personnes (130.000) des deux sexes sont astreintes 
au célibat par la vie religieuse. Dr Lagneau, Remarques démographiques sur le 
célibat en France. 



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La douleur universelle 

2° LA FAMILLE 

L'individu a soif d'affection ; l'isolement lui est contraire. 
L'être en apparence le plus froid aussi bien que l'égoïste qui 
semble être indifférent à tout ce qui n'est pas soi, éprouvent le 
besoin de s'attacher, d'aimer. Au milieu des plus denses 
agglomérations humaines, chacun, par suite de l'antagonisme 
des intérêts en jeu, se sent comme plongé dans une pénible 
solitude et irrésistiblement enclin à se grouper. À cette poussée 
née sans doute d'une tendance naturelle à la sociabilité et 
constamment développée à travers les générations, vient se 
joindre cette instinctive nécessité de rapprochement sexuel qui 
assure la reproduction de l'espèce. 

Je ne crois pas me tromper en attribuant à ces deux 
circonstances la formation des premiers groupes familiaux. 

Ceux-ci, organisation minuscule au sein de l'organisation 
générale, ont passé par toutes les phases traversées par cette 
dernière, et la famille, de nos jours, reproduit en infiniment 
petit la société toute entière. Le philosophe y retrouve tous les 
traits distinctifs de celle-ci ; il y voit comme la photographie en 
miniature du milieu social et des institutions qui en dérivent. 
C'est le même « faux individualisme » s 'étendant à la petite 
association d'intérêts que forment le père, la mère et les 
enfants ; c'est la même âpreté au gain ; c'est le même souci 
d'enfermer dans les frontières du « moi familial », devenue une 
sorte de petite patrie, les affections, les élans de générosité et 
les efforts de tous les membres du groupe ; c'est l'idée de 
Gouvernement-Providence s'incarnant dans la personne du 
chef de famille et lui conférant des droits presque illimités ; 
c'est le contrat de mariage reflétant le contrat social tout entier 
et stipulant les devoirs, les droits, les intérêts des conjoints et 
de leurs héritiers ; c'est cet « esprit de famille » étroit et 
mesquin, sorte de solidarité microscopique pleine d'indulgence 



-347- 



La douleur universelle 



pour ceux qui sont de la combinaison et de férocité pour tous 
les autres 122 ; solidarité exiguë qui rappelle l'esprit de corps ou 
le patriotisme de clocher ; ce sont, au sein même de la famille, 
les jalousies, les rivalités, les haines, les drames qui 
déshonorent et ensanglantent l'histoire humaine, tant il est vrai 
que mêmes causes produisent toujours mêmes effets et que 
même organisation enfante mêmes résultats. 

Dans la pensée du plus grand nombre, la famille est 
comme une sorte d'arche de Noé sur laquelle la blanche 
colombe de nos tendresses et de nos félicités trouve à reposer 
son aile immaculée ; et lorsque j'avance que notre institution 
familiale bien loin d'être cette arche protectrice destinée à 
recevoir tout ce qui échappe à l'engloutissement universel, 
contribue au contraire à précipiter le naufrage définitif de 
toutes nos joies, je n'ignore pas qu'on va m'accuser d'être un 
détracteur systématique. 

Il n'en est rien pourtant. La famille placée d'un commun 
accord au-dessus des controverses des partis politiques et des 
sectes religieuses, apparaît à la foule comme une chose sainte 
que le respect doit soustraire à l'examen, à la critique ; aussi 
n'est-elle guère discutée ; mais, pour peu que le lecteur veuille 
bien s'arracher quelques instants à cette sorte de fascination 
inconsciente, pour peu qu'il consente à fermer momentanément 
son cœur à la suggestion d'une sentimentalité irréfléchie ; pour 
peu qu'il fasse abdication de tous ses préjugés en l'espèce — et 
j'espère qu'il sera capable d'un tel effort — j'aime à penser qu'il 
verra comme moi dans ce rouage social qui ne nous quitte pas 
une minute du berceau à la tombe, la cause de bien des maux, 
de beaucoup de souffrances. Car la famille n'est pas la réunion 
volontaire et toujours transitoire d'êtres que la sympathie aurait 



122 Je connais des mères qui consentiraient à devoir le salut de leur propre enfant à 
la mort de tous les autres et n'éprouveraient, dans l'exclusivisme de leur amour 
maternel, qu'une insignifiante pitié pour les autres mères en deuil. 



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La douleur universelle 



groupés et dont les cœurs se seraient spontanément choisis ; 
elle est une obligatoire et perpétuelle association issue des 
hasards aveugles de la naissance et des combinaisons de 
l'intérêt. 

Dans nos civilisations monogamiques, la famille est 
constituée par un homme, une femme et les enfants nés de leur 
union. À notre époque, elle a pour préface 123 indispensable le 
mariage. 

Celui-ci est-il la conséquence d'attirances réciproques 
ayant jeté deux êtres dans les bras l'un de l'autre ? Est-il la suite 
d'un mouvement spontané né de la mystérieuse loi d'attraction 
des sexes entre eux ? attirance et mouvement qui, puisant dans 
la possession des éléments nouveaux de désir et de passion, ont 
amené d'abord une série de rapprochements, ensuite une union 
stable, permanente, librement consentie ? 

Chacun sait que le mariage n'est, dans la plupart des cas, 
qu'une association d'intérêts dans laquelle l'amour n'entre pas 
même pour la plus petite part. Souvent le mariage est projeté, 
parfois aussi décidé en principe avant que les futurs époux, 
complètement étrangers l'un à l'autre, se soient une seule fois 
rencontrés. On n'a pas consulté les intéressés, mais la situation 
de fortune, les conventions sociales et les préjugés mondains 
étant d'accord, il sera toujours temps de demander, d'obtenir 



123 Je ne fais mention ici que des familles constituées en conformité avec la loi, non 
seulement parce que celles-ci sont beaucoup plus nombreuses que les irrégulières, 
mais encore parce que dans une étude sociologique, je ne puis envisager une 
institution que sous la forme qu'elle revêt socialement et légalement. Toutefois, je 
tiens à faire observer que, à mon sens, les mêmes inconvénients résultent des 
unions illégales, des ménages irréguliers. Ces unions ne sont en définitive que de 
véritables mariages auxquels fait défaut la sanction civile et religieuse ; car la 
cohabitation, la communauté des intérêts, les habitudes ancrées et surtout la 
naissance des enfants par les responsabilités et les devoirs qu'elle impose au père 
et à la mère, créent à la longue, entre ceux-ci, des liens moraux tout aussi forts que 
les chaînes forgées par la Loi ou l'Église. 



-349- 



La douleur universelle 



et, au besoin, de violenter peu ou prou, le consentement des 
futurs conjoints. 

Le viveur qui a laissé aux buissons de la route la toison de 
ses tendresses, le noceur blasé, vidé, vieillard avant l'âge, se 
marie pour faire une fin, pour se ranger, se poser dans le monde 
et, qui sait ? peut être aussi dans le croustillant espoir de 
retrouver quelque tressaillement endormi, quelque 
chatouillement voluptueux auprès des abandons naïfs, des 
curiosités troublantes et des pâmoison charmées d'une vierge 
de dix-sept ans qu'il initiera à la délirante vibration des sens. 

Mille et mille autres prennent femme jeune ou vieille, 
laide ou belle, intelligente ou bête, pure ou tarée, pour, avec la 
dot de celle-ci, acheter une étude, une charge ou une 
pharmacie, devenir industriels ou commerçants, exercer la 
médecine ou l'éloquence. 

La jeune fille tenue jalousement à l'écart de tout ce qui 
pourrait l'instruire des exigences que comporte l'intimité 
conjugale, ne voit, le plus souvent, dans le mariage qu'un 
moyen de tremper ses lèvres gourmandes à la coupe 
amoureuse, et dans le mari qu'un adorateur perpétuellement 
aux petits soins, un sujet dont elle sera la souveraine et dont 
l'unique occupation consistera à subir ses caprices et à prévenir 
ses désirs. 

Si elle est pauvre, mais intelligente, jolie et distinguée, on 
lui donnera à entendre que tous ces avantages valent bien une 
dot et que, n'en ayant pas, elle doit se garder d'accorder tant de 

charmes et le reste à un de ces jeunes gens beaux, 

intelligents et distingués, mais pauvres comme elle, vers 
lesquels la portent ses aspirations ; que le mariage, étant 
l'action la plus importante de la vie, ne comporte ni passion, ni 
emballement, et on le lui fera peu à peu envisager comme un 



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La douleur universelle 



contrat parcheminé dont les articles sont tout et le signataire 
rien ou à peu près. 

Dans les mariages ouvriers, le notaire joue un moins 
grand rôle, parce que l'apport des deux époux est le plus 
souvent nul ; mais le mobile de l'union est, au fond, identique ; 
l'ouvrier qui a un bon métier et l'ouvrière qui gagne une bonne 
journée sont à peu près les seuls auxquels il soit possible de 
faire un bon choix ; les autres s'accouplent tant bien que mal. 
On pourrait renforcer cette vérité en disant que, même quand il 
s'agit de mariages d'inclination, il n'est pas une jeune fille qui 
consentirait à épouser si elle n'avait au préalable l'assurance 
que son futur mari subviendra à ses besoins. 

Ainsi, neuf fois sur dix, le mariage, n'est, à proprement 
parler, qu'une forme spéciale et respectée de la prostitution 124 , 
puisque, au lieu de se donner sans condition, sans calcul, sans 
arrière pensée, suivant l'impulsion naturelle des affinités 
instinctives, chacun des deux conjoints compare ce qu'il vend à 
ce qu'il achète, et ne consent à donner qu'à la condition de 
recevoir. 

"X* "X* 

Il est vrai que fût-il la simple légalisation d'une idylle 
commencée et poursuivie en vertu du seul amour, le mariage 
n'aurait pas de moins néfastes conséquences. 

Qu'il soit de convenance ou d'inclination, il est suivi, un 



124 «Toute alliance entre homme et femme en vue d'une situation matérielle ou 
d'autres avantages est de la prostitution ; peu importe que cette alliance soit 
conclue avec le concours dun employé de l'état civil, d'un prêtre ou seulement, 
d'une ouvreuse de loges au théâtre.» 

Max NORDAU 

«Les mensonges conventionnels». «Se marier pour une dot, dit Michelet, c'est se 
diminuer». 



-351- 



La douleur universelle 



peu plus tôt, un peu plus tard, de désillusions pleines 
d'amertumes, de regrets cuisants : les mariages de raison 
constituent une véritable folie jointe à une criante immoralité, 
et les mariages d'amour eux-mêmes ne sont ni moins fous ni 
moins coupables parce que ceux-ci comme ceux-là consacrent 
des engagements insensés, en absolue contradiction avec notre 
nature mobile, inconstante, capricieuse. 

On ne peut pas plus répondre de son cœur que de sa 
santé. Notre « moi » se transforme sans cesse, nous ne sommes 
jamais identiques à nous mêmes ; chaque année, chaque jour 
chaque minute apporte à notre individualité d'imperceptibles 
mais très réelles modifications et il ne serait pas déraisonnable 
de garantir solennellement la fixité de nos sentiments qui ne 
sont, après tout, que des manifestations spéciales de cette 
individualité changeante 125 ? 

Il n'est peut-être pas, au contraire, un sentiment plus 
versatile que l'amour et s'il est vrai que celui-ci nous domine 
pendant de longues années, il est non moins exact que son objet 
varie fréquemment. 

La nature, essentiellement électrique, ne saurait se plier 
aux rigides exigences d'un contrat de longue haleine ; la 
nouveauté, toujours attrayante, nous séduit par ses inconnus 
chargés de grisantes promesses. On aime toute sa vie, les 
tempes grisonnent, les cheveux s'éclaircissent, le visage se 
sillonne de rides, et le cœur reste jeune ; je n'en disconviens 
pas ; mais on n'aime pas à trente ans avec la poésie et les 
enthousiastes lyrismes de la vingtième année ; on n'aime pas à 
cinquante ans avec la fougue passionnée des trente-cinq ans. La 



125 Voici comment Lamartine définit le cœur humain : «un instrument qui n'a ni le 
même nombre, ni la même qualité de cordes dans toutes les poitrines et où Ion 
peut découvrir éternellement de nouvelles notes pour les ajouter à la gamme 
infinie des sentiments et des cantiques de la création». 



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La douleur universelle 



divine fleur de l'amour parfume tout notre existence, sans 
doute ; mais ce ne sont pas les rayons des mêmes prunelles qui 
la tiennent épanouie et il est extrêmement rare que ce soient les 
doigts chéris de la même enchanteresse qui la cueille à chaque 
renouveau. 

Rien ne tue plus sûrement l'amour que le mariage ; la 
certitude de la possession d'une part, et l'obligation de la vie 
commune d'autre part, ont vite fait de l'empoisonner. 

Le désir ne s'alimente que de variété et la passion ne vit 
que de désir. Or le mariage est pour celui-ci une sorte de 
condamnation a mort ; il prosaïse et monotonise tout. Les 
palpitations de cœur des premières entrevues sont remplacées : 
pour la ménagère, par la peur de laisser brûler son rôti ; pour le 
mari, par la crainte d'arriver en retard et l'ennui de laisser des 
amis au café ou ailleurs. 

Entre époux, les conversations roulent sans charme sur 
les domestiques, les affaires, le loyer, les enfants, les achats à 
faire, les comptes à payer, les mesures à prendre. La femme, 
comme si elle n'avait plus besoin de plaire, se néglige et perd, 
dans son intérieur, ce piment de coquetterie raisonnée qui sied 
si bien aux charmes féminins ; le mari n'ayant plus à cacher ses 
soucis ne dissimule pas sa mauvaise humeur et, de fiancé galant 
et attentionné, devient époux bourru ; et si, le soir, Monsieur se 
souvient parfois encore des serments d'amour qui, naguère 
jaillissaient pressés, tendres, ardents, de ses lèvres avides de 
baisers, il récite sans ferveur cette prière à laquelle Madame 
s'unit, en femme qui a le devoir de se prêter à ce qui peut être 
exigé d'elle. L'indifférence d'abord, la satiété ensuite, le dégoût 
enfin se glisse dans les mêmes propos, baisers, caresses, 
enlacements, aux mêmes heures et dans le même décor. 

Les « fonctionnaires » du mariage s'en aperçoivent ; 



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La douleur universelle 



chacun d'eux sentant qu'il n'aime plus commence à penser qu'il 
pourrait bien aussi être moins aimé. Les défiances naissent, la 
jalousie se met de la partie, incriminant les moindres retards, 
les sorties les plus courtes, les plus insignifiantes démarches, 
les paroles les plus anodines, les plaisanteries les plus 
innocentes, les plus naturelles relations ; car le mari n'a pas 
seulement juré d'aimer la même femme, il s'est interdit le droit 
de désirer les autres que son mariage a plongées dans une sorte 
de veuvage, puisqu'il est comme mort pour elles ; la femme n'a 
pas seulement promis d'appartenir toujours au même homme, 
elle a pris aussi l'engagement de se refuser à tous les autres 
pour lesquels ses charmes doivent ne pas exister. La vie 
commune devient un perpétuel mensonge, une hypocrisie, sans 
fin ; il faut rivaliser d'astuce et de fourberie pour se tromper 
mutuellement ; rire quand le cœur est angoissé, paraître triste 
quand l'espoir d'un prochain rendez-vous fait retentit à l'oreille 
de joyeuses fanfares ; et, devant le monde, jouer la froideur 
pour l'être aimé et stimuler la tendresse, pour l'indifférent. 

Les malheureux alors sentent toute la lourdeur des 
chaînes qu'ils se sont données 126 ; ils comprennent que la vie 
heureuse est finie pour eux, que le salut serait dans la 
séparation ; mais mille liens les rivent l'un à l'autre : l'intérêt, 
les parents, la considération, les enfants. Les enfants surtout ! 

Et pourtant, ces derniers souffrent aussi de la famille. À 
l'âge de toutes les turbulences, des folles étourderies, des 
caprices et des enfantillages, ils sont obligés de se soumettre à 
une sorte de discipline qui varie avec la tradition de famille, et 
le caractère des parents, la situation de fortune et mille autres 



126 «Si la monogamie place une personne dans le servage d'une autre, elle est la plus 
monstrueuse iniquité.» — Jules Thomas, — Professeur de philosophie. — 
Principes de philosophie morale. 



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La douleur universelle 



circonstances, mais qui n'en occasionne pas moins dans ce petit 
monde de grosses déceptions, de grands chagrins. 

À douze ans, l'enfant est mis au collège ou en 
apprentissage suivant qu'il est né riche ou pauvre. Placé ici ou 
là, sans que, du reste il soit tenu compte de ses goûts, de ses 
aptitudes, parfois même de ses forces, il faut qu'il se soumette 
encore à un règlement d'école ou d'atelier ; il faut qu'il prenne 
des habitudes de régularité et de soumission qui meurtrissent 
ses instincts invincibles de liberté ; il faut que pendant de 
longues heures, il reste immobile devant un livre, un bureau ou 
une machine, lui dont les membres sont assoiffés de 
locomotion. 

N'ayant rien, ne pouvant rien avoir à lui, ne disposant pas 
même de ses propres facultés autrement qu'il plaît à ceux dont 
il est dépendant, jeté dans la société sans aucune ressources que 
celles qu'il puise dans sa famille, l'adolescent est à la merci de 
ses parents auxquels il doit, avec le plus profond respect, la plus 
aveugle obéissance. 

Ce système d'autorité qui le place dans une dépendance 
absolue produit nombre de résultats désastreux. Je n'en citerai 
que deux : le premier, c'est que l'adolescent s'accoutumant à 
suivre, sans examen, la voie qu'on lui trace, à faire, sans 
discussion ni explication, tout ce qu'on lui ordonne, à exercer 
ses aptitudes dans le sens qu'on lui indique, à développer ses 
facultés de la manière qu'on lui enjoint, perd toute initiative en 
même temps que toute volonté. Il ne sait ni penser ni vouloir ; il 
n'en a nul besoin, sa famille pensant et voulant pour lui. Quand 
il devra se guider, lui-même, prendre une résolution et 
l'exécuter, il en sera tout-à-fait incapable ; son point d'appui 
venant à lui manquer, il sera le jouet du premier intrigant venu 
et restera pour toujours dans l'impossibilité de se conduire 
sainement. 



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La douleur universelle 



Le second résultat de ce système d'éducation familiale 
c'est de jeter fatalement l'enfant sur la pente de l'hypocrisie. 
Voici comment : obligé souvent de faire ce qui lui déplaît et de 
renoncer à ce qui lui convient, l'enfant consacre une partie de 
ses facultés imaginatives à trouver le moyen de tourner la 
difficulté et dépense le meilleur de son énergie à vaincre celle- 
ci ; son esprit trotte pour dépister la surveillance paternelle ou 
maternelle ; son cerveau s'ingénie à soustraire ses intentions et 
ses actes à l'attention de ses parents. Il y réussit toujours plus 
ou moins, car on ne castre jamais complètement la nature ; 
mais comme il ne peut penser ni agir au grand jour, il est tenu 
de se cacher et prend insensiblement la répugnante habitude du 
mensonge, de la fourberie ; se sentant contraint de mentir et 
« d'hypocrisier » il ne trouve dans sa conscience aucun 
reproche, aucune révolte et finit par regarder comme tout ce 
qu'il y a de plus naturel, parce que nécessaire, la dissimulation. 

Un jour l'adolescence fait place à la jeunesse. Voici l'âge 
des floraisons amoureuses. Les parents ne s'habituent pas à 
voir grandir leurs enfants ; ou plutôt cette croissance physique, 
ce développement moral s 'opérant sous leurs yeux, ils ne s'en 
aperçoivent pour ainsi dire pas. Pour eux, la jeune fille de dix- 
huit ans joue encore à la poupée et ils sont presque surpris de 
ne plus la voir avec ses robes courtes ; le jeune homme de vingt 
ans est toujours le gamin tapageur, étourdi, turbulent et 
candide qui jouait « aux barres » et dont il ne faut pas perdre de 
vue les imprudences. 

Pourtant, l'oiseau est impatient d'essayer ses ailes ; il lui 
tarde de les déployer dans ces immenses espaces qui s'ouvrent 
devant lui et que son avide curiosité aspire à parcourir. Il 
commence à trouver bien étroite la cage familiale ; il se blesse 
aux barreaux qui le retiennent captif, maudit sa détention et, 
n'étaient le respect et l'affection que lui inspirent les geôliers, il 



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La douleur universelle 



les maudirait aussi. 

Tout semble à la jeunesse préférable à la tutelle familiale, 
parce que tout lui apparaît sous les prestigieuses couleurs de la 
délivrance. Elle se sent mal à l'aise dans ce cadre exigu dont les 
contours bien dessinés semblent dire à sa soif d'inconnu, de 
nouveauté et d'indépendance : « tu n'iras pas plus loin. » 

Se marier, fonder une nouvelle famille, cette seule pensée 
la grise, beaucoup moins par les voluptés qu'elle en attend que 
par l'énumération des contraintes auxquelles, par ce moyen, 
elle compte se soustraire. Et ce n'est pas une des considérations 
qui pèsent le moins sur la légèreté avec laquelle, jeunes gens et 
jeunes filles se marient, sans bien se connaître, souvent sans 
s'aimer. Il faut du reste consulter les parents, obtenir leur 
consentement, et si nous ne trouvons pas scandaleusement 
abusive l'intrusion de ceux-ci dans un acte aussi important et 
pour l'accomplissement duquel les convenances des intéressés 
devraient seules être décisives, c'est que, habitués depuis des 
siècles à un tel spectacle, nous côtoyons cette iniquité — comme 
tant d'autres du même genre — sans nous en apercevoir ! 

L'individu ne franchit une prison que pour entrer dans 
une autre ; il ne secoue le joug parental que pour prendre le 
conjugal et recommencer ainsi une nouvelle odyssée de 
servitude. Il ne quitte un cercle familial que pour en fonder un 
autre qui l'assujettira tout autant que le premier, bien qu'en 
sens inverse. 

Fils, époux et père ; fille, épouse et mère, les étapes se 
succèdent, les rôles changent, mais le résultat est le même : une 
subition permanente de devoirs, de responsabilités, de charges, 
de sujétions. 



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La douleur universelle 



Je ne fais ici le procès ni des parents, ni des enfants, ni 
des époux : il s'en rencontre, je le sais, qui ne trouvent dans la 
famille que joies, consolations et tendresses ; mais ce bonheur 
ne provient ni des liens du sang, ni de l'organisation familiale 
elle-même ; il est le produit de circonstances et de rencontres 
exclusivement attribuables aux individus eux-mêmes et qui 
existent non pas grâce à la famille, mais malgré celle-ci. C'est, 
du reste, un fait exceptionnel ; la vérité est que l'immense 
majorité des humains souffre de cette institution ; la vérité est 
que celle-ci opprime l'être à tous les âges de son existence, 
depuis les premiers pas de l'enfance jusqu'à l'ultime chute, sans 
lui laisser un instant de répit, qu'elle tue en lui la force de 
l'initiative, brise la spontanéité et exige une sorte de continuel 
renoncement ; la vérité est enfin que si l'on veut, en toute 
impartialité, regarder derrière le voile poétique dont les 
moralistes et les sentimentaux couvrent la famille, on y aperçoit 
des êtres veules, égoïstes, cupides, hypocrites, asservis et 
malheureux. 

3° L'ÉDUCATION 

On est assez généralement porté à établir entre 
l'éducation et l'instruction une distinction marquée. À la 
première, dit-on, le soin de former les sentiments, les manières 
et les mœurs ; à la seconde, celui de former les idées ; l'une 
aurait pour champ spécial d'expérimentation le cœur, l'autre le 
cerveau. 

Cette distinction, en fait, n'existe pas ; non seulement, 
parce que la conscience ne s'abstrait pas de l'intellect chez le 
même individu ; mais encore et surtout parce que si, comme le 
dit Moleschott : « il n'y a rien dans notre entendement qui n'y 
soit entré par la porte des sens 127 », il n'y a rien non plus dans 

127 Nihil est in intellectu quod nonfuerit in sensu. 



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La douleur universelle 



notre cœur qui n'y soit entré par la porte de notre entendement. 
Les sentiments ne sont en effet que la conscience réfléchie et le 
reflet habituel des idées qui peuplent notre intelligence. 

C'est pourquoi j'ai cru préférable de ne pas me conformer 
à cette distinction et j'ai compris dans le seul terme 
« éducation », aussi bien ce qui a rapport à l'instruction que ce 
qui touche à l'éducation proprement dite 128 . 

Ainsi comprise, l'éducation doit se proposer : d'une part 
de combattre le développement des tendances nuisibles à 
l'individu et à l'espèce, d'autre part de favoriser celui des 
tendances contraires. Tout autre système, ne saurait, au point 
de vue social, trouver la moindre justification. 

Ainsi : étudier attentivement la nature humaine, épier les 
aptitudes de l'enfant, examiner le parti qu'il est capable d'en 
tirer, atténuer ingénieusement l'effort et la fréquence des 
mauvaises poussées auxquelles il peut être enclin, arracher de 
sa petite cervelle les idées fausses pour y introduire des 
conceptions saines ; extirper de son jeune cœur les sentiments 
mauvais pour y jeter à profusion la semence des bons ; fortifier 
par une méthode large et souple la rectitude de son jugement et 
la droiture de sa conscience : tel doit être à mon avis, tout 
l'objectif — et le seul — de l'éducation. 

Or, qui oserait prétendre que notre méthode éducative 
s'inspire de cette manière de voir et surtout s'y conforme 129 ? 



128 Le lecteur trouvera dans mon «Bonheur universel» un plan d'éducation et 
d'instruction contenant mes vues sur ce point fort important. Encore une fois, je 
n'envisage ici que les vices de l'éducation moderne et les conséquences qui en 
découlent. 

129 « Donner des préjugés aux enfants, c'est, n'est-ce pas, toute l'éducation ? Les 
préjugés qu'on impose à nos enfants dans nos écoles et ailleurs contredisent leur 
façon de sentir. De là leur malaise ». L'ennemi des lois, pages 5 et 6. Maurice 
BARRÉS. 



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La douleur universelle 



Tient-on un compte suffisant de la délicatesse ou de la 
vigueur physique de l'enfant ? de sa nature, de son 
tempérament, de son caractère ? S'applique-t-on à provoquer la 
libre manifestation de ses tendances particulières ? Recherche- 
t-on les moyens de découvrir d'abord, de favoriser ensuite ses 
aptitudes ? Veille-t-on à ce que son cerveau ne donne pas asile 
aux préjugés qui l'assiègent ; prend-on garde que ne se glissent 
dans sa conscience les pires sentiments d'égoïsme, de 
domination, de cupidité, de jalousie, de haine ? 

Cette attentive culture de la jeunesse qui doterait 
l'humanité de fleurs parfumées, de fruits savoureux, paraît 
ignorée de nos horticulteurs officiels. Elle semble tout au moins 
ne les préoccuper que médiocrement. L'important de nos jours, 
ce n'est pas d'accoutumer l'enfance à la franchise, de lui faire 
aimer la vérité, de développer ses dispositions à la dignité, de 
l'habituer à se regarder comme une unité égale à chacune de 
celles qui forment le grand Tout humain ; de la pousser, à 
élargir sans cesse le cercle de ses sympathies, de favoriser le 
rayonnement de l'esprit de solidarité ; de lui communiquer les 
fécondes impulsions vers la bonté universelle, vers l'amour 
spontané ; d'encourager en elle l'initiative et l'originalité ; de 
stimuler ses goûts artistiques ou d'exciter ses curiosités 
intellectuelles. 

Non, non ! À quoi serviraient de telles propulsions ? Il 
ferait beau voir les jeunes gens s'amuser à perdre de vue le 
souci de leur avenir, et rêver d'harmonie universelle, d'égalité 
ou d'esthétique ! Les pères de famille n'entendent point de cette 
oreille ; ils ne veulent pas que leurs enfants deviennent des 
songe-creux, des utopistes. Ils exigent qu'on en fasse avant tout 
des hommes pratiques, sérieux et aptes à suivre la carrière 
qu'on leur indiquera. Il importe avant tout et même 
uniquement de réussir. Le succès confère dignité, vertu, 



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La douleur universelle 



intelligence, talent ; il tient lieu de tout. 

Or le bon vouloir de l'éducateur s'alliât-il aux secrets 
désirs du jeune homme ne tiendrait pas longtemps devant 
l'entêtement du père. L'un et l'autre dépendent de ce dernier 
parce que c'est lui qui paie. 

Élever la jeunesse, l'initier aux choses de la vie, lui 
enseigner les premières notions de la science, est un métier. 
Celui qui vend de l'instruction est un simple marchand et sa 
situation exige qu'il ne tienne dans sa boutique que des 
produits qui plaisent à la clientèle. Celle-ci vient acheter chez 
lui les moyens de réussir, de faire son chemin ; qu'on les lui 
débite ou elle se plaindra ! 

Réussir ! C'est-à-dire intriguer pour obtenir les meilleurs 
emplois, se prêter à toute combinaison dont on espère tirer 
parti pour un avancement. Faire son chemin ! c'est-à-dire 
gagner de l'argent, sortir de l'obscurité et s'asseoir sur les 
gradins élevés de l'amphithéâtre social. 

Voilà le but. L'atteindra-t-il, celui dont l'esprit élevé, 
dédaigneux des flatteries intéressées des uns, des méchancetés 
calculées des autres, sera habitué à planer dans les sphères 
sereines de la pure intellectualité ? 

L'atteindra-t-il, celui dont la conscience ferme et probe ne 
saura s'abaisser ni aux avilissants marchandages, ni aux 
compromissions où s'effondre la dignité ? 

L'atteindra-t-il, celui dont le cœur largement ouvert à la 
pitié, à la générosité, ne saura contenir ni ses mépris, ni ses 
indignations, ni ses révoltes ? 

Pour avoir une réponse, il suffit de jeter un regard sur les 



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La douleur universelle 



arrivés, les parvenus. Ceux-là sont les fruits directs de 
l'éducation contemporaine. Pour savoir quels principes leur ont 
été inculqués, quelles habitudes leur ont été communiquées, 
quels sentiments on leur a inspirés, quelles opinions on leur a 
fait partager, il n'y a qu'à voir comment ils ont vécu, ce qu'ils 
ont dit, ce qu'ils ont fait, quels moyens ils ont employés, quel 
chemin ils ont suivi. 

Ce sont là, les exemples qu'on montre aux jeunes gens ! 
voilà les modèles qu'on les encourage à imiter : des êtres sans 
conscience ni moralité, prêts à servir toutes les causes, n'ayant 
en vue que la richesse ou le pouvoir ; disposés à immoler sans 
hésitation le monde entier à leur orgueil ou à leur bien-être ; ne 
s 'inclinant que devant le succès ; pleins d'insolence pour ceux 
qu'ils dominent de leurs écus ou de leur situation ; d'une 
déférence servile pour ceux dont ils ont à craindre ou à espérer 
quelque chose : cœurs secs, crânes exigus, consciences cyniques 
et lâches. 

C'est à ces mœurs déplorables, à ces résultats fangeux 
qu'aboutit la brillante éducation qu'on distribue avec largesse 
aux privilégiés de la naissance. 

Ces enfants nés dans un berceau de dentelles, ces jeunes 
hommes : futurs négociants, industriels, propriétaires, 
financiers, médecins, avocats, magistrats, fonctionnaires, 
officiers, dirigeants, sont destinés à se disputer l'hégémonie de 
la richesse et du pouvoir ; l'éducation se propose de les armer 
pour la lutte, elle les rend féroces et despotes ; elle leur arrache 
tout sentiment de pitié stérile ou dangereuse ; elle leur montre 
dans leur entourage des épaules à escalader pour mieux 
dominer ; elle surexcite leur ambition jusqu'au paroxysme ; elle 
flatte leur vanité et laisse croire à leur révoltante fatuité que le 



-362- 



La douleur universelle 



sang qui coule dans leurs veines est plus noble, plus précieux et 
plus pur que celui qui circule sous la peau des hommes du 
peuple. 

Il ne faut donc pas s'étonner que ces fruits d'une fausse 
culture intellectuelle et morale portent la tare de celle-ci. Il 
serait extraordinaire que des hommes éduqués de cette façon 
fussent compatissants, généreux, animés du souffle de la 
solidarité, épris d'égalité sociale ou capables de servir une cause 
avec désintéressement et conviction. 

Ils sont faits pour commander, ils le savent ; on le leur dit, 
ils le croient ; les maîtres ne sauraient être les pairs des 
serviteurs, les gouvernants les égaux des gouvernés. Toute tête 
qui ne plie pas devant leur autorité est celle d'un révolté, d'un 
mauvais citoyen, d'un malfaiteur, d'un criminel. 

La multitude de ceux que la naissance a déshérités est 
faite pour ployer les genoux devant eux ; les ouvriers sont créés 
et mis au monde pour travailler toujours et ne posséder 
jamais 130 ; eux, les riches, sont prédestinés à prélever la totalité 
des rentes, des bénéfices, des revenus, des fermages, et à 
transmettre à leurs oisifs descendants les droits dont ils auront 
joui eux-mêmes au cours de leur existence ; et comme cet état 
de choses est très favorable à leurs intérêts, à leurs plaisirs, à 
leur orgueil, il est naturel qu'ils y habituent sans effort leur 
pensée, considèrent et traitent comme un fomenteur de 
désordre quiconque pense et parle contrairement. 

130 II y a un abîme entre le bourgeois d'une part, le paysan et l'ouvrier de l'autre. Le 
bourgeois ne sent rien de commun entre lui et le prolétaire. Il est convenu de 
regarder ce dernier comme une machine qu'on loue, dont on se sert et que l'on 
paie tout juste pendant le temps qu'on en a besoin. De même, aux yeux d'un grand 
nombre de prolétaires, le bourgeois est un ennemi dont on n'accepte la supériorité 
que parce qu'il est le plus fort. Il y a des hommes juxtaposés ; il n'y a pas de 
sentiment commun si ce 'est peut-être la haine de ce régime auquel l'ouvrier est 
astreint.» 

Voilà ce que dit un bourgeois des plus bourgeois : l'économiste Michel Chevalier ! 



-363- 



La douleur universelle 



"X* 

Mais s'il faut que l'éducation prépare les uns au pouvoir, à 
la richesse et les cuirasse contre les « coups de cœur ou de 
tête » qui pourraient compromettre leur prestige ou leur 
fortune, il est non moins indispensable qu'elle leur facilite la 
besogne en préparant un troupeau d'esclaves dociles. 

Aussi inculque-t-on aux pauvres l'amour du travail, la 
résignation dans la misère, le respect de la propriété et au 
peuple l'admiration pour les puissants, le culte des grands 
hommes, l'obéissance à la loi, la soumission aux représentants 
de l'autorité. 

On farcit les cerveaux de préjugés ; on truffe les 
consciences de devoirs. 

« La propriété est le fruit du travail, de l'intelligence, de 
l'économie. Un gouvernement est nécessaire pour assurer aux 
citoyens l'exercice de leurs libertés, faire régner la justice, 
établir la balance entre les droits de chacun, empêcher les 
conflits, prévenir et châtier les crimes, protéger les faibles 
contre les forts, les petits contre les grands, les pauvres contre 
les riches. La patrie est le patrimoine commun ; la défendre est 
un devoir sacré, mourir pour elle, une gloire et un bonheur. Le 
Capital est comme un Dieu qui a droit à une sorte de culte. 
Voler est une action déshonorante, quelque chose comme un 
sacrilège. Les riches sont les bienfaiteurs de l'humanité ! S'ils 
n'avaient la générosité de faire travailler les pauvres diables, 
comment vivraient ceux-ci ? Du reste, il faut qu'il y ait des 
pauvres et des riches ; il y en a toujours eu, il y en aura 
toujours ; etc., etc.... » 

Voilà le chapelet qu'on fait réciter aux enfants des classes 



-364- 



La douleur universelle 



laborieuses et que leurs mains finissent par égrener si 
machinalement, qu'ils en arrivent à ajouter loi à de telles 
absurdités. 

Les affinés qui vivront dans les heureuses sociétés de 
l'avenir auront quelque peine à croire que de si tristes 
aberrations aient pu prévaloir ainsi sur des générations vivant 
au siècle de la vapeur et de l'électricité. Leur étonnement ne se 
dissipera que s'ils retrouvent dans les bouquins vermoulus de 
leurs bibliothèques et les œuvres anciennes de leurs musées, la 
preuve que la littérature, la poésie, le théâtre, le journalisme, la 
peinture, la sculpture, bref, la pensée humaine sous toutes ses 
formes était, à la même époque, imprégnée des mêmes 
préjugés, imbibée des mêmes erreurs. 

Ils auront alors la clef du mystère et comprendront, 
qu'assiégée dès l'enfance par la savante coalition de telles 
forces, la conscience des foules ait capitulé ; ils s'expliqueront 
qu'une éducation ainsi faussée, soutenue par la complicité de 
toutes les ambiances intellectuelles, imaginatives et 
esthétiques, ait dévoyé les esprits à un point qui, de prime 
abord, passerait pour invraisemblable. Ils concevront enfin 
qu'étant donné la scission de la société en deux classes aux 
intérêts antagoniques : les maîtres et les esclaves, l'éducation ne 
pouvait aboutir qu'à préparer d'un côté des tyrans sans cœur et 
sans scrupule, de l'autre des serviteurs soumis et résignés. 

"X* 

Notre système pédagogique ne vaut pas mieux : il est du 
reste archi-jugé par les professionnels eux-mêmes de 
l'enseignement. 

Alors que la nature se plaît à donner le spectacle d'une 
indicible variété dans la conformation cérébrale des êtres 



-365- 



La douleur universelle 



humains, la méthode pédagogique revêt un désespérant 
caractère d'uniformité. Le programme d'études, dressé pour 
l'ensemble, ne saurait tenir compte des aptitudes, des 
tendances, du tempérament de chacun ; c'est une toise sous 
laquelle tout élève doit passer. Par suite, les plus belles facultés 
sont laissées souvent en friche, les dispositions les plus 
heureuses privées de leur développement normal, quand les 
unes et les autres ne sont pas complètement annihilées. 

L'originalité, cette fleur si belle mais si délicate, s'affaisse 
insensiblement jusqu'à l'intégrale flétrissure ; c'est dans chaque 
spécialité d'enseignement une moyenne d'une lamentable 
médiocrité. Nos procédés d'examen et de concours ne 
contribuent pas peu à ce déplorable résultat. Les programmes 
sont ainsi dressés — en conformité du reste avec l'ensemble de 
la méthode pédagogique elle-même, — que dans la presque 
totalité des branches de nos connaissances littéraires et 
scientifiques, le sentiment, l'imagination et le raisonnement 
sont sacrifiés à cette faculté presque mécanique : la mémoire. 

Aussi, les meilleurs élèves, les plus forts, ceux qui 
excellent dans leurs classes brillent dans les distributions de 
prix, et priment dans les examens et les concours, sont-ils 
invariablement ceux qui, sous le rapport de cette dernière 
faculté, sont le plus heureusement doués. 

Celle-ci, certes, est un don précieux ; et je trouve fort bien 
qu'on veille à l'exercer, à l'accroître ; mais il est à craindre, 
qu'en lui consacrant trop de soins, on ne néglige des facultés au 
moins aussi indispensables et dont le développement est 
nécessaire à la santé de l'esprit. 

C'est en effet ce qui arrive et je n'étonnerai personne en 
avançant que la plupart de nos bacheliers et lauréats ne sont 
que de remarquables perroquets ayant appris à bien réciter, 



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La douleur universelle 



suivant la méthode universitaire, un certain nombre de 
classiques « Jacquot, as-tu déjeuné ? » ou encore d'ingénieux 
automates, montés par un habile mécanicien, à l'effet de tracer 
sur le tableau noir telle figure géométrique ou telle formule 
mathématique, de traduire tel passage de Tacite ou d'Ésope ; de 
réciter telle tirade d'« Athalie » ou de « l'art poétique. » 

Sortez ces automates des tours de force qu'on leur a 
enseignés, ces perroquets des airs qu'on leur a serinés, et ils 
restent incapables de faire quoi que ce soit par eux-mêmes. 

Pour que ces jeunes gens, qui pourtant ont fait leurs 
études, répondent bien à une question, pour qu'ils résolvent un 
problème, il faut que question et problème soient posés dans les 
termes qui leur sont rendus familiers par la mnémotechnie de 
nos lycées et collèges. 

En dehors des chemins qu'ils ont cent fois parcourus, ils 
ne savent se conduire, et pour peu qu'ils se soient égarés il ne 
leur est pas possible de retrouver leur voie ; il suffit qu'une 
même question se présente à eux sous une forme nouvelle pour 
qu'ils soient tout à fait déroutés. 

La mémoire leur montre cette question sous un certain 
aspect et leur jugement moins exercé n'est pas apte à la leur 
faire reconnaître, sous un autre travestissement, parce qu'ils 
n'ont pas été accoutumés à comparer, à réfléchir, à raisonner. 

L'histoire, pour nos écoliers, n'est que l'enregistrement 
brutal d'une foule de faits et de dates sans autre cohésion que 
l'ordre chronologique ; mais nul ne songe à montrer aux 
enfants le grandiose et nécessaire enchaînement de ces faits, 
pas plus que d'en dégager devant eux la philosophie en 
rattachant à une idée générale la filiation des siècles. 



-367- 



La douleur universelle 



La géographie se borne à l'aride pointage, sur une toile 
coloriée, des mers, des villes, des fleuves, des montagnes ; mais 
qui songe à faire voyager les jeunes imaginations sur les 
immensités de l'océan, à promener leur inquiète curiosité à 
travers les accidents que présente la croûte terrestre ? Qui 
songe surtout à les entretenir de la fatale corrélation existante 
entre la configuration topographique d'une région, son climat, 
ses produits, et les mœurs, les facultés, les tendances de la 
population qui l'habite ? 

La chimie n'est, sauf quelques rarissimes exceptions, 
qu'une barbare nomenclature, incapable de guider l'adolescent 
au sein des affinités, des combinaisons, des analyses et des 
synthèses qui rendraient si attrayante l'étude de cette science 
fondamentale. 

La physique n'est qu'une succession sèche de lois et de 
formules, inhabile à suggérer aux enfants l'idée de ses 
merveilleuses applications. L'histoire naturelle, cette étude 
passionnante de la faune et de la flore, aboutit à une manière de 
catalogue sec et sans commentaires. 

Il n'est pas jusqu'à l'étude des lettres qui, se présentant à 
l'imagination ardente des jeunes gens sous les traits d'Homère 
ou d'Euripide, de Virgile ou de Cicéron, de Bossuet ou de 
Boileau, ne soit une âpre déception pour les jeunes amants de la 
poésie, de l'éloquence ou de la littérature. 

Dans les lycées universitaires, pas plus que dans les 
collèges libres, rien, non, rien, n'est fait pour communiquer aux 
premiers éléments de l'art et de la science, cette attractive 
saveur qui leur manque, rien pour donner libre essor au désir 
de savoir qui ronge fréquemment les intelligences naissantes ; 
rien pour favoriser l'expansion des indiscrétions naturelles qui 
sont, le plus souvent, la marque des imaginations en travail ; 



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La douleur universelle 



rien enfin qui provoque ou développe les goûts studieux. 

Sous l'œil du professeur austère et rigide les 
interminables colonnes d'élèves suivent sans entrain, sans 
plaisir, la longue voie qui mène au terme du voyage : le 
concours, l'examen, les grades. Toute fugue à travers les 
sentiers voisins, si attirants, si fleuris, si pittoresques, est une 
perte de temps qui compromet le succès en mettant en retard. 
Et les enfants, se traînent péniblement sur cette route, suant, 
surmenés, fourbus, s'efforçant néanmoins de cacher 
l'endolorissement de tout leur petit être et de ne pas rester en 
chemin dans la crainte des pensums, des piquets, des retenues 
et des mauvaises notes. 

Incapable d'inspirer à l'écolier l'amour de l'étude en 
rendant celle-ci attrayante, l'éducateur maladroit se voit dans la 
nécessité de sévir contre le dégoût qui conduit fatalement à la 
paresse ; tel le législateur commençant par rendre le bien 
impraticable et s'armant de prison et de bagne, dans 
l'impossible espoir d'empêcher le mal. 

Enfin, sous couleur d'émulation, on sème comme à plaisir 
les rivalités, les compétitions ; les cœurs s'habituent au 
spectacle des inégalités. Chacun rêve de la première place, des 
prix à obtenir, des couronnes à ceindre ; la vanité enfle les uns, 
l'envie torture les autres ; les premiers font « l'orgueil et la 
joie » des parents et des maîtres ; les seconds en font « la honte 
et le désespoir ». 

Le collège apparaît ainsi comme une copie du champ clos 
social avec sa déprimante concurrence. Les passions s'agitent et 
se choquent dans ce petit monde où les favorisés sont encensés 
et chéris, tandis que les autres se heurtent au dédain, à la 
méchanceté. 



-369- 



La douleur universelle 



Voilà la récolte en herbe, que peut-elle produire en 
gerbe ? 

4° L'OPINION PUBLIQUE 

En ce qui concerne l'opinion publique et sa délétère 
influence, je serai bref. Son œuvre vient parachever celle de la 
religion, de la famille et de l'éducation. 

Tandis que ces trois premières forces agissent surtout sur 
l'enfance et la jeunesse, la dernière exerce plus particulièrement 
ses ravages sur l'être arrivé à son complet développement. 

Qui pourra jamais trouver une langue assez vigoureuse 
pour flétrir, comme elle le mérite, cette exécrable et quasi toute- 
puissante influence ? Qui racontera en termes suffisamment 
expressifs les bassesses, les vilenies, les lâchetés qu'engendre la 
peur du « qu'en dira-t-on ? » Qui décrira convenablement 
l'intensité de la sujétion que l'opinion publique fait peser sur les 
sentiments et les actes des individus ? 

Monsieur « tout le monde » résume tous les ridicules, 
toutes les hypocrisies, tous les préjugés, et cette réduction, bien 
loin d'atténuer les hideurs et les difformités, a pour 
conséquence de les exagérer de par la dissémination des 
responsabilités. 

Ce qu'un particulier n'oserait pas dire, ce qu'il rougirait de 
faire, la foule inconsciente, à l'abri de la déconsidération, 
puisque admiration ou mépris vient d'elle-même, ne craint pas 
de le faire, de le dire. 

La contagion de l'exemple est si vive et si mince la force de 
résistance de l'individu, que l'omnipotence de la cohue paraît 
aux dessus de toute contestation. 



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La douleur universelle 



Elle est toute puissante en effet cette opinion qui peut, en 
vingt-quatre heures, porter un homme au faîte de la grandeur 
ou le précipiter dans l'abîme de la décadence, faire les plus 
enviables réputations ou jeter dans les déchéances 
irrémédiables. 

Elle est si pleine d'indulgence pour les misérables qui la 
savent flatter et de férocité pour les vaillants qui la bravent, 
qu'il serait impossible de dire si cette cruauté fait plus de lâches 
ou cette bienveillance plus de courtisans. 

Et où puiserait-il le courage de résister à la peur du 
ridicule, à la crainte du discrédit, celui dont la conscience 
cherche partout un point d'appui, sans le pouvoir trouver ? 
Dans la débâcle morale qui déshonore notre époque et dont je 
me suis efforcé, au cours de ce chapitre, de signaler les causes, 
la conscience n'est qu'une épave emportée par la tourmente et 
qu'entraîne le torrent irrésistible de l'opinion. 

L'enfant n'a-t-il pas appris à hurler avec les loups ? 

N'est-il pas, conséquemment, disposé à opiner du bonnet, 
à applaudir aux iniquités quand c'est la masse qui s'en rend 
coupable et s'en glorifie ? 

"X* "X* "X* 

Une seule puissance serait en état de résister et même de 
vaincre : ce serait la Presse. 

Désabuser la foule, assainir son jugement, élever sa 
pensée, l'arracher aux funestes engouements, la préserver des 
entraînements irréfléchis, la mettre en garde contre des 
jugements hâtifs ; lui dévoiler les dessous louches, les 



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La douleur universelle 



combinaisons malhonnêtes, les desseins pervers ; oh ! la noble 
tâche, la féconde mission qu'aurait pu se donner la Presse ! 

Pour cela, il faudrait qu'elle fût indépendante ; ce qui, en 
temps de capitalisme et de gouvernement, est impossible. 

Celui qui tient une plume peut comparer sa profession à 
un sacerdoce et son rôle à un apostolat ; mais il n'est pas à 
espérer qu'il prenne jamais son propre dire au sérieux. Son 
journal est une usine dans laquelle on bâtit ou démolit des 
ministères, dans laquelle on attaque ou soutient des opérations 
financières. La Politique et la Bourse, c'est toute la Presse. 

Et s'il arrive parfois qu'un penseur, dévoré du désir de 
faire du prosélytisme, entre dans la rédaction d'un grand 
quotidien, avec l'espoir d'y apporter ses aspirations, ses projets, 
ses sympathies et ses haines, et de les véhiculer ainsi aux quatre 
points cardinaux, il n'est pas long à connaître les déceptions et 
les disgrâces. Est-ce que la Presse est faite pour soutenir des 
idées généreuses et une ligne de conduite en concordance avec 
celles-ci ? s'il a cru que le journaliste doit être un convaincu et 
un lutteur, il s'est trompé. Celui-ci est un homme qui sait écrire 
bien ou mal et qui préfère, comme moyen d'existence, la 
rédaction d'un article bon ou mauvais à celle d'une lettre 
commerciale ou administrative : pas plus, pas moins. 

Un journal est une entreprise de réclame politique et de 
publicité financière ; il y a donc nécessité à soutenir la politique 
qui rapporte le plus et les spéculations qui paient le mieux. 
Intrigues, fausses nouvelles, complots, calomnies, campagnes 
de dénigrement ou d'admiration : tels sont les moyens 
employés. L'honneur, la probité, la justice, la vérité, tout cela 
n'emplit pas la caisse et ne s'escompte pas chez le banquier. 

En résumé, la Presse est un merveilleux instrument 



-372- 



La douleur universelle 



d'exploitation entre les doigts crochus des écumeurs, 
d'asservissement entre les mains des dirigeants, des chefs de 
parti, des groupes politiques qui se disputent le pouvoir. 

Le journal ne réforme pas l'opinion publique, c'est lui qui 
la fait. Il est plus que le complice des turpitudes, des crimes, des 
bassesses de celle-ci ; il en est l'instigateur, l'auteur principal. 



III. - CONSEQUENCES DE 
L'INIQUITÉ MORALE. 

On voit que, comme notre organisation économique et 
politique, nos institutions morales, par un travail incessant de 
compression lente et douloureuse, arrivent à un écrasement 
complet de l'individu et de la collectivité. 

Soumise, depuis sa plus tendre enfance jusqu'à la 
décrépitude, aux influences combinées de la législation, de 
l'idée religieuse, de la famille, de l'éducation et de l'opinion 
publique, la personnalité humaine se dépouille peu à peu de ses 
attributs les plus nobles ; graduellement s'opère une 
épouvantable mutilation. 

Se heurtant sans cesse à des réglementations de toute 
espèce, la nature meurtrie se laisse aller à un progressif 
affaissement et les passions contrariées perdent de cette fougue 
qui, seule, enfante les choses sublimes, de cette spontanéité qui, 
seule, communique l'ardeur et l'opiniâtreté. 

Les préjugés les plus stupides livrent à la pensée un 
formidable assaut et, mal défendue, la pensée succombe. 



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La douleur universelle 



« Or, dit Hobbes, quand les hommes ont une fois 
acquiescé à des opinions fausses et qu'ils les ont 
authentiquement enregistrées dans leur esprit, il est tout aussi 
impossible de leur parler intelligiblement que d'écrire 
lisiblement sur un papier déjà brouillé d'écritures. » 

Il semble que nos moralistes patentés se soient donné la 
tâche de ne pas laisser un seul instant l'individu faire ce qui lui 
plaît, céder aux sollicitations de ses appétits naturels, aux 
appels de ses besoins. Que chacun s'examine et jette ses regards 
autour de soi : il verra que par suite de la contrainte qui frappe 
le choix des carrières et du profond mépris qui règne sur le 
discernement des aptitudes et des prédispositions, personne, 
ou peu s'en faut, ne se trouve à la place qu'il devrait 
rationnellement occuper. 

Toute la morale — la science du bien et du mal, du bon et 
du mauvais, de l'utile et du nuisible, du bonheur et du malheur 
— se condense en une série terriblement longue de corvées, 
d'obligations, d'impératifs et de prohibitions qui font 
constamment pièce aux passions jusqu'à ce que celles-ci soient 
plus ou moins supprimées à la longue. 

« Détruisez dans un homme la passion qui l'anime ; vous 
le privez au même instant de toutes ses lumières ; il semble que 
la chevelure de Samson soit à cet égard l'emblème des 
passions ; cette chevelure est-elle coupée ? Samson n'est plus 
qu'un homme ordinaire. L'absence totale des passions, si elle 
pouvait exister, produirait en nous le parfait abrutissement ; on 
approche d'autant plus de ce terme qu'on est moins passionné. 
Les passions sont en effet le feu céleste qui vivifie le monde 
moral ; c'est aux passions que les sciences et les arts doivent 
leurs découvertes et l'âme son élévation 131 . » 

131 Helvétius. De l'Esprit. Discours III, chapitre 8. 



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La douleur universelle 



Je suis pleinement de l'avis d'Helvétius. Les passions font 
la vie, la vraie : mouvementée, joyeuse, saine et féconde. Sans 
elles, l'humanité se traîne misérablement, rampant dans la 
basse médiocrité, incapable d'élever son vol. Les époques les 
plus belles ont été les plus passionnées ; l'amour, la haine, 
l'esprit de justice et d'indépendance, le sentiment du beau et du 
vrai ont, seuls, fait les grandioses épopées. 

Qu'on feuillette l'histoire ; qu'on y choisisse n'importe 
quelle action grande, généreuse, héroïque ; qu'on y cueille au 
hasard le nom d'un de ces hommes qui se sont signalés par un 
service rendu à l'humanité, qui ont illustré une époque, incarné 
une science, personnifié un art, et l'on peut tenir pour certain 
non seulement que cet homme fut animé de la passion de l'art, 
de la science, de l'humanité, mais encore que c'est le souffle 
ardent de celle-ci qui lui inspira ses actes et ses œuvres. 

C'est pourtant ce soleil de toutes les clartés, ce foyer de 
toutes les incandescences : la passion, que la morale sociale 
contemporaine dénonce comme le souverain mal et qu'elle 
s'applique à noyer sous un déluge de mots emphatiques et 
vagues : vertu, devoir, honneur, conscience, sorte de fausse 
monnaie que notre atavisme religieux et les 
Z?7a^ue5spiritualistes de notre éducation nous font accepter 
sans en contrôler ni le poids ni le titre. 

Je sais bien qu'elle ne poursuit pas ouvertement ce but ; 
elle n'a pas cette franchise ; elle se borne à préconiser une sage 
compression des appétences et des aspirations ; mais il 
n'empêche que, dans la pratique, elle n'aboutisse à une 
servitude telle des instincts et des passions que, ces dernières, 
réduites au pire esclavage, n'ont plus la force de se donner libre 
carrière. 



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La douleur universelle 



« L'homme est ce qu'il est ; ses passions sont aussi 
éternelles que légitimes ; il ne s'agit que de savoir les employer 
à son propre bien-être et au bien-être général 132 . » 

Législateurs et moralistes n'ignorent pas cette vérité. Mais 
qu'adviendrait-il de leur rôle dans la société, et que resterait-il 
des systèmes d'oppression économique et politique s'il 
s'accréditait que l'homme peut légitimement manger quand il a 
faim, boire quand il a soif, travailler quand il lui plaît, se 
reposer quand il lui fait plaisir, aimer comme il lui convient, en 
un mot suivre la pente de ses besoins et de ses passions et que 
tout le progrès consiste à instaurer un milieu social en 
adaptation avec cette fin, de telle sorte que les mouvements de 
chaque individu s'harmonisent avec ceux de ses semblables au 
lieu de les combattre. 

N'est-il pas plus commode et surtout plus avantageux, 
moralistes immoraux, d'entretenir les erreurs du passé et de 
dire que, l'homme étant naturellement paresseux, l'appât de la 
propriété, le désir de posséder en propre lui est un stimulant 
nécessaire, à défaut duquel il croupirait dans le plus triste 
dénuement ? Ne vaut-il pas mieux affirmer que la perversité 
naturelle à l'individu nécessite gendarmes, tribunaux et 
prisons, sans lesquels les atrocités et les crimes se 
multiplieraient ? 

Vous n'êtes pas sans vous apercevoir que ceux qui 
travaillent sont ceux-là mêmes qui croupissent dans la misère ; 
vous savez bien que tous vos systèmes coercitifs et répressifs 
n'empêchent pas une mauvaise action et en provoquent une 
foule ; mais votre morale ne s'en offusque pas ; elle se meut à 
l'aise au sein de cette organisation qui confère à quelques-uns 

132 Ces lignes sont de Fourier. 



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La douleur universelle 



tous les droits et courbe tous les autres sous le Devoir, parce 
que vous comptez au nombre des premiers et vous comprenez 
que les privilèges de ceux-ci ne doivent leur salut qu'au respect, 
à la soumission et à la résignation inconsciente de la foule. 

Et tandis que la morale n'a pas de raison d'être si elle ne 
se propose de faire l'humanité heureuse, vous en avez fait 
l'instrument par excellence de la douleur universelle, de 
l'immolation sans frein. 

Ouvrez les yeux, contemplez votre œuvre, ô vous qui faites 
métier de moraliser vos semblables : 

L'être que la nature dote de volonté, d'énergie, 
d'indépendance, de sympathie, de confiant abandon, d'élans, 
d'aspirations, d'instincts, de passions, vous vous attachez à le 
dépouiller, un à un, de tous ces attributs et vous greffez sur lui 
un être purement artificiel : pusillanime, servile, incapable de 
concevoir fortement, de vouloir virilement, ne voyant dans ses 
semblables que des ennemis, altérant la vérité sans scrupule, 
insolent avec les « plus bas », plat à l'égard des « plus haut » 
que lui, se méfiant de ses aspirations, de ses élans, sans 
enthousiasme, sans ardeur, sans conviction, un être dont toutes 
les passions pour me servir des paroles de La Rochefoucauld 
« se perdent dans le vil intérêt comme les fleuves dans 
l'Océan. » 

Dans ce perpétuel « qui vive », à l'égard de ses sensations, 
de ses idées, de ses sentiments, de ses attractions, qui peut 
goûter la paix du cœur ? Qui peut se sentir bon, généreux, 
dévoué, fort ? 

Qui peut jouir de cette douce et tranquille sérénité que 
donne seul le calme de la conscience et que ne peut connaître 
« l'état d'âme » inquiet, agité, anxieux de notre époque ? Qui 



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La douleur universelle 



peut être véritablement heureux ? 

Les moralistes traitent la passion comme un chien à 
l'attache et le molosse mord, rendu hargneux et féroce par la 
chaîne qu'on lui impose. 

Les passions sont comme ces fleuves qui roulent des 
ondes abondantes et rapides. Il est dangereux de vouloir barrer 
le lit qu'ils se sont creusé. Sous l'effort des eaux accumulées, des 
fissures se produisent ; il s'opère un lent travail de 
désagrégation et quand, avec des mugissements de tempête, le 
fleuve emporte la digue impuissante, ses montagnes liquides 
qui eussent irrigué et fertilisé les terres voisines, inondent la 
plaine, renversent tout sur leur passage, entraînent maisons, 
récoltes, troupeaux et gens et sèment la mort et la désolation là 
où, livrées à leur cours régulier, elles eussent fait naître 
l'abondance et la vie. 

Moralistes, les crimes, les monstruosités sont la brutale 
revanche des passions que vous vouliez endiguer et dont vous 
fatalisez le terrible déchaînement : 

Réfléchissez ! 



-378- 



La douleur universelle 



CHAPITRE SEPTIÈME 

CAUSE DE LA DOULEUR 
UNIVERSELLE 

CAUSE UNIQUE ET PREMIÈRE : 

LE PRINCIPE D 'A UTORITÉ 



I. — Il y a une cause unique. — Coup d'œil récapitulatif. — Ce que 
j'ai appelé l'iniquité économique, politique, morale. — Rapport de cause 
à effet entre les institutions et la douleur universelle. — Illogisme de ceux 
qui rattachent la souffrance sociale aux institutions et ne veulent pas 
qu'on touche à celles-ci autrement que pour y apporter d'insignifiantes 
modifications. — Erreur des moralistes, des politiciens, des économistes. 

— D'où vient cette erreur. — Une transformation sociale est nécessaire, 
les institutions ne sont que les causes dérivées d'un principe unique 
cause première. — Accord du monde socialiste sur ce point et sur la 
nécessité d'en finir avec l'organisation actuelle. 

II. — Quelle est cette cause unique ? — Division au sein du 
socialisme. — Deux courants absolument opposés : le courant autoritaire 
ou étatiste et le courant libertaire. — Origine véritable de cette division 
fatale et insuppressible. — Désaccord sur la cause unique de la douleur 
universelle. — Le socialisme étatiste prétend que c'est la propriété 
individuelle. — Le socialisme libertaire affirme que c'est le principe 
d'autorité. — Les Étatistes sont dans l'erreur : comment et pourquoi. 

— Les libertaires ont pleinement raison. — Démonstration en allant des 
effets à la cause et de la cause aux effets. — Épreuve concluante, décisive. 

III. le principe d'Autorité. —Tableau allégorique. —Tant que 
subsistera un seul article de loi, la douleur ne sera pas supprimée. 

— Objection et dernier argument : bonheur et autorité sont deux termes 
qui s'excluent. — Il faut opter. — Philosophie de l'histoire : l'évolution se 
produit dans le sens de la liberté contre l'autorité. — L'homme s'est 
affranchi du joug de la nature et de l'ignorance. — Ne saura-t-il pas 



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La douleur universelle 



s'émanciper socialement ? — Le vent est à la liberté. — Accord entre la 
théorie et les faits. — Le principe d'Autorité doit totalement disparaître 
de la société. — Avec lui s'évanouira la douleur universelle. 



I. - IL Y A UNE CAUSE UNIQUE 

Arrivé à ce point culminant de ma démonstration, j'estime 
qu'il ne sera pas superflu de jeter un regard sur le chemin 
parcouru. Ce coup d'œil récapitulatif guidera nos pas vers la 
source empoisonnée qui verse à l'humanité la souffrance et 
dont la recherche fait l'objet de ce volume. 

Toutes les forces de l'individu tendent au bonheur, ai-je 
dit, et cette proposition est si axiomatique et si formellement 
reconnue par tous que je n'ai pas hésité à la prendre pour point 
de départ. J'ai ajouté que le problème consiste à instaurer un 
milieu social qui assure à chaque individu toute la somme de 
bonheur adéquate, à toute époque, au développement 
progressif de l'humanité. 

J'estime que c'est là encore une façon de poser les termes 
de la question à résoudre, de manière à les rendre acceptables 
par tous. 

J'ai donc étudié notre époque et j'ai eu le regret de 
constater que nos civilisations donnent le spectacle de la 
souffrance universelle, que nulle part on ne rencontre la paix, le 
bien-être, la joie. 

Toutes les causes auxquelles on attribue un tel état de 
choses pouvant se rattacher à l'une des trois suivantes : la 
nature, l'individu, l'organisation sociale, j'ai opéré par 
élimination et fait justice tout d'abord du procès que l'on 
intente à la nature et à l'individu. 



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La douleur universelle 



Non ! ce n'est pas la nature qui, à notre époque, peut être 
taxée d'avarice et le mal ne provient pas d'une prétendue 
insuffisance. Celle-ci n'est pas et, existât-elle, rien ne serait plus 
facile que de la conjurer, grâce aux magnifiques progrès réalisés 
dans les sciences appliquées à l'agriculture et à l'industrie. 

Non ! ce n'est pas la soi-disant incurable perversité de 
l'être qui condamne ce dernier à un irrémédiable malheur, 
puisque cette dépravation essentiellement variable ; 
progressible ou réductible suivant l'époque et le lieu, n'est que 
la résultante de conditions et influences externes et, en 
conséquence, ne peut être prise rationnellement pour cause 
initiale. 

Restent les institutions sociales. Recourant à une 
classification qui, je le reconnais, a l'inconvénient d'être 
artificielle — car il se produit au sein de ces institutions un tel 
enchevêtrement d'actions et de réactions qu'il est impossible de 
les bien séparer les unes des autres — mais qui a l'avantage 
d'être usuelle et classique, j'ai étudié successivement les 
phénomènes sociaux d'ordre économique, politique et moral. 

"X* 

L'appropriation individuelle du sol, du sous-sol, des 
instruments de travail et des produits met aux mains de 
quelques privilégiés, détenteurs de toutes les richesses, les 
capitaux et valeurs de toutes sortes, accumulés par les efforts 
successifs des générations disparues et le travail des 
producteurs modernes ; elle engendre une classe de salariés 
tenue sous la dépendance absolue de la classe salariante ; elle 
crée une division du travail et un système concurrentiel gros de 
conséquences meurtrières ; elle donne naissance à un 
commerce voleur et empoisonneur ; elle aboutit à une 



-381- 



La douleur universelle 



concentration capitaliste formidable dont le résultat est de 
condenser la fortune dans des mains de moins en moins 
nombreuses et de livrer la multitude à une épouvantable 
détresse ; voilà ce que j'ai appelé l'iniquité économique. 

Le régime gouvernemental : monarchie ou république, 
droit de la force, droit divin, droit humain correspond 
fatalement à la scission de la société en deux catégories 
opposées : les maîtres, et les esclaves ; la délégation est 
incompatible avec la souveraineté du citoyen ; la loi des 
majorités est absurde ; la législation aboutit forcément à la 
servitude de tous ceux qu'elle vise ; le régime du plus grand 
nombre conduit à la domination d'une infinie minorité et 
constitue un retour au Césarisme ; le spectacle d'un pays en mal 
d'élections est écœurant ; le gouvernement représentatif est 
synonyme d'absolutisme, d'irresponsabilité, d'incompétence, de 
stérilité, de corruption ; le pouvoir, quelles que soient sa forme 
et son étiquette, s'appuie fatalement sur la force pour réprimer 
la révolte individuelle et collective et sur un écrasant appareil 
coercitif comprenant tribunaux, police, gendarmerie, prisons, 
armées permanentes ; l'État dispose sans conteste de la liberté 
et même, sous couleur de patriotisme, de la vie des citoyens ; 
voilà ce que j'ai nommé l'iniquité politique. 

L'éthique sociale contemporaine, incohérente, détraquée, 
incapable d'éclairer les esprits et de guider les consciences ; 
cherchant sa voie, sans pouvoir la trouver, au milieu des 
données contradictoires des diverses morales ; obligée de 
recourir à la législation pour formuler la règle des actions ; se 
coalisant avec l'idée religieuse, l'institution familiale, 
l'éducation et l'opinion publique pour enfermer l'individu 
comme en un étau ; contrariant l'expansion humaine au lieu de 
la favoriser ; étouffant les passions et les appétences sous le 
poids des contraintes et des obligations, terrorisant les cœurs 
par les préjugés, tyrannisant les cerveaux, domptant la chair, 



-382- 



La douleur universelle 



convertissant l'existence en une suite ininterrompue de 
devoirs ; voilà ce que j'ai qualifié d'iniquité morale. 

"X* "X* "X* 

On s'accorde très généralement à reconnaître le rapport 
de cause à effet qui existe entre cette triple forme de l'iniquité 
sociale : économique, politique, morale et la souffrance 
humaine. L'opinion que celle-ci est la conséquence de celle-là a 
désormais acquis droit de cité dans l'esprit d'une foule de 
personnes et, de toutes celles qui étudient attentivement la 
Question Sociale, pas une ne songe à nier ce rapport. Toutefois, 
ce dernier apparaît sous plusieurs aspects. Alors que l'accord 
parfait règne sur ce premier point : « L'organisation de la 
société — imparfaite, disent les uns, foncièrement mauvaise, 
disent les autres — est l'origine des maux qui accablent 
l'humanité », la plus grande diversité d'opinions surgit sur 
toutes les questions qui font naturellement suite à ladite 
proposition. 

Le second volume de ma « philosophie libertaire » a pour 
objet d'étudier minutieusement ces différentes opinions. Je me 
bornerai donc à les énumérer ici et à indiquer ma conviction 
personnelle à l'appui de laquelle j'apporterai des considérations 
probantes. 

"X* "X* "X* 

Tout d'abord apparaît la foule bavarde et prétentieuse des 
êtres superficiels dont l'esprit paresseux et routinier ne 
s'impose jamais la fatigue d'approfondir un problème qui 
présente quelque aridité. 

J'entends par là ceux — et ils sont légion — qui, tout en 
reconnaissant que nos institutions sont défectueuses et 



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La douleur universelle 



nécessitent une transformation notable, émettent la prétention 
de leur enlever toute nocuité par de simples modifications de 
détail, mais se gardent bien de porter une main sacrilège sur ces 
institutions elles-mêmes dont ils affirment, sans être en état de 
la démontrer, la nécessité sociale. 

Voici par exemple le moraliste qui parcourt le monde, 
tonnant d'une voix indignée contre l'indifférence religieuse, 
l'éducation, le relâchement des mœurs, l'entraînement des 
passions ; fulminant contre les affirmations de la science 
matérialiste et déplorant l'affaissement des consciences. Il 
clame : « soyez sincères, désintéressés, bons et compatissants » 
à des êtres que tout conspire à rendre faux, cupides, méchants 
et exclusifs. Il va prêchant une morale impossible à pratiquer et 
même à justifier. Mais, essayez d'élever la plus timide 
contestation sur la légitimité de cette morale, sur le bien fondé 
de ces institutions : religion, famille, gouvernement, propriété, 
patrie qu'il veut sacrées et qu'il rêve simplement de purifier 
sans se demander si elles sont épurables ; et cet homme qui 
exhorte ses frères à la tolérance, à l'amour, vous fera une guerre 
implacable dans laquelle la calomnie le disputera à la 
méchanceté. 

Voici encore le législateur : celui-ci daigne confesser que 
son œuvre n'est pas parfaite, mais il prétend qu'elle est 
perfectible et que, telle qu'elle est, elle mérite tous les respects 
et a droit à toutes les soumissions. Il place la loi au dessus du 
droit à la révolte, et le suffrage universel à l'abri des discussions 
et des rivalités de parti. Un gouvernement, affirme-t-il, est 
chose si indispensable qu'il faut être un bandit ou un fou pour 
songer à en combattre le principe. 

Si vous priez ce politicien-législateur d'établir, autrement 
que par le droit de la force, le caractère d'obligation et de 
sanction de la Loi ; si vous le conjurez de vous dire ce que « le 



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La douleur universelle 



plus grand nombre », a de commun avec la raison, la justice, la 
science, le progrès ; si vous l'interrogez sur l'utilité effective de 
cet appareil social parasitaire qu'on appelle « un 
gouvernement », ce pontife bredouillera, vous tournera le dos 
et, à la première occasion — qu'il saura du reste provoquer au 
besoin — jettera sur vous la meute de ses policiers, sans doute 
pour vous faire comprendre que ceux-ci sont utiles, à lui du 
moins. 

Voici enfin l'économiste, le disciple des J. B. Say, des 
Bastiat et des Leroy-Beaulieu. Il proclama longtemps que tout 
est pour le mieux sous le bienfaisant régime du libéralisme 
économique. Mais l'expérience a révélé les défauts de la 
cuirasse ; il a fallu reconnaître que le Pactole dont l'hypocrite 
« laissez faire, laissez passer » de l'école devait enrichir les 
classes laborieuses ne roule sur celles-ci que des eaux 
bourbeuses, et, aujourd'hui, ce bon apôtre pousse la 
condescendance jusqu'à avouer « qu'il y a quelque chose à 
faire » pour atténuer les rigueurs du système. 

Cependant, que Messieurs les capitalistes, propriétaires et 
patrons se rassurent : le droit de conserver et d'accroître leur 
avoir ne leur sera pas contesté. Ce droit est un principe naturel, 
imprescriptible, indispensable. Il est le corollaire du principe de 
la liberté, hors duquel il ne saurait y avoir que souffrance et 
pauvreté. Tout doit donc se limiter à presque rien : une légère 
réduction des heures de travail — dont on enrayera les effets 
par un outillage perfectionné — ; une insignifiante hausse des 
salaires — compensée par une équivalente majoration du prix 
des choses — ; un impôt sur le capital ou le revenu — que 
rentiers et capitalistes se borneront à avancer et qu'ils sauront 
bien, en sous main récupérer — ; des caisses de secours et de 
retraites — qu'alimenteront les retenues ouvrières et les 
versements volontaires des travailleurs. — 



-385- 



La douleur universelle 



Ces gens-là ne vont pas plus loin ; ils paraissent même 
effrayés de leur propre audace. Quant à discuter avec eux sur le 
principe même de la propriété individuelle, du salariat, de la 
concurrence, il n'y faut pas songer sérieusement. 

On comprendra sans peine l'illogisme du raisonnement 
que voici : « des institutions sociales provient la douleur 
universelle ; le but est de conjurer celle-ci ; néanmoins, il ne 
faut pas toucher à celles-là ; il suffit de chercher à en tirer le 
moins mauvais parti possible ». 

C'est de l'imbécillité chez les uns, de la mauvaise foi chez 
les autres, de la lâcheté chez les derniers et les trois choses 
réunies chez le plus grand nombre. 

De l'imbécillité, parce qu'il est inapte de songer à 
supprimer l'effet en conservant la cause ; de la mauvaise foi 
parce que, cette absurdité reconnue, il est malhonnête de s'en 
faire le défenseur ; de la lâcheté, parce que c'est être pleutre que 
de reculer devant les conséquences finales d'une constatation 
aussi formelle. 

Sans doute, il n'est pas au pouvoir de tout individu de se 
débarrasser aisément des mille préjugés qui lui dérobent le 
véritable caractère de nos institutions sociales ; mais lorsqu'on 
a une fois compris qu'à ces dernières est attribuable l'infortune 
que nous subissons, il est puéril de songer à vouloir rendre 
bienfaisant ce qui est nuisible quand même. Qu'on améliore le 
bon, soit ; mais on ne saurait bonifier le mauvais ; on ne peut 
que le supprimer. 

J'avoue également qu'il est besoin d'une grande sincérité 
chez ceux que favorise — en apparence et comparativement 



-386- 



La douleur universelle 



— notre organisation sociale, pour qu'ils reconnaissent 
franchement que celle-ci est nuisible et que les efforts des 
réformateurs doivent tendre à une complète transformation ; 
mais n'est-ce pas un acte de mauvaise foi que de se faire l'avocat 
d'une cause quand on la sait mauvaise, malhonnête ? 

Je reconnais enfin qu'une certaine vaillance est nécessaire 
à ceux qui partent en guerre contre des institutions ayant pour 
elles l'autorité d'un passé séculaire, le prestige de services 

— réels ou fallacieux — rendus aux développements antérieurs, 
le respect de l'innombrable multitude, l'attachement de tous les 
favorisés et l'imposant appareil d'une force colossale. Mais le 
courage consiste-t-il à lutter contre plus faible que soi ? Et la 
mesure de la bravoure n'est-elle pas au contraire dans la 
différence entre les forces en opposition ? 

Pleutrerie, malhonnêteté et pauvreté d'esprit, tel est le cas 
de ces âmes sensibles qui trouvent des accents émus pour 
pleurer sur les malheurs sociaux, que révoltent parfois 
l'injustice et l'inégalité, mais dont l'horizon se borne à une 
timide protestation, à l'espoir d'un mieux-être problématique, 
ou à une lamentation résignée, parce qu'elles n'ont pas l'énergie 
de dénoncer et de combattre la cause de ces malheurs sociaux, 
de cette injustice, de cette inégalité. 

Par bonheur, le nombre de ces individus superficiels, 
inconséquents et couards, diminue tous les jours. L'étude, la 
réflexion, la discussion et aussi le panorama des événements 
sociaux suggèrent l'idée de plus en plus précise que le mal est 
plus profond qu'il n'apparaît au premier aspect et qu'il tient à 
des causes plus générales. 

Tous ceux qui se piquent de socialisme n'hésitent point à 



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La douleur universelle 



reconnaître qu'il n'y a pas lieu de chercher à réparer l'édifice 
social ; que, pratiquer des ouvertures par ci, ménager des 
escaliers de service par là, donner de l'air et du jour ailleurs, 
n'empêcherait pas l'humanité d'être logée à fort mauvaise 
enseigne et qu'il est nécessaire de jeter le monument sur des 
bases absolument différentes et de le construire en conformité 
d'un plan entièrement nouveau. 

C'est que les socialistes 133 se rendent bien compte que nos 
institutions portent en elles mêmes le germe de toutes les 
afflictions humaines, qu'elles en sont la cause immédiate et que 
ce serait folie que d'espérer enrayer le mal sans en extirper les 
racines. Ils ne disputent pas aux prédicateurs de probité, de 
vertu, d'honneur, le désavantage de perdre leur temps à vouloir 
moraliser les masses, tout en défendant l'organisme social qui 
engendre le vol, la prostitution, le mal, le crime ; car ils 
n'ignorent pas que l'individu étant la microscopique image des 
institutions au sein desquelles il se meut, il restera ce qu'il est 
aussi longtemps que le domineront celles-ci, sans que les 
objurgations, si éloquentes soient-elles, puissent le modifier 
sensiblement. 

Les adversaires de la société d'argent n'ont pas 
l'enfantillage de rêver une impossible conciliation entre 
capitalistes et prolétaires, employeurs et employés, le dualisme 
des intérêts respectifs de ceux-ci et de ceux-là interdisant 
forcément toute entente. Ils savent les premiers fatalement 
exploiteurs, les seconds fatalement exploités. 



133 De nos jours, tout le monde est ou du moins se dit «socialiste». Naguère encore 
cette épithète était considérée comme insultante, aujourd'hui il n'est pas jusqu'au 
plus enragé conservateur qui ne se flatte de la mériter. 

Mais il est bien entendu que je prends ce qualificatif dans le sens de «partisan de 
la socialisation des moyens de production». Les autres, malgré leurs 
fanfaronnades intéressées, ne sont, au fond, que des conservateurs honteux, des 
«bourgeois» déguisés en socialistes. 



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La douleur universelle 



Enfin pénétrés de cette vérité que tout homme n'est que 
ce que le fait la personnelle fonction qu'il exerce dans la 
hiérarchie sociale, c'est à cette dernière qu'ils s'en prennent et 
non aux individus qui n'en peuvent mais, des injustices qui se 
commettent, des atrocités qui se perpètrent. 

De ces diverses considérations, les socialistes infèrent que 
le contrat social contient des clauses souverainement iniques, 
que son caractère draconien le frappe de nullité ; qu'il n'en peut 
sortir que misère et oppression ; que, conséquemment, c'est ce 
pacte lui-même qu'il faut déchirer. 

"X* "X* 

On ne peut se dissimuler que cette conviction gagne 
chaque jour du terrain, et le nombre des personnes conscientes 
de la nécessité d'une transformation si fondamentale serait 
d'ores et déjà suffisant pour mettre à exécution cette 
indispensable résolution de refonte sociale, si l'union régnait 
parmi elles. 

Malheureusement cette entente si désirable n'existe pas, 
et j'ajoute qu 'elle ne peut pas exister. 

Voici pourquoi : 

Quand des hommes se proposent le même but et que les 
divergences de vue n'éclatent entre eux que sur la question des 
voies et moyens, l'accord est parfois long et difficile à se faire, 
mais il reste toujours possible et, à la faveur de certaines 
circonstances imprévues ou cherchées, il se réalise 
fréquemment Mais lorsque cette divergence de tactique 
provient de la différence du point de départ et du but à 
atteindre, l'union, ne peut se produire ; car sur quelle base 
s'assoirait-elle ? 



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La douleur universelle 



Imaginez un troupe d'individus devant effectuer le même 
voyage, c'est-à-dire partant du même lieu et se proposant 
d'arriver au même endroit : il pourra surgir des discussions sur 
l'heure du départ, l'itinéraire à suivre, le moyen de transport à 
employer, mais il est à espérer qu'ils finiront par se mettre 
d'accord sur ces diverses questions et faire route ensemble. 

Tandis que si vous supposez des personnes ayant à 
effectuer non seulement des voyages différents, c'est-à-dire 
n'ayant ni le même point de départ, ni le même point d'arrivée, 
mais encore des voyages en sens inverse — les unes se dirigeant 
vers le nord et les autres vers le sud — , il est de toute évidence 
qu'elle n'arriveront jamais à suivre la même voie. 

Or, dans le grand mouvement socialiste qui caractérise 
notre fin de siècle, les divergences de vue sont nombreuses ; 
quelques unes sont de minime importance, mais d'autres tout- 
à-fait fondamentales. 

Les dernières ont créé deux partis bien distincts, 
absolument opposés l'un à l'autre, n'ayant pas la moindre 
affinité réelle et stable, malgré des extériorités qui, pendant 
quelques années, les ont fait se ressembler beaucoup et, même 
aujourd'hui, les font parfois confondre, en dépit des solennelles 
mais bien inutiles excommunications récentes 134 . Ces deux 
partis correspondent à deux courants symétriquement 
opposés : le courant libertaire ou anarchiste et le courant 
autoritaire ou étatiste, entre lesquels toute conciliation est 
parfaitement irréalisable et dont je ferai connaître tout à l'heure 
l'origine. 



134 On sait que la plupart des derniers congrès et manifestes collectivistes ont 
répudié toute tendance anarchique. Cette précaution était superflue, mais il y a 
déjà plusieurs années que les anarchistes ont stigmatisé le système et les procédés 
collectivistes. 



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La douleur universelle 



Quant aux divergences de détail, elles ont amené au sein 
du parti autoritaire, des querelles, querelles de personnalités 
qui, se disputant l'avantage de diriger ledit parti, et de faire 
peser sur lui comme une dictature, ont fondé plusieurs 
chapelles dans lesquelles chacun de ces grands Prêtres officie à 
son aise— , mais disputes qui n'empêchent pas parfois une 
entente momentanée, petite guerre qui comporte de fréquents 
armistices et qui peut — quand l'orgueil des leaders déposera 
— se terminer par un bon traité de paix. 

Par contre, entre les étatistes et les libertaires la 
conciliation est impossible. Les hostilités ne peuvent aller qu'en 
s 'intensifiant et ne prendront fin que par l'écrasement complet, 
définitif de l'une des deux masses belligérantes. 

Ici, il n'y a pas seulement divergence de vues, de 
tendance, d'idéal, il y a opposition et celle-ci amène 
nécessairement l'antagonisme des procédés, de la tactique. 

Aussi longtemps que ces deux partis ont été réduits à une 
poignée d'hommes, à une insignifiante action, à un 
prosélytisme que j'appellerai préparatoire, parce qu'il avait 
seulement pour but de recruter des combattants, de les 
incorporer, de les mobiliser, ce dualisme a pu rester à l'état 
latent. Mais à dater du jour où, les bataillons levés contre la 
vieille société « bourgeoise » étant prêts et réunis, la bataille 
s'engagea terrible, implacable, sanglante, le conflit éclata entre 
les socialistes autoritaires et dociles et les socialistes libertaires 
et indisciplinables. 

Il ne pouvait en être autrement. Ces éléments ne sont pas 
faits pour marcher de concert. 

Pourquoi ? Je vais essayer de le démontrer simplement, 



-391- 



La douleur universelle 



nettement, clairement. 

"X* "X* 

IL - C'EST SUR LA VÉRITABLE, L'UNIQUE, 
LA PREMIÈRE CAUSE DE TOUS LES MAUX 
SOCIAUX, QUE NE S'ENTENDENT PAS LES 
SOCIALISTES. 

La lutte vient de là. 

Libertaires et autoritaires disent volontiers les uns et les 
autres que cette cause, c'est l'organisation sociale ; mais ce 
terme est extrêmement vague ; il y a cent façons — parfois 
contradictoires — de le comprendre et c'est lorsqu'on sort de 
cette banale généralité que le désaccord naît soudain. 

Quand, afin de mieux étudier le corps d'un animal, le 
naturaliste en examine une à une chaque partie isolément, 
— comme si elle pouvait se séparer de l'ensemble — le fait ne 
peut se produire qu'à l'aide d'une abstraction qui n'existe que 
dans la pensée de l'opérateur mais que dément la réalité des 
choses. C'est par un procédé du même genre que j'ai pu 
analyser successivement nos diverses institutions sociales ; 
mais il est bien certain que, en fait, les unes et les autres font 
partie d'un tout complètement homogène et dont il est 
impossible, autrement que par la pensée, de détacher les 
multiples éléments. 

Si les institutions économiques pèsent principalement et 
directement sur les besoins matériels de l'individu ; si les 
politiques atteignent plus spécialement ses besoins 
intellectuels ; si les morales frappent plus particulièrement ses 
besoins psychiques, l'indissoluble lien qui unit tous ces besoins 



-392- 



La douleur universelle 



chez l'être social, se retrouve dans ces diverses institutions. 

C'est que, au fond, et malgré ces adjectifs de distinction : 
économique, politique, morale, l'iniquité est une comme 
l'individu est un. 

L'agencement social est extrêmement complexe ; il 
comporte un outillage et des proportions gigantesques ; il peut- 
être comparé à un colossal chantier comprenant les machines 
les plus diverses et les produits les plus variés. Ici, l'on travaille 
le fer ; là, le bois ; ailleurs, les tissus. De formidables arbres de 
couche, reliés par des milliers de courroies, de tubes, d'axes, de 
cylindres, d'engrenages, à une multitude de mécanismes ; 
communiquent le mouvement à ces derniers. Chaque appareil 
semble distinct, séparé, et pourtant tout se tient, se commande, 
s'enchaîne. La force motrice est une ; c'est elle qui distribue la 
vie à tous ces ouvriers métalliques. Que le moteur éclate et le 
silence se fera, le repos se produira. 

Assourdi par le vacarme, distrait par la variété du 
spectacle qui s'offre à sa vue, perdu dans le nuage de poussière 
et de fumée qui l'enveloppe, le visiteur oublie facilement, dans 
cette inquiétante complexité, que tous ces appareils obéissent à 
la même force. Mais qu'il sorte de cette fournaise, qu'il gravisse 
la montagne voisine et là, dominant toute la région travailleuse, 
il sera frappé par cette admirable unité au sein d'une diversité 
dont les merveilles l'auront, une à une, ébloui. 

De même, pour bien envisager l'immense laboratoire où 
se prépare la souffrance humaine, il faut que le penseur fasse 
l'ascension ; qu'il s'éloigne du fracas, s'isole, et se recueille 
après avoir vu et examiné. 

Ainsi regardées de haut et se présentant d'ensemble, les 
choses se simplifient étrangement. Le philosophe, alors, 



-393- 



La douleur universelle 



acquiert la certitude que l'organisation d'une société n'est que le 
développement nécessaire d'un principe primogéniteur ; qu'elle 
est la réalisation, dans le domaine des faits sociaux, d'une idée- 
mère-, que les diverses institutions reposent sur cette base 
unique ; qu'elles en dépendent en tout et pour tout ; que ce 
premier principe est aux institutions sociales ce que la force 
motrice est aux divers ateliers d'une usine, ce que le principe 
vital est aux organes d'un animal ; qu'en un mot c'est lui et lui 
seul qui les anime, les développe, les mouvementé, les met en 
action ; qu'il en est la raison d'être ; que, sans lui, elles se 
pulvériseraient. 

"X* "X* 

Observateur et doué d'une logique pénétrante, le monde 
socialiste a compris cette vérité ; il a constaté qu'ainsi, les 
institutions de toute nature : économiques, politiques, morales, 
ne sont en réalité, par rapport à la souffrance universelle, que 
des causes dérivées ; qu'il faut chercher, au dessus, la cause 
première de cette organisation ; que, cette cause maintenue, 
toute la structure sociale garderait l'empreinte des même vices ; 
que le seul moyen de remédier au mal, c'est d'en dénoncer 
l'origine et d'attaquer résolument celle-ci. 

L'élément socialiste autoritaire voit cette origine dans le 
principe de la « propriété individuelle » ; l'élément libertaire 
la découvre dans le principe d'« autorité. » 

Ma conviction est que cette dernière opinion est fondée. 

Je vais donc indiquer d'abord où gît l'erreur ; je justifierai 
ensuite mon appréciation. 

Cette question est de premier ordre, car c'est de sa 
solution que dépend tout le problème. 



-394- 



La douleur universelle 



Je répète les termes de celui-ci : L'humanité souffre, elle 
est accablée par la douleur. Quelle est la source de ce fleuve 
d'infortune ? C'est la Propriété individuelle, parce qu'elle fait 
« les uns riches et les autres pauvres » disent les socialistes 
autoritaires, et les libertaires de répondre : « c'est l'Autorité, 
parce qu'elle engendre toutes les servitudes, s'oppose à la 
« libre satisfaction de tous les besoins : physiques, intellectuels 
et moraux, satisfaction qui constitue pour chaque individu, le 
bonheur, tout le bonheur ! » 

Telles sont les deux réponses ; voyons quelle est la bonne ; 
examinons qui a tort, qui a raison. 

"X* 

Malgré les obscurités dont on semble s'être plu à 
envelopper cette question, il est assez simple d'y apporter la 
lumière. La cause réelle, première, unique de la mondiale 
adversité se reconnaît au caractère « d'Universalité » qu'elle 
doit nécessairement revêtir. Toute cause qui ne portera pas ce 
trait distinctif devra être repoussée ; seule devra être acceptée 
pour telle, celle qui présentera ce « signe de reconnaissance. » 

Mais comment distinguer ce cachet « d'universalité » ? 

En soumettant la cause présumée aux deux épreuves 
suivantes : i° examiner si les souffrances humaines se 
rattachent toutes à cette cause et multiplier les expériences 
dans le domaine physique, intellectuel et moral pour arriver à 
une certitude en remontant de l'effet à la cause. 

2° Contrôler le résultat de cette première constatation par 
la preuve inverse, c'est-à-dire en descendant de la cause à 
l'effet pour savoir si, en l'absence de la première, le second 



-395- 



La douleur universelle 



disparaît. 

On voit que rien n'est plus simple ni plus concluant. 

Ce critérium admis — et il me semble impossible de le 
contester — expérimentons en premier lieu sur la Propriété 
individuelle. 

L'observation établit que la forme actuelle de la propriété 
— ce que j'ai appelé l'iniquité économique — donne naissance 
aux inégalités les plus choquantes, à des compétitions sans 
nombre, à un épouvantable paupérisme. J'ai énuméré et décrit 
trop complaisamment ces plaies sociales pour que vienne à 
l'esprit du lecteur la pensée de me reprocher d'avoir celé quoi 
que ce soit de ces tortures. J'ai déjà eu l'occasion de dire, et je 
ne saurais trop le répéter, qu'étant donné la chaîne que forment 
les diverses institutions sociales, il est facile de trouver en 
chacune d'elles le stigmate de toutes les autres. Aussi 
n'éprouves-je aucune difficulté à convenir que notre système du 
« tout appartient à quelques-uns» pèse tant directement 
qu'indirectement d'un poids énorme sur les destinées de 
l'individu. 

Mais peut-on, quelle que soit la souffrance examinée et 
quel qu'en soit le sujet, soutenir que c'est l'application de cette 
unique formule qui la détermine ? 

Si l'individu n'avait que des besoins économiques à 
satisfaire, si pour être et se sentir heureux, il suffisait de 
posséder bonne table, bon gîte, bon vêtement, si le plaisir se 
bornait aux jouissances dites matérielles, on pourrait 
hardiment répondre par l'affirmative. 

Sans doute, tout cela, c'est du bonheur ; c'est une partie 
du bonheur, je ne le nie pas ; mais ce n'est pas tout le bonheur. 



-396- 



La douleur universelle 



L'homme n'est-il qu'un ventre ? N'est-il donc qu'un 
estomac qui digère ? N'est-il qu'un composé de sens qui 
jouissent ou souffrent ? Est-il heureux par le fait seul qu'il 
mange lorsqu'il a faim, boit quand il a soif, se repose lorsqu'il 
est fatigué, dort quand il a sommeil et... aime quand il est en 
rut? 

L'être social du XIX e siècle ressent, parallèlement à ces 
besoins de nutrition, de vêtement, d'habitat, de reproduction, 
toute la gamme des besoins cérébraux et affectifs. 

Il pense, il sait, il veut, il aspire, il sympathise, il 
affectionne. 

Si la suppression du travail excessif, de l'excessive 
privation et de l'insécurité du lendemain suffit à la joie de vivre 
ainsi que semblent le croire les anti-propriétaires, comment se 
fait-il qu'ils ne soient pas parfaitement heureux, ceux qui, 
vivant dans l'opulence et à l'abri des coups de la fortune, 
peuvent ne rien refuser à leur tube digestif, à leur sens, à leur 
amour du bien être, du confortable, du luxe ? 

Pourtant ces privilégiés connaissent, eux aussi, la douleur. 
Ils ignorent les angoisses des estomacs affamés, des membres 
grelottant de froid, des bras tombant de harassement, c'est 
vrai ; mais ils sont en proie aux affres de la jalousie, aux 
déceptions de l'ambition, aux inquiétudes de la conscience, aux 
morsures de la vanité, aux tyrannies du « qu'en dira-t-on », aux 
sujétions du convenu, aux obligations familiales, aux exigences 
mondaines ; ils se débattent au sein des écœurements, des 
dégoûts, des indignations, des révoltes. 

Ceux-là ne souffrent point, n'est-ce pas de la forme 
propriétaire, puisqu'ils en accaparent tous les avantages ? Et 



-397- 



La douleur universelle 



pourtant ils sont malheureux aussi ! 

Voilà donc que sur le premier point nous trouvons en 
défaut la propriété individuelle considérée comme cause 
première et unique. 

Il est vrai que les dialecticiens anti-capitalistes, ne sont 
pas embarrassés pour si peu. Ils répondent que ceux dont je 
viens de parler ne souffrent pas directement de l'organisation 
économique, que tout au contraire, ils en bénéficient ; mais 
qu'ils en pâtissent indirectement parce que c'est la susdite 
organisation qui a fait naître et qui nécessite les institutions 
politiques et morales dont ils ont à se plaindre et qui jettent 
tant d'ombre dans la clarté de leur existence. 

Eh bien ! si l'on admet cette hypothèse — je me sers du 
mot hypothèse parce que cette opinion, même historiquement, 
n'est nullement démontrée — il suffit d'examiner si la 
transformation de la seule organisation économique suffirait à 
faire disparaître les tourments dont il est question. Si oui, c'est 
que la propriété individuelle est bien réellement la cause 
première et unique de tous les maux, puisque celle-ci 
supprimée, la souffrance universelle est conjurée. Si non, c'est 
que cette cause est ailleurs. 

C'est précisément le second point de ma démonstration. 

Or, les socialistes qui dénoncent la propriété individuelle 
comme l'unique cause de la douleur sociale, sont partisans de 
l'autorité. Ils n'entendent en aucune façon briser toutes les 
entraves, toutes les contraintes. Croyant la réglementation 
nécessaire, ils se proposent, le pouvoir conquis de le faire servir 
à l'application de leur système et de rétablir, sous l'euphémisme 



-398- 



La douleur universelle 



d' « administration des choses, » un système étatiste — le 
quatrième État, l'État socialiste, l'État ouvrier — dont le rôle 
sera de gérer la richesse sociale et, pour cela, d'élaborer des lois, 
de prendre des décisions d'ordre général et, conséquemment, 
de les faire respecter. 

Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, cette 
conception particulière d'une société socialiste est la 
continuation de notre système gouvernemental. Car, pour être 
en mesure d'assurer l'exécution d'une décision quelconque et à 
fortiori d'un ensemble de décisions simultanées et successives 
embrassant la totalité des manifestations de la vie individuelle 
et collective, il est indispensable d'employer la force. C'est donc 
le maintien fatal de ce formidable appareil répressif qui 
nécessite police, tribunaux et prisons ; c'est l'obligatoire 
perpétuation de cette écrasante hiérarchie qui va du pouvoir 
suprême au plus humble représentant du fonctionnarisme ; 
c'est enfin non moins forcément la compression douloureuse de 
tous les besoins intellectuels et psychiques pour que les 
individus ne soient pas tentés d'enfreindre la règle 135 . 

Seraient-ils heureux, ceux qui comparaîtraient devant ces 
tribunaux et seraient plus ou moins longtemps détenus dans les 
nouvelles bastilles ; ou encore condamnés par la magistrature 
socialiste aux plus durs travaux ? 

Les rivalités s'exerceraient-elles moins violemment 
qu'aujourd'hui, entraînant à leur suite leur hideux cortège de 
haine, de rancune, d'envie, de calomnie, de bassesse, de 
flatterie, lorsque le champ commercial, industriel et financier 
leur étant fermé, elles se livreraient bataille pour les premières 



135 On trouvera dans le deuxième volume de cet ouvrage un examen minutieux des 
divers courants socialistes qui s'inspirent du principe d'Autorité. Dans ce premier 
volume qui a pour objet de rechercher la cause unique des maux sociaux, je ne 
puis qu'effleurer la question. 



-399- 



La douleur universelle 



places dans la hiérarchie administrative ? 

Aurait-il plus que de nos jours, la possibilité de satisfaire 
tous ses besoins, c'est-à-dire, de goûter le bonheur, l'individu 
dont tous le appétits seraient, comme aujourd'hui, plus 
qu'aujourd'hui, peut-être, incessamment prévus, réglementés et 
mesurés ? 

Il est facile de concevoir une société dans laquelle 
n'existerait plus la propriété individuelle et survivraient 
pourtant, avec toutes leurs conséquences, les institutions 
politiques et morales de notre époque. 

La transformation de l'organisation propriétaire 
n'amènerait pas le moins du monde la suppression des iniquités 
politiques et morales. Ceux qui sont victimes du « tous 
obéissent à quelques-uns » continueraient à être torturés. 
Donc, les socialistes autoritaires, une fois de plus, ont tort. 

Dans une œuvre admirablement documentée, Émile de 
Laveley — une de leurs autorités — en étudiant « La propriété 
et ses formes primitives » démontre que l'appropriation privée 
est de date relativement récente et que, en tous cas, elle a été, 
dans tous les pays, précédée d'une appropriation plus ou moins 
commune. 

S'il était exact que le malheur social provint du seul 
« Tout esta quelques-uns », il faudrait conclure que les peuples 
primitifs durent connaître la vie heureuse. Or, l'histoire, la 
tradition et la science établissent qu'il n'en fut rien. 

L'erreur des socialistes autoritaires gît dans ce fait que, 
exaspérés par l'iniquité qui accable le plus grand nombre et 
opprime les besoins les plus universels et les plus urgents à 
satisfaire : l'iniquité économique, ils n'ont vu que celle-là et, 



— 400 — 



La douleur universelle 



étudiant ses rapports avec les deux autres, constatant son 
évidente ingérence dans le domaine politique et moral, ils l'ont 
prise — à la légère — pour le point de départ de tous les 
crucifiements. 

Ce qui a contribué, plus que toute autre chose, à les faire 
verser dans cette ornière, c'est l'influence décisive de l'école 
socialiste allemande et des écrits de Karl Marx considérés 
comme l'Évangile du Parti, bien que sur mille membres de 
celui-ci, il n'y en ait pas cinquante qui les aient lus, pas cinq qui 
les aient compris. 

Je conclus en disant que les socialistes autoritaires se 
trompent : en prenant la propriété individuelle pour la cause 
unique de la douleur universelle, ils ont simplement pris la 
partie pour le tout. 

Examinons maintenant la réponse des libertaires qui 
accusent l'Autorité de tout le mal, et procédons comme pour la 
propriété privée. 

"X* "X* "X* 

Ici, j'ouvre une large parenthèse, car il me semble 
nécessaire de dire comme Voltaire : « définissons ! » afin de 
bien savoir de quoi nous parlons. 

L'Autorité, considérée comme principe de l'organisation 
sociale, ne correspond pas seulement à l'idée de gouvernement. 
Il est évident qu'elle doit être envisagée ici dans son acception 
la plus large, et comme conséquence, dans ses résultats les plus 
variés. 

Le système gouvernemental n'est qu'une modalité 
particulière de l'Autorité, comme la propriété privée en est une 



— 401 — 



La douleur universelle 



autre, comme aussi la morale obligatoire. Propriété, 
gouvernement, morale, telles sont, au point de vue social, les 
trois grandes manifestations du principe d'Autorité. Celui-ci 
s'exerce plus particulièrement sur les besoins matériels de 
l'individu sous la forme « propriété individuelle ; » plus 
spécialement sur ses besoins intellectuels sous la forme « État » 
et plus directement sur ses besoins psychiques sous la forme 
« Morale. » 

Ce sont comme les doigts de fer d'une seule et même 
main : tantôt c'est l'un, tantôt c'est l'autre qui pénètre plus 
avant dans les chairs meurtries de la pauvre humanité, 
attaquant tour à tour l'estomac, la tête et le cœur. La propriété 
tyrannise le ventre ; le gouvernement opprime le cerveau ; la 
morale broie la conscience. 

L'Autorité, c'est la servitude, la contrainte pour le corps 
social ; non pas la servitude partielle comme celle qui peut 
résulter de l'iniquité économique seulement, mais totale, 
absolue, permanente ; celle qui saisit l'être tout entier, 
l'empoigne au berceau, le suit partout sans jamais lui laisser un 
instant de répit, substituant à sa volonté une volonté étrangère, 
faisant qu'il ne s'appartient plus et lui enlevant tout espoir 
d'émancipation possible. C'est la manie et — il faut bien le 
reconnaître — la nécessité, une fois le principe admis, de tout 
réglementer, d'indiquer en toutes choses ce qui est permis et ce 
qui est défendu ; de protéger ce qui est autorisé, de poursuivre 
et de condamner ce qui est interdit, d'exiger ce qui est prescrit. 

La propriété n'est pas autre chose, en fait, que l'autorité 
sur les objets, c'est-à-dire le pouvoir d'en disposer — jus utendi 
et abutendi — ; le gouvernement et l'éthique obligatoire ne sont 
pas autre chose, en réalité que l'autorité sur les personnes c'est- 
à-dire le pouvoir d'en disposer souverainement, d'en user et 
d'en abuser. 



— 402 — 



La douleur universelle 



Ne dispose-t-il pas souverainement de l'individu, l'État 
qui en fait simultanément ou successivement un citoyen, un 
contribuable, un soldat ? Ne dispose-t-elle pas arbitrairement 
de la conscience, cette Morale qui dicte à chacun ce qu'il doit 
faire ou éviter, séduisant les cupides par le miroitement de ses 
promesses, épouvantant les lâches par la crainte de ses 
menaces ? 

Et qu'on m'entende bien : l'Autorité, ainsi conçue, est un 
principe absolument indépendant — au point de vue qui nous 
occupe — des personnalités qui le représentent. 

Que celles-ci soient religieuses ou athées, républicaines ou 
monarchistes, opportunistes, radicales ou socialistes, l'Autorité 
peut changer de mains constamment ; mais elle reste identique 
à elle même. Elle est ce qu'elle est, ses conséquences sont ce 
qu'elles sont, toujours et quand même. 

Que nos monuments et nos actes publics portent en tête : 
« Empire Français » ou « République Française », il n'importe 
nullement comme résultat. La grosse erreur de notre 
démocratie consiste à croire qu'il suffît de changer les hommes 
pour transformer les institutions ou en supprimer les duretés. Il 
n'en est rien. 

Un exemple choisi entre mille : que n'a-t-on pas dit contre 
M. Constans lors du massacre de Fourmies ? Je comprends et 
partage la colère et l'indignation qui soulevèrent alors contre 
cet abominable attentat une partie de la nation. Mais tandis que 
l'exaspération du plus grand nombre allait au ministre de 
l'Intérieur et demandait simplement sa déchéance, la mienne 
s'adressait au principe social d'autorité, lequel nécessite un 
ordre basé sur la force, un ministre de l'intérieur chargé de 
maintenir cet ordre et une armée ad hoc. 



-403- 



La douleur universelle 



Supposez qui vous voudrez comme ministre de l'Intérieur. 
Ce qui vous voudrez eût fait nécessairement comme 
M. Constans. Il eût donné les instructions que comportait la 
situation, la troupe eût été mobilisée et Y Ordre eût été assuré 
ou rétabli à tout prix. Tout ministre de l'Intérieur qui n 'eût pas 
fait cela eût manqué à ses devoirs . 

On n'a pas oublié de dire que ces procédés rappelaient 
ceux de l'Empire et nous ramenaient aux plus mauvais jours de 
ce régime ; on a eu raison ; mais on aurait dû comprendre que 
les procédés de l'Autorité sont fatalement les mêmes, que les 
régimes se suivent et se ressemblent forcément et qu'il en sera 
nécessairement ainsi, aussi longtemps que, par le principe 
d'Autorité, il y aura d'une part, des gens qui ordonnent et 
d'autre part des personnes qui doivent se soumettre, quelles 
que soient celles-ci et celles-là 136 . 

"X* "X* "X* 

On peut maintenant porter ses regards sur n'importe quel 
point de l'enfer social, on peut examiner le cas de n'importe 
quelle victime, il est certain que partout et chez toutes on 
retrouve l'estampille de l'Autorité : Propriété, État ou Morale. 

D'où vient toute souffrance ? D'un besoin privé de 



136 Je prie le lecteur d'observer que je n'ai aucunement l'intention de me faire 
l'avocat de M. Constans, pas plus que de justifier sa conduite, car rien ne l'obligea 
jamais à être ministre de l'intérieur et c'est cette circonstance qui établit sa 
culpabilité personnelle. — Je démontre simplement que dans cette douloureuse 
affaire, tout a été d'une rigoureuse logique, que cette fusillade n'a été que la 
reproduction de toutes celles qui l'ont précédée et la conclusion pratique à tirer de 
cet aperçu, c'est que le seul moyen d'éviter les «Fourmies» dans l'avenir, c'est de 
renoncer à la force armée, aux ministres de l'Intérieur, à l'ordre par le fusil, à 
l'Autorité, de quelque nom qu'elle s'affuble. Il y aura des «Fourmies» tant qu'il y 
aura un ministre de l'Intérieur, un ordre social garanti par la force, tant que nos 
institutions reposeront sur le principe d'Autorité. Voilà la vérité. 



-404- 



La douleur universelle 



satisfaction ! D'où vient cette privation ? D'une loi, d'un 
règlement, d'une menace, d'une contrainte matérielle ou 
morale ! D'où vient cette pression morale ou matérielle ? de 
l'Autorité. 

C'est simple comme deux et deux font quatre ; mais, dit 
Grove « la conception la plus simple d'une chose est souvent 
celle qui s'impose la dernière à la raison. » 

Un être a faim : des fruits pendent aux arbres de la 
campagne ; des montagnes de denrées encombrent les 
magasins de la ville. Pourtant, il ne mange pas. Pourquoi ? 
parce que sa conscience lui représente que ces fruits et ces 
denrées ne lui appartiennent pas et qu'il serait mal de se les 
approprier : contrainte morale ; ou bien parce que la crainte de 
l'agent de police, du magistrat, de la prison l'emporte sur le 
besoin de se nourrir : contrainte matérielle. 

Un citoyen sent toute la dureté de la loi qui, pendant trois 
ans, l'enferme à la caserne, néanmoins, il fait son service 
militaire. Pourquoi ? parce qu'on lui a enseigné que tout 
homme valide doit apprendre le métier des armes pour 
contribuer à la sécurité ou à la grandeur de ce qu'on nomme 
Patrie : contrainte morale ; ou bien parce que des conseils de 
guerre appliquent un code d'une sévérité féroce à tout coupable 
d'insoumission ou de désertion : contrainte matérielle. 

Deux jeunes gens sont pris d'un désir fou de se donner 
l'un à l'autre et ils se refusent ce bonheur. Pourquoi ? Parce que, 
malgré les éloquents appels de la nature en feu, ils s'imaginent 
qu'il serait contraire à l'honneur de passer outre au mariage : 
contrainte morale ; ou bien parce que le consentement des 
parents leur étant refusé, on ne veut pas les unir : contrainte 
matérielle. 



-405- 



La douleur universelle 



Pourquoi la prostitution ? parce que de pauvres créatures 
sont poussées par l'intérêt ou la nécessité à trafiquer de leur 
corps. 

Pourquoi la jalousie ? Parce que nous introduisons dans 
les choses de l'amour l'idée de durée, d'obligation, de propriété, 
de contrat, d'exclusivisme 137 . 

Pourquoi l'hypocrisie ? Parce que nous sommes poussés à 
dissimuler ceux de nos actes et de nos sentiments qui sont en 
contradiction avec la règle établie. 

Pourquoi la cupidité ? Parce qu'il est besoin d'argent pour 
se procurer l'objet le plus indispensable aussi bien que le plus 
superflu ; parce que la richesse confère tous les mérites et que 
la pauvreté les enlève tous. 

Pourquoi la guerre ? Parce que les peuples sont élevés 
dans la haine les uns des autres, qu'ils obéissent à leurs 
dirigeants qui les contraignent à s'égorger mutuellement. 

Pourquoi les prisons ? parce qu'il y a des lois, que celles-ci 
sont perpétuellement violées et que toute infraction à ces lois 
nécessite une répression. 

Pourquoi le crime ? Parce que la passion trop et trop 
longtemps comprimée se satisfait à tout prix, même par le 
meurtre, même par l'assassinat. C'est la revanche de la nature 
outragée. 



137 II est d'usage prétendre que la jalousie est un sentiment naturel inhérent à la 
nature humaine et que rien ne saurait faire disparaître. Le lecteur trouvera dans le 
troisième et dernier volume de cet ouvrage, tout une étude sur la jalousie, étude 
dans laquelle j'établis que ce sentiment est purement artificiel, qu'il dérive de 
certaines circonstances suppressibles et que conséquemment il est éliminable lui- 
même. 



— 406 — 



La douleur universelle 

Pourquoi l'aplatissement de tout un peuple devant un 
tyran couronné ou un aventurier de la politique ou de l'armée ? 
Parce qu'on a tellement infusé dans nos veines le respect idiot 
de la force, que nous la subissons quand elle se montre dans la 
personne d'un gendarme ou d'un commissaire de police, et que 
nous l'acclamons lorsqu'elle se manifeste sous la forme d'un 
monarque, d'un ministre ou d'un général. 

"X* "X* "X* 

Je pourrais multiplier les points d'interrogation à l'infini, 
évoquer tous les morts, interroger tous les vivants, à tous 
demander le pourquoi de ce qu'ils ont souffert ; tous feraient 
entendre un « parce que » qui aboutirait à un scrupule, à un 
devoir, à une obligation, à une nécessité, à une servitude. 

Je défie qui que ce soit de découvrir une seule douleur qui 
ne découle pas d'une loi ou d'un préjugé, qui ne se rapporte pas 
à une tyrannie quelconque, qui ne corresponde pas à une 
contrainte, en un mot, qui ne puisse, en fin de compte, se 
résumer comme suit : « Je ne fais pas ce qui me plaît ; je suis 
obligé de faire ce qui ne me convient pas. » 

La société ressemble à un immense bagne ; les individus 
n'y circulent que les membres brisés par les chaînes, alourdis 
par les entraves. Ils sont comme emprisonnés dans un de ces 
instruments de torture qu'on utilisait au temps de la question. 
Le corps y est étreint tout entier, les pièces diverses de 
l'appareil se rapprochant alternativement, serrant tantôt la tête, 
tantôt les pieds. Quel que soit le tourment subi, il vient de 
l'instrument de torture. Celui-ci n'est-il pas l'image de 
l'Autorité ? 

Aussi, quand je vois des populations entières 
n'interrompre leurs gémissements que pour demander de 



-407- 



La douleur universelle 



nouvelles lois, il me semble que ce sont des condamnés à la 
question qui supplient le bourreau de se montrer doux et 
compatissant ou encore le conjurent d'écraser un peu moins 
l'estomac, dût-il se rattraper sur les jambes et le crâne. 

Insensés ! vous réclamez des lois, comme s'il en 
manquait ! Ignorez-vous donc que, depuis cent ans, vos maîtres 
ont confectionné plus de deux cent mille lois, décrets et 
ordonnances, deux mille annuellement, plus de cinq par 
jour 138 ? 

Compulsez-les toutes : prenez-les une à une et vous n'en 
trouverez pas une seule qui n'afflige un certain nombre d'entre 
vous. 

Le sort d'une loi, quelle qu'elle soit, est de porter la 
douleur avec elle et si la souffrance est partout c'est que la 
législation a tout envahi, tout réglementé, tout codifié. Elle a 
donné à toutes choses une allure méthodique et obligatoire qui 
leur enlève tout attrait quand elles en ont, et ajoute à leur 



138 Depuis le fameux décret du 4-11 août 1789 proclamant Louis XVI restaurateur 
de la liberté française (!), jusqu'au décret du 22 prairial an II (21 mai 1793) 
constituant le tribunal révolutionnaire, il a été rendu 1210 actes de gouvernement, 
soit une moyenne annuelle de 300 actes. Du 31 mai 1793 à la fin de la première 
République, le total des lois et décrets a été de 8.615 (moyenne annuelle 718). 

Le premier Empire a donné 10.572 lois, sénatus-consultes, décrets (moyenne 
annuelle : 1057) 

Les lois et ordonnances royales publiées sous Louis XVIII ont été au nombre de 
18.648 (2.072 par an). 

Sous Charles X, les lois, actes et ordonnances ayant atteint le nombre de 15.810, 
la moyenne annuelle est montée à 2.535. 

Sous Louis-Philippe, il a été publié 37.192 actes officiels (moyenne annuelle 
2.066). 

Sous la seconde République, 12,386 décrets ont paru au «Moniteur», soit une 
moyenne de 2.477 par an. 

Le second empire en a donné 45.589, la moyenne est de 2.533. 

Enfin depuis le 4 septembre 1870 jusqu'au 31 décembre 1892, la troisième 
République a rendu 58.834 lois ou décrets, ce qui porte à 2.675 la moyenne 
annuelle. 



-408- 



La douleur universelle 



désagrément lorsque, par avance, elles sont pénibles. 

Ignorez-vous donc que, comme le dit Rousseau, 
« toujours ces noms spécieux de justice et de subordination 
serviront d'instruments à la violence et d'armes à l'iniquité ? » 

Vous revendiquez plus de bonne foi, plus d'équité dans le 
contrat social ? mais il y a plus d'un siècle que Condorcet a 
écrit : « Quelle est l'habitude vicieuse, l'usage contraire à la 
bonne foi, quel est même le crime dont on ne puisse montrer 
l'origine, la cause première, dans la législation, dans les 
institutions, dans les préjugés ? » 

De nouvelles lois ? Mais, malheureux, ne vous rendez- 
vous pas compte que ces nouvelles lois engendreront de 
nouvelles infractions, et celles-ci de nouvelles incarcérations ? 
Or, dit Esquiros 139 : « la liberté n'est pas conquise tant que les 
prisons seront debout. Il faudra les renverser et en jeter la clef 
dans l'abîme, quand on voudra qu'elles ne s'emplissent plus des 
douleurs du peuple. » 

Surtout ne dites pas que c'est tant pis pour ceux qui ne 
respectent pas la loi et s'attirent les sévérités de la magistrature. 
Les prisons sont une menace pour tous. Nul ne peut affirmer 
qu'il ne se produira jamais de circonstances qui l'y fassent 
entrer. Elles s'emplissaient naguère de républicains ; ceux-ci se 
chargent aujourd'hui d'y envoyer leurs adversaires. Je plains 
celui qui peut regarder ces édifices en se disant : « je ne serai 
jamais enfermé dans ces murs ! » Celui-là ne peut avoir ni 
dignité, ni passion, ni courage, ni conviction. Il est le plat valet 
des oppresseurs, prêt à se faire oppresseur lui-même. 

Donc, dans l'ordre économique comme dans le politique 
et le moral, il n'est pas une affliction qui ne découle directement 

139 Les martyrs de la Liberté, page 237. 



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La douleur universelle 



d'une servitude, qui ne soit, par conséquent, le fait du principe 
d'autorité. 

Voilà pour le premier point. L'examen est concluant si l'on 
va des effets à la cause. Il nous reste à tenter l'épreuve en sens 
inverse, c'est-à-dire en allant de la cause aux effets. 

Cette épreuve, n'est, à la vérité que le contrôle de la 
précédente. Lorsque, quelques pages plus haut, nous avons eu 
constaté que la propriété individuelle n'est pas la cause unique 
de toutes les adversités, nous n'avons eu aucune difficulté à 
reconnaître que la disparition de cette seule iniquité 
n'entraînerait pas celle de toutes les autres. 

En ce qui concerne l'autorité, s'il est admis que tous les 
tourments de la vie individuelle et sociale se greffent sur ce 
tronc unique, il va de soi que, celui-ci sapé, il ne restera rien de 
l'arbre néfaste, rien de ses feuilles, rien de ses fruits, qu'un 
amas de matières putrides bien vite dispersées par le souffle 
libertaire. 

Que disparaisse le principe autoritaire et aussitôt 
s'effondrent toutes les lois, conventions, règlements et préjugés 
qui, dans la société moderne, meurtrissent la personnalité 
humaine. Les passions cessent d'être contrariées et trouvent 
ouvert devant elles l'horizon infini des saines satisfactions ; les 
appétences se donnent libre cours ; les facultés, 
rationnellement cultivées, se développent normalement ; les 
besoins trouvent dans le grand Tout matériel, intellectuel et 
affectif les assouvissements désirables ; les attractions et les 
répulsions se classent, se sérient, circulent à l'aise, associant ici, 
désagrégeant là. 



— 410 — 



La douleur universelle 



Les groupements se forment, se multiplient, se fédèrent, 
sans autre lien que l'intérêt général étroitement et 
indissolublement confondu avec les intérêts particuliers ; 
l'humanité prend sa place dans la nature, combinant 
harmoniquement hommes et choses, suivant les seuls principes 
de la force et du mouvement, sans autres entraves que celles 
afférentes à chaque être, à chaque état, à chaque âge. 

Un individu a faim et il mange ; parce qu'il a conscience 
que le droit de se nourrir ne peut lui être contesté : plus de 
contrainte morale ! et, parce que l'arbitraire du tien et du mien 
n'existant plus, il n'a plus à redouter la sentence d'un 
magistrat : plus de contrainte matérielle ! 

Deux jeunes gens s'aiment et ils cèdent sans scrupule, aux 
désirs qui les jettent dans les spasmes enivrants ; pourquoi ? 
Parce qu'ils n'ont à appréhender ni les reproches d'une 
conscience bêtement timorée, ni la déconsidération publique, ni 
les conséquences d'une heure de volupté, parce qu'ils savent au 
contraire que le plaisir est bon par lui-même et qu'il devient 
vertu lorsqu'en s'en procurant, on en donne à un autre : plus de 
contrainte morale ! et parce que, n'ayant à subir l'autorité de 
personne ni d'aucune loi, il leur semblera on ne peut plus 
naturel et facile de disposer d'eux-mêmes comme il leur plaît : 
plus de contrainte matérielle ! 

Il est impossible d'imaginer qu'une seule des infortunes 
signalées au cours de ce livre puisse survivre a la suppression 
du principe d'Autorité. 

Dans une société privée des lois qui attribuent la richesse 
aux uns et laissent la misère aux autres, dépouillée de la force 
qui sanctionne l'accaparement des premiers et la détresse des 
seconds, peut-on concevoir des hommes manquant du 
nécessaire à côté d'êtres gorgés de luxe ? 



-411- 



La douleur universelle 



Je ne le pense pas ! 

Dans une humanité débarrassée de l'outillage tyrannique 
des monarchies, des républiques parlementaires, des États, 
conséquemment des tribunaux, des prisons, des casernes, peut- 
on imaginer des maîtres qui commandent et des esclaves qui 
obéissent ? 

Pas davantage ! 

Peut-on enfin supposer, dans une société qui n'a pour 
toute règle de morale que le « fais ce que veux » de l'immortel 
Rabelais, des individus dépensant leur énergie à dompter la 
nature, à châtier leurs passions, à vivre dans les transes d'une 
conscience terrorisée, à résister aux propulsions de la chair, aux 
turbulences inquiètes de la pensée, au désir de chercher et de 
savoir ? 

Évidemment non ! 

"X* 

Et la prostitution ? Et le vol ? Et la violence ? Et la 
guerre ? Et l'hypocrisie ? Et la cupidité ? Et la soif de 
domination ? Ces fléaux de notre époque mercantile et 
hiérarchique, n'est-il pas certain qu'ils disparaîtront plus ou 
moins rapidement quand ils ne trouveront plus à s'alimenter ? 

Pourquoi la femme se prostituerait-elle, si elle ne trouvait 
aucun intérêt à se vendre et si rien, ni loi, ni famille, ni opinion 
publique, ni éducation, ni morale, ne lui reprochait de se 
donner ? 

Pourquoi volerait-il, celui qui n'aurait qu'à prendre au tas 



— 412 — 



La douleur universelle 



tout ce dont il aurait besoin ? Et si atteint de cleptomanie, 
quelqu'un dérobait un objet à l'usage d'un autre, quel tort 
ferait-il à ce dernier qui pourrait remplacer l'objet soustrait, 
avec beaucoup moins de peine et d'ennui qu'il n'en prend 
aujourd'hui pour saisir d'une plainte le commissaire de police, 
déposer devant le juge d'Instruction et témoigner en justice ? 

Pourquoi la guerre, en l'absence de patries, c'est-à dire 
d'agglomérations plus ou moins étendues vivant sous le même 
gouvernement et les mêmes lois, gouvernants et législateurs 
ayant été emportés avec l'Autorité qui les crée ? 

Il n'y aurait plus alors qu'une seule patrie : l'univers, et 
France, Allemagne, Angleterre, Russie, États-Unis, seraient de 
simples expressions géographiques représentant une partie de 
la planète, comme Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux sont 
aujourd'hui des expressions géographiques servant à désigner, 
en France, des points spéciaux. 

Pourquoi l'hypocrisie, lorsque la vérité n'aurait rien à 
perdre, la fourberie rien à gagner ? Qui donc consentirait à se 
souiller sans profit du mensonge ? Qui donc s'affublerait d'un 
masque pour le seul plaisir d'en être incommodé ? 

Pourquoi la rapacité, alors que billets de banque, actions 
et obligations ne seraient que de vulgaires chiffons de papier, et 
que, le commerce n'ayant plus sa raison d'être, point ne serait 
besoin, pour se procurer les choses utiles ou agréables, de 
posséder de l'or ou de l'argent ? 

Que deviendrait la soif de domination, parmi des hommes 
libres dont nul ne consentirait à obéir ; et dans une société dont 
seraient brisés à jamais tous les rouages hiérarchiques ? Faute 
d'aliment, l'ambition de commander mourrait. 



-413- 



La douleur universelle 



Ici encore, je pourrais remplir des pages et des pages de 
points d'interrogations de ce genre ? À tous la réponse serait 
identique. 

Par elle-même la propriété individuelle n'est rien autre 
chose qu'une fiction. Elle ne devient réalité — et hélas réalité 
douloureuse ! — qu'en s'appuyant sur la Législation qui stipule 
les conditions dans lesquelles il est permis d'accaparer une part 
de l'avoir commun, d'en tirer profit, et sur la force armée, mise 
au service de cette législation tout en faveur des riches. 

Intrinsèquement, la morale n'est qu'un mythe et, malgré 
dogmes religieux, famille, éducation, bien faible serait son 
pouvoir sur les consciences si toute dérogation au « Devoir » 
n'était punie par le législateur et sévèrement jugée par l'opinion 
publique. 

Il n'y a de réel, de tangible, de redoutable dans ces 
expressions : capital, gouvernement, morale, que le principe qui 
les anime et les fortifie : le principe d'autorité, lequel se traduit 
par des obligations et des entraves qui mettent les individus et 
les groupes dans la nécessité de renoncer à faire ce qui leur 
convient. 

Ainsi, les deux épreuves auxquelles nous avons soumis le 
principe d'autorité se corroborent pleinement. De la première, 
il découle que toutes les afflictions humaines se rattachent 
directement à une quelconque des applications sociales du 
principe d'Autorité. De la seconde, il résulte que, ce principe 
abandonné, toutes les contraintes disparaissent et, avec elles, la 
douleur universelle. 



-414- 



La douleur universelle 



J'insiste : je reprends et résume cette démonstration : 

A. — Des effets à la cause : l'homme est un composé de 
besoins extrêmement variés. La compression de ces besoins, 
voilà la douleur. J'aperçois clairement que la cause immédiate 
de cette compression — atteignant une partie quelconque de 
l'individu : ventre, cerveau ou cœur, organes correspondant à 
l'une quelconque des catégories de besoins matériels, 
intellectuels ou moraux — est une quelconque de nos 
institutions sociales. Or, malgré la complexité de ses organes, 
l'individu est un. J'en infère que en dépit de la variété 
corrélative de ses institutions, le superorganisme social pourrait 
bien être un également. Je cherche où peut se trouver cette 
unité et je la découvre dans un principe, un point, une base : 
l'Autorité. 

B. — De la cause aux effets : J'intervertis la marche de 
mes observations. Je constate que le principe « Autorité » 
comporte des organismes « manifestations » ; que ceux-ci, 
causes dérivées, s'affirment par des sous-organismes qui 
agissent enfin directement sur le patient : l'individu. 

Induction d'abord, déduction ensuite : les deux méthodes 
aboutissent au même résultat concluant, décisif, inattaquable : 
l'Autorité cause unique et première de la douleur universelle ! 

Le principe d'Autorité ! voilà donc le virus qui 
empoisonne toutes les institutions, tous les rapports humains, 
toutes les relations sociales ! 

Voilà, pour employer le langage du jour, le microbe qui 
engendre toutes les maladies dont agonise notre génération ! 



-415- 



La douleur universelle 

III. - LE PRINCIPE D'AUTORITÉ 



Nous la tenons enfin, cette cause unique et première. 
J'aime à penser que, dans l'esprit du lecteur impartial, la 
conviction est faite sur ce point. 

Cette vérité, que je n'ai pas la prétention d'avoir 
découverte, que beaucoup d'autres ont vue et signalée avant 
moi, mais à la démonstration de laquelle j'ai cru indispensable 
de consacrer ce volume, parce qu'elle projette une éclatante 
lumière sur l'étude de la question sociale, parce que, à cette 
seule lueur peut s'éclairer l'avenir, cette vérité je voudrais que, 
sous une forme simple et saisissante, elle fut constamment 
présente à la pensée des hommes qui luttent pour un monde de 
paix, d'amour, d'harmonie, de bonheur. 

Voici un tableau allégorique qui, je l'espère, remplira ce 
but 140 . 

Ainsi le tronc de l'arbre représente le principe 
« Autorité », point de départ de toutes les institutions. Cette 
souche donne naissance à trois principaux tronçons qui 
figurent les trois grandes iniquités : économique, politique et 
morale. C'est sur ces ramifications importantes que se greffent 
les branches secondaires. Sur la « Propriété individuelle » : le 
salariat, la division du travail, le commerce, la sophistication, le 
gaspillage, la concurrence, la centralisation capitaliste, 
l'agiotage ; branches dont les feuilles et les fruits s'appellent 
exploitation, faillite, chômage, grève, misère, cupidité, 



140 Voir à la fin de l'ouvrage. 



— 416 — 



La douleur universelle 



prostitution, vagabondage, mendicité, vol, suicide, 
dépopulation. 

Sur le tronçon « Gouvernement » : le parlementarisme, la 
législation, le fonctionnarisme, la magistrature, la police, la 
gendarmerie, les prisons, le militarisme, et comme feuilles et 
fruits : l'oppression, le mensonge, la corruption, l'injustice, la 
haine, la guerre, l'insurrection. 

Sur le tronçon « Morale » : la religion, la famille, 
l'éducation, l'enseignement, l'opinion publique, la presse, avec, 
pour feuilles et fruits, les préjugés, la compression passionnelle, 
l'hypocrisie, la jalousie, les crimes. 

Toute cette frondaison, touffue, inextricable, tant est 
grand l'enchevêtrement des branches et l'enlacement des 
rameaux, dans laquelle j'ai jeté quelques clartés pour la rendre 
visible, voilà la douleur universelle. 

Il importerait peu d'élaguer par-ci, de tailler par-là ; 
l'arbre fatal ne ferait qu'y gagner en robustesse : il serait inutile 
de porter la hache sur quelques parties de l'arbre, la sève 
empoisonnée se répandrait plus vigoureuse dans les branches 
épargnées. 

La cognée du bûcheron doit attaquer le tronc lui-même, 
pour abattre le géant ; son pic doit pénétrer jusqu'aux 
profondeurs du sol pour en jeter au feu les racines, afin que 
disparaisse à jamais ce colosse végétal à l'ombre duquel, depuis 
tant de siècles, s'étiolèrent les générations éteintes et dépérit 
notre race. 

"X* "X* "X* 

Prenez un homme au hasard, prenez en cent, prenez-en 



-417- 



La douleur universelle 



mille : riches et pauvres, patrons et ouvriers, propriétaires et 
commerçants. Vous n'en trouverez pas un seul qui n'ait à se 
plaindre d'une loi, d'un règlement, d'un usage, d'un abus ; pas 
un qui ne se prétende victime de quelqu'un et de quelque chose, 
pas un qui ne trouve que la législation est à refaire sur tel point 
ou sur tel autre. Il va sans dire que cette partie de la législation 
que chacun incrimine est précisément celle qui le lèse le plus 
dans ses intérêts personnels. Chacun d'eux se borne à réclamer 
dans le sens qui lui est propre — prima sibi charitas ! — etk se 
débarrasser de ce qui le gêne. 

La philosophie, qui sait que l'organisation sociale n'est 
qu'une synthèse des conditions politiques, économiques et 
morales, tire de cette constatation la conclusion suivante : que, 
le problème social ne devant pas être résolu seulement pour 
quelques-uns ni même pour le plus grand nombre, mais pour 
tous, il ne saurait être question de se soucier uniquement de ce 
qui blesse tel individu, telle corporation, telle collectivité ; que 
si dans tout le Code il n'est pas un seul article qui ne s'oppose 
au bonheur de quelqu'un, il est nécessaire de supprimer la 
législation toute entière ; que, cela fait, chacun débarrassé de ce 
qui l'opprime, vivra à sa guise, c'est-à-dire connaîtra le 
bonheur. 

Le bonheur ! N'est-ce pas le but incessant des moindres 
mouvements humains ? 

Penser, boire, manger, dormir, se mouvoir, lutter, haïr, 
aimer, les mille manifestations de la vie ont pour point de 
départ la fuite d'une souffrance ou la recherche d'un plaisir, 
elles émanent d'un appétit qui se fait jour, et le bonheur, à 
travers les formes multiples qu'il revêt, n'est pas ailleurs que 
dans la satisfaction d'un besoin que ressent notre « moi ». 

Pour mes yeux, le plaisir est de contempler un attrayant 



-418 - 



La douleur universelle 



spectacle ; pour mes oreilles, d'entendre une suave harmonie ; 
pour mes narines, de respirer un subtil et délicat parfum ; pour 
mon palais altéré, de boire une froide liqueur ; pour mon 
estomac en appétit, d'absorber des aliments sains et bien 
préparés ; pour mes membres gourds de fatigue, de goûter un 
repos réparateur ; pour mon intellect, de saisir une idée, de 
l'examiner sous toutes ses faces ; pour mon cerveau de 
coordonner des idées, les classer, les sérier et en former un 
faisceau qui constitue une pensée, une opinion, une doctrine ; 
pour mon imagination, de vagabonder dans le rêve en évoquant 
la sensation de la réalité ; pour mon cœur épris d'affectuosité, 
de suivre mes affinités instinctives ou mes inclinations 
naturelles. 

Et cette matière organisée que je suis, douce de chaleur, 
d'électricité, de mouvement, n'éprouve des sensations de bien- 
être que lorsque chaque molécule se meut à son aise dans le 
sens qui lui est propre, lorsque chaque parcelle de mon être 
exerce librement la fonction pour laquelle elle est structurée. 

La joie de vivre est là, pas ailleurs. Tout le reste n'est que 
macération de la chair ou de l'esprit et par conséquent 
souffrance physique ou douleur morale. 

Cela est tellement vrai que si une créature ayant faim, soif 
ou sommeil, je lui interdis le boire, le manger ou le dormir, si je 
condamne à l'immobilité un homme désireux de se mouvoir, ce 
dernier est, à juste titre, considéré comme une victime et moi, 
je suis avec raison, traité de bourreau. 

Victime cet être humain, parce qu'il est empêché de faire 
ce qu'il lui plaît ; victime, parce que la volonté d'un autre se 
substitue à la sienne ; victime en un mot, c'est-à-dire 
malheureux, parce qu'il est esclave. 



-419- 



La douleur universelle 



Bonheur et liberté sont en quelque sorte synonymes, 
puisque pour être heureux il est indispensable et il suffit d'être 
libre. 

Il est de toute évidence que l'individu étant antérieur à la 
société — car celle-ci est le nombre et celui-là l'unité — le 
bonheur social ou collectif sera mathématiquement déterminé 
par le bonheur individuel ; et, pour que la joie rayonne au sein 
d'une collectivité humaine, il faut qu'elle s'épanouisse en 
chaque personnalité. 

Les humains ne se sont du reste agglomérés et constitués 
en société que poussés par le besoin de combattre les fléaux 
naturels, de s'unir pour produire mieux et plus vite, de 
pratiquer cette tendance invincible à la sociabilité qui est le 
point de départ de toute agrégation, en un mot pour tirer 
avantage de cette association. 

Donc, normal, rationnel est un organisme social, au sein 
duquel, loin de s'amoindrir et de se sacrifier, l'être humain se 
développe et intensifie son bonheur. 

Illogique, au contraire, incohérente, criminelle, une 
organisation qui, à tout instant, fait pièce au bonheur de ses 
membres, et diminue leur part de félicité. 

En sorte que, notre esprit pût-il concevoir une liberté 
illimitée (si tant est que quelque chose soit absolu) on pourrait 
également concevoir un bonheur sans limite. 

"X* "X* 

« Vivre à sa guise ! va-t-on s'écrier, ne recevoir d'ordre de 
personne, ne s'incliner devant aucune tyrannie, ne subir aucun 
joug, ne rien connaître des entraves que le despotisme apporte 



— 420 — 



La douleur universelle 



au développement naturel, s'abandonner à la pente douce ou 
rapide de ses passions, suivre la voix enchanteresse du désir, 
s'engager sans scrupule et sans crainte dans les sentiers fleuris 
du caprice de la fantaisie, faire ce qui plaît, tout ce qui convient, 
rien que ce qui fait plaisir. Et pourtant se sentir plus fort par la 
vigueur même de toutes ses passions ; plus digne, par le 
rayonnement même de toutes ses facultés épanouies, meilleur 
par raffinement même de ses sentiments affectifs ; plus 
responsable, par la spontanéité des actes commis ; oui, certes ce 
serait le bonheur dans toute la signification élevée de cette 
sublime expression. Mais cela ne se peut ! » 

Je n'en disconviens pas : notre actuelle organisation qui 
toute entière repose sur la suprématie des uns et la soumission 
des autres ne peut admettre une telle solution. 

Il est parfaitement exact que dans une société composée 
de capitalistes et de prolétaires, d'oisifs opulents et de 
producteurs pauvres, de gouvernants et de gouvernés, cette 
intégrale indépendance soit irréalisable. 

Mais cette objection — irréfutable aussi longtemps qu'on 
se cantonne dans une société autoritaire — est la preuve la plus 
éclatante et la plus simple que bonheur et autorité sont deux 
termes qui représentent deux ordres d'idées et de faits 
inconciliables, que tout accouplement entre eux est rendu 
impossible par l'incompatibilité de leurs caractères respectifs ; 
qu'il faut donc se prononcer pour celui-ci ou pour celui-là, mais 
qu'on ne peut opter en faveur de l'un qu'en renonçant 
définitivement à l'autre. 

Être pour l'Autorité et la douleur universelle contre la 
Liberté et le bonheur pour tous, ou bien pour la Liberté et le 
bonheur universel contre l'Autorité et la douleur pour tous, telle 



— 421 — 



La douleur universelle 



est l'alternative H \ 
Il faut choisir. 

■X* "X* "X* 

L'humanité, elle, depuis un temps immémorial a fait 
évolutionnellement son choix. Inconsciemment au début, puis 
d'une façon de plus en plus raisonnée, elle s'est prononcée 
contre le principe d'Autorité, c'est-à-dire contre la servitude, 
contre le malheur, en faveur de la Liberté, c'est-à-dire de la vie 
heureuse. 

On comprend que les premiers échantillons de la race 
humaine qui parurent sur le globe durent être soumis à toutes 
sortes de servitudes. 

À peine sorti de l'animalité, faible et grossière ébauche de 
l'homme des civilisations avancées, l'être primitif se trouva sous 
la dépendance absolue de la nature. 

Exposés aux intempéries, à la fureur et aux caprices des 
éléments, incapables de s'orienter au travers des inextricables 
fourrés des régions vierges, arrêtés à tout instant par des cours 
d'eaux, des montagnes, des ravins, luttant parfois corps à corps 
avec les animaux féroces, sans autre nourriture que celle qu'ils 
réussissaient à se procurer par une chasse et une pêche souvent 
dangereuses et toujours exténuantes, victimes des maladies et 
des fléaux, nos premiers ancêtres durent connaître toutes les 



141 Je démontre longuement dans le troisième volume de cette série que la liberté 
engendre aussi rigoureusement le bonheur que l'Autorité le malheur. N'est-il pas 
permis, du reste, de dire, d'ores et déjà que, rationnellement deux principes 
symétriquement opposés donnent naissance à des résultats symétriquement 
contraires ? On pourrait, je crois, établir le rapport suivant: 

Autorité : douleur; liberté : bonheur. 

Cette proportion serait juste. 



— 422 — 



La douleur universelle 



horreurs d'une existence passée à se défendre contre des forces 
aveugles, irrésistibles, mystérieuses. Terreur perpétuelle, 
déchirement de la faim, brûlure de la soif, morsure du froid, 
ignorance complète, tel fut le lot de l'humanité dans l'enfance. 

Ce qu'on a appelé « l'état de nature », la liberté primitive, 
fut donc en réalité une épouvantable servitude. Servitude 
matérielle à l'égard de la nature, servitude intellectuelle à 
l'égard de la science, l'être tout entier fut dans un état de 
complet esclavage. 

Mais peu à peu, avec des lenteurs dont notre siècle de 
rapidité ne peut se faire une idée précise, les liens se 
relâchèrent. Avec une opiniâtreté incroyable, l'homme mesura 
ses forces contre la nature. Les premiers spécimens se 
dégrossirent et se multiplièrent. 

Enhardi par quelques succès et en possession de quelques 
outils rudimentaires, le genre humain s'appliqua à utiliser les 
produits naturels et chercha à en assurer la régulière 
production. La vie cessa d'être une perpétuelle et douloureuse 
pérégrination à travers les espaces inexplorés. Des 
groupements se formèrent, un langage se fonda, des idées 
s'échangèrent, des relations s'établirent. Le cerveau se dégagea 
peu à peu des originelles épaisseurs ; il y entra quelques lueurs 
indécises qui contenaient en puissance les clartés futures. 

Sans plan préconçu, sans méthode préméditée, par la 
seule force des choses, par le seul jeu des organes de mieux en 
mieux exercés, les facultés se développèrent. 

"X* "X* 

Mais pendant que l'homme se soustrayait insensiblement 
à la tyrannie de la nature, le despotisme de l'homme sur 



-423- 



La douleur universelle 



l'homme faisait son apparition. 

Ce ne fut plus seulement la guerre de l'individu contre les 
forces coalisées de l'univers ; ce fut encore la lutte des individus 
entre eux, des collectivités entre elles. 

Des populations entières furent condamnées à l'esclavage. 
Des castes et des classes divisèrent l'humanité, les unes 
dépouillant et opprimant les autres. 

La servitude sociale vint s'ajouter aux servitudes 
antérieures et il serait difficile de dire si les avantages que 
l'humanité remporta sur le globe et les progrès qu'elle réalisa 
dans le domaine scientifique compensèrent les inconvénients 
de ce nouvel état de choses. 

Je n'ai pas à relater longuement les efforts faits, les 
conquêtes obtenues, les admirables développements de l'esprit 
humain. D'autres ont raconté, mieux que je ne saurais le faire et 
avec une compétence qui me fait défaut, les étonnantes 
péripéties de cette lutte séculaire de l'homme contre tous les 
écrasements antiques. 

Aujourd'hui — nous l'avons vu dans le cours de ce 
volume 142 — les conditions respectives de l'humanité et de la 
planète sont interverties. Ce n'est plus celle-ci qui domine celle- 
là, c'est le contraire. 

Le sol est cultivé, le sous-sol livre ses richesses, les forces 
naturelles sont utilisées, les maladies vaincues, les ravages 
épidémiques atténués, les fléaux en partie conjurés, les 
éléments domestiqués, la matière asservie, l'homme n'est plus 
le jouet de l'Univers. Il a posé sur celui-ci un pied vainqueur et 
s'y est assuré désormais la première et la meilleure place : la 

142 Chapitre III. 



-424- 



La douleur universelle 



servitude matérielle ou pauvreté sociale n'existe plus et tous les 
maux qu'elle faisait naître sont ou peuvent être supprimés. 

L'homme n'est plus cet être grossier, craintif et ignorant 
que le moindre phénomène étonnait. Il ne sait pas tout sans 
doute, mais il est mille choses qu'il n'ignore plus. Et les 
connaissances dont son cerveau s'est enrichi sont assez 
étendues, sûres et variées, pour que non seulement il échappe 
aux tourments de l'ignorance, mais encore goûte les joies du 
savoir : la servitude intellectuelle ou ignorance sociale n'est plus 
qu'un triste souvenir et les douleurs qu'enfanta l'ignorance 
ancestrale font désormais partie de l'histoire du passé. 

Reste la servitude sociale. 

Après la double victoire que je viens de rappeler, sera-t-il 
dit que l'homme ne voudra pas ou ne saura pas s'affranchir de 
l'homme ? et qu'après avoir brisé les chaînes que la nature avait 
forgées contre lui, il ne pourra pas se débarrasser des entraves 
artificielles que lui imposa la force ou que consentit son 
ignorance ? 

Que de luttes pourtant, que d'héroïsmes, que de sang 
versé, que d'existences sacrifiées pour ce seul mot « Liberté » ! 

Tendance instinctive d'abord, aspiration vague par la 
suite, poussée nette, précise et formidable de nos jours, l'amour 
de la Liberté a, depuis des siècles, fait battre des milliards de 
cœurs et armé des milliards de bras. Il semble, tant est grande 
la force d'expansion et de résistance de cet esprit de liberté, que 
celui-ci se soit accru de toutes les oppressions et que cette soif 
d'indépendance ait augmenté chez les asservis dans la même 
proportion que l'amour de la domination chez les maîtres. 

L'histoire — non pas cette comédie dans laquelle 



-425- 



La douleur universelle 



monarques, ministres et grand capitaines sont seuls acteurs, 
mais ce drame d'un intense intérêt qui raconte la vie des 
peuples, leurs aspirations, leurs révoltes — l'histoire n'est que la 
lutte séculaire du principe de liberté contre le principe 
d'autorité. 

Il est dans la nature de celle-ci de chercher toujours non 
seulement à garder les positions acquises, mais encore à en 
conquérir de nouvelles : cette tendance n'est pas moins dans la 
nature de la Liberté, et comme le domaine de l'une ne peut 
s'étendre qu'au détriment de l'autre, l'essence même de ces 
deux principes diamétralement opposés est de se livrer un 
perpétuel combat. 

Or toute la vie humaine depuis l'antiquité jusqu'à notre 
siècle est contenue dans les deux termes que voici : élimination 
progressive du principe d'autorité, affirmation graduelle et 
correspondante du principe de liberté. Chaque conquête de 
celle-ci est une défaite pour celle-là. 

L'immense cri de « Liberté ! Liberté ! » retentit à travers 
les âges. Toutes les révoltes, toutes les revendications, toutes les 
révolutions ont ce mot d'ordre. Lisez la profession de foi de tous 
les candidats, parcourez le programme de tous les partis 
politiques : vous ne trouverez pas un manifeste qui ne 
revendique plus de liberté, pas un politicien qui ne se réclame 
du principe libertaire ! 

C'est que tout le monde sent et sait que sans liberté, il n'y 
a pas de bonheur, que, comme le dit L'Hôpital : « Perdre la 
liberté ! Après elle que reste-t-il à perdre ? La Liberté, c'est la 
vie ; la servitude, c'est la mort ! » que, suivant la belle parole de 
Proudhon : « La perfection économique est dans 



— 426 — 



La douleur universelle 



l'indépendance absolue des travailleurs, de même que la 
perfection politique est dans l'indépendance absolue du 
citoyen. » Pour être complet, Proudhon aurait dû ajouter que la 
perfection morale est dans l'indépendance absolue des 
consciences dégagées de tous préjugés, de tous dogmes. 

Émile de Girardin n'a-t-il pas écrit ? : « Dans l'avenir, le 
progrès sera de rétrécir de plus en plus le cercle des lois 
positives et, au contraire, d'élargir de plus en plus le cercle des 
lois naturelles. Toute loi naturelle est un principe qui se vérifie 
par la justesse de ses conséquences. Toute loi positive est un 
expédient qui se trahit par ses complications. » 

« On n'élève pas les âmes sans les affranchir, » dit Guizot 
dans un accès de franchise. 

En un langage d'une suave poésie, Marc Guyau, prédit le 
prochain triomphe de la liberté : « Dans l'avenir, l'homme 
prendra de plus en plus l'horreur des abris construits d'avance 
et des cages bien closes. Si quelqu'un de nous éprouve le besoin 
d'un nid où poser son espérance, il le construira lui-même brin 
par brin, dans la liberté de l'air, le quittant quand il en est las, 
pour le refaire à chaque printemps, à chaque renouveau de sa 
pensée. » 

Guillaume de Greef s'exprime ainsi : « le principe, 
aujourd'hui, n'est plus contestable : la société n'a que des 
organes et des fonctions ; elle ne doit plus avoir de maîtres . » 

« La tendance pratique du matérialisme, dit l'éminent 
auteur de l'homme selon la science, est aussi simple, aussi 
unitaire, aussi claire et nette que sa théorie ; et tout son 
programme pour l'avenir de l'homme et de l'humanité, peut 
s'exprimer en quelques mots contenant tout ce que l'on peut et 
doit, théoriquement et pratiquement, revendiquer pour cet 



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La douleur universelle 



avenir. Les voici : Liberté, instruction et bien être pour tous ! » 

Il est étrange de trouver les lignes que voici sous la 
signature d'un écrivain qui fut député c'est-à-dire « fabricant 
de lois» et qui le serait encore si les électeurs de Neuilly 
l'eussent voulu ; mais les politiciens, comme la politique sont 
pleins de ces contradictions : « nulle dépendance, écrit M.. 
Barrés, une vie aisée, l'entière harmonie avec les éléments, avec 
les autres hommes et avec notre propre rêve ; voilà quel besoin 
m'agite et le satisfaire c'est toute ma conviction. » 

Voici enfin comment s'exprime un des savants les plus 
estimés, M. Letourneau dans «L'Évolution politique»: «Au 
point de vue sociologique, ce qui est particulièrement 
intéressant dans les républiques des fourmis et des abeilles c'est 
le parfait maintien de l'ordre social avec une anarchie 
complète. Nul gouvernement ; personne n'obéit à personne et 
cependant tout le monde s'acquitte de ses devoirs civiques avec 
un zèle infatigable ; l'égoïsme semble inconnu ; il est remplacé 
par un large amour social. » 

Assez de citations. Ce qu'il faut retenir de ces extraits, 
c'est que, de l'avis d'une foule de penseurs non moins que de la 
constatation des faits, il ressort que c'est dans le sens de la 
liberté que l'évolution se produit. 

C'est là une vérité en quelque sorte banale, tant elle est 
évidente par elle-même ; car nul ne peut supposer que 
l'humanité puisse se mouvoir dans le sens de la servitude. Je 
n'ai insisté sur ce point que pour montrer l'accord existant 
entre la théorie et les faits, et prouver que, si une étude 
impartiale et minutieuse de l'organisme social nous conduit à 
reconnaître que le principe d'Autorité est la cause unique de la 



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La douleur universelle 



souffrance qui nous étreint, l'humanité a, depuis longtemps 
compris — inconsciemment, souvent même sans qu'il paraisse 
— que le mal vient de là, puisque depuis des milliers d'années, 
elle cherche à s'affranchir et ne cesse de combattre les sujétions 
multiformes qui la brisent. 

Dans le domaine naturel et cosmique, l'élimination de 
servitude ne sera jamais complète ; à ce point de vue, donc, la 
liberté humaine n'existera jamais à l'état absolu, il s'agit 
simplement de restreindre à son minimum la servitude et de 
pousser l'émancipation à son maximum. 

Mais la domination de l'homme sur l'homme, 
l'exploitation de l'homme par l'homme, en un mot, l'esclavage 
social, d'ordre entièrement artificiel et transitoire peut et doit 
être entièrement aboli. Pas de bonheur espérable sans ce 
préalable « delenda carthago ». En dehors de la liberté sociale 
conquise par l'abolition de l'Autorité sociale, c'est la misère, 
l'oppression, la contrainte, la douleur, sans qu'il y puisse être 
porté remède. À ce point de vue, l'élimination complète du 
principe d'Autorité, d'une part, l'affirmation intégrale du 
principe de Liberté d'autre part, voilà l'idéal ! 

Voilà, en même temps, le terme fatal de l'évolution à 
laquelle nous assistons, terme vers lequel nous marchons avec 
une vertigineuse rapidité. 

L'esprit d'indépendance n'est plus aujourd'hui une 
aspiration nuageuse vers un Droit platonique ; il n'ignore plus 
que l'exercice de la liberté est incompatible avec celui de 
l'Autorité. 

Tandis que les assoiffés de pouvoir, les inconscients et les 
peureux qu'affolent les symptômes du prochain 
bouleversement social rêvent de remettre à l'État la clef de 



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toutes choses ; celle des intérêts économiques comme celle des 
affaires politiques, il se forme, avec une vigueur qui fait 
présager les succès futurs, une humanité de plus en plus 
nombreuse, écoutée, résolue et consciente, bien décidée à 
laisser à l'État le moins de clefs possibles et même à le 
supprimer pour ne point lui en laisser du tout. 

Ceux que les vicissitudes présentes plongent dans 
l'admiration du passé ne cessent de répéter que la propriété 
privée, le gouvernement, la religion, la famille, la patrie ont 
rendu à l'humanité les plus grands services ; à les entendre, se 
sont ces principes et ces institutions qui firent naître et 
assurèrent tous les progrès réalisés. 

Que cette opinion soit exacte ou erronée, il importe fort 
peu. Faudra-t-il sous prétexte que de petits souliers 
préservèrent les pieds mignons de l'enfant, emprisonner ceux 
de l'homme fait dans les mêmes chaussures ? 

L'observation établit que tout évolue. Propriété, 
gouvernement, patrie, religion, famille et toutes les institutions 
qui en découlent ont eu leur heure dans l'histoire. Adaptées aux 
développements de jadis, elles l'ont été, elles ont dû l'être 
nécessairement. Est-ce une raison pour qu'elles soient 
conformes aux développements d'aujourd'hui ? Le vêtement qui 
habille un enfant ne saurait être porté par un adulte. 

L'humanité fut cet enfant : Elle vagissait intuitivement 
vers la liberté. Aujourd'hui elle est adulte. Faudrait-il donc 
qu'elle supportât encore et toujours le maillot et les langes, sous 
prétexte que ceux-ci lui furent utiles autrefois ? Ses chairs sont 
fermes, ses membres robustes, ses muscles solides ; elle veut 
marcher seule, aller ou bon lui semble, circuler selon sa 
fantaisie. Elle ne veut plus de maître, plus de tyran 143 . 

143 Quant à ceux qui invoquent la justice (!) et déclarent que propriété individuelle et 



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Elle entend faire sa volonté, rien que sa volonté, toute sa 
volonté. Elle est majeure et elle déclare une guerre implacable à 
quiconque veut entraver sa marche. 

Le cœur débordant de passion, la tête forte d'un 
enthousiasme raisonné, les yeux perdus dans la contemplation 
des splendeurs qu'elle entrevoit, elle se dirige, irrésistible, vers 
la Terre promise où chacun pourra vivre dans la paix de son 
cœur et de sa conscience, aimant et aimé, sans contrainte ; et 
sans haine, sans envie, sans entrave, dans le rayonnement 
bienfaisant des passions satisfaites, dans raffinement vigoureux 
des facultés décuplées, dans l'épanouissement fécond des 
originalités et des caprices, dans la suave caresse des rêves et 
des aspirations vers le sublime et l'idéal, les sens apaisés par les 
fêtes de la chair réhabilitée, le cerveau élargi par la science 
fortifiée, l'oreille bercée par l'harmonique vibration des choses, 
le cœur gonflé de l'amour d'autrui. 



gouvernement sont des choses justes, il suffit, pour les réduire au silence, de les 
prier de vouloir bien s'expliquer clairement sur ce caractère de justice qu'ils 
attribuent bénévolement à ces institutions. 

On peut au contraire établir que ce qui est favorable au bonheur universel étant 
seul juste, en matière sociale, ces principes de propriété privée et de 
gouvernement, eussent-ils été cent fois, mille fois plus conformes dans le passé 
aux règles de justice, ils cessent de l'être, dans le présent, puisqu'ils sont, 
aujourd'hui fatalement nuisibles au bonheur universel. 



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